Tu plaisantes, Julien ? Dis-moi que cest juste une blague de mauvais goût, ou alors les bruits deau mont fait mal entendre ?
Clémence ferma doucement le robinet, essuya ses mains avec le torchon de la cuisine, et se retourna vers son mari. Dans l’air flottait le parfum de légumes bouillis, daneth frais et de clémentines toutes les senteurs des fêtes qui approchent. Il ne restait que six heures avant le réveillon. Sur la table, des montagnes dingrédients pour la salade piémontaise, le canard aux pommes mijotait déjà dans le four, et la terrine refroidissait au frigo, après y avoir passé la nuit.
Julien, dans lencadrement de la porte, trépignait, jouant nerveusement avec un bouton de sa chemise signe quil était conscient de labsurde situation, mais ne souhaitait pas faire marche arrière.
Clémence, ne recommence pas sil te plaît, soupira-t-il, presque suppliant. Béatrice a eu une fuite chez elle. Enfin, pas vraiment une fuite mais ils ont coupé leau et le chauffage. Tu imagines, réveillonner avec les enfants dans le froid ? Je nai pas pu dire non. Ce sont mes garçons, après tout.
Les enfants, oui, ce sont les tiens, répondit-elle en essayant de maîtriser sa voix malgré la blessure. Mais Béatrice, elle aussi ? Tu las adoptée ? Pourquoi elle ne va pas chez sa mère, chez ses copines, à l’hôtel ? Avec la pension que tu lui verses, elle peut se payer une suite au Ritz !
Sa mère est en cure, ses amies sont parties au ski, Julien baissa les yeux. Et puis pour les garçons, cest une fête familiale, tu vois ? Ça leur ferait plaisir de passer Nouvel An avec leur père. On va juste manger ensemble et regarder les feux dartifice. Franchement, la maison est assez grande.
Clémence balaya la cuisine du regard. Oui, lappartement était vaste, mais cétait leur oasis. Elle y avait consacré une semaine à tout nettoyer, à décorer le sapin, à choisir des serviettes assorties aux rideaux et à acheter leau de toilette chère dont Julien rêvait. Elle avait imaginé un soir intime : bougies, scintillement doux des guirlandes, musique feutrée, et juste eux deux. Premier Nouvel An en trois ans de mariage passés sans invités et sans déplacement. Sa bulle de bonheur venait dexploser.
On sétait pourtant mis daccord, souffla-t-elle. On voulait ce réveillon juste à nous. Tes fils, je les accueille volontiers chaque week-end, ça tu le sais. Mais Béatrice… Tu invites ton ex-femme à notre table. Tu imagines ça ?
Tu exagères, répondit Julien dun ton faussement assuré. On est des adultes, Béatrice est une femme normale, cest juste la mère de mes fils. Ne sois pas égoïste, Clémence. Tu ne vas pas être cruelle le soir du réveillon. Ils arrivent dans une heure.
Il sortit précipitamment, visiblement craignant quelle ne lui lance le saladier au visage. Clémence resta plantée là, appuyée au plan de travail. Le canard crépitait doucement dans le four, mais elle neut plus faim. « Ne sois pas égoïste », cette phrase la blessa profondément. Depuis trois ans, elle sappliquait à être la femme parfaite. Elle gérait la maison, ninterrompait jamais les moments entre Julien et ses fils, acceptait même les appels interminables de Béatrice pour réparer des trucs ou pour des histoires de chats. Sa récompense ? Être ignorée.
Automatiquement, elle continua à émincer les pommes de terre, espérant que la colère se dissipe. Peut-être que ce nétait pas si grave finalement ? Peut-être que Béatrice resterait correcte ? Après tout, le Nouvel An est la nuit des miracles et des réconciliations.
Le miracle ne se produisit pas. La sonnette retentit cinquante minutes plus tard. Clémence eut juste le temps denfiler sa robe élégante et de se maquiller légèrement. Julien ouvrit la porte, le visage rayonnant.
Toute la troupe débarqua bruyamment. Dabord les garçons : Simon, dix ans, et Léo, sept ans, traversant le salon lambrissé sans quitter leurs chaussures, laissant des traces boueuses. Juste derrière, arriva Béatrice, imposante et sûre delle.
Elle portait une robe rouge éclatante et décolletée, dans les bras plusieurs sacs volumineux. Son parfum entêtant, sucré et lourd, envahit le couloir, dominant le parfum des clémentines.
Ah, enfin ! sexclama-t-elle, secouant la neige de sa mante sur le sol. Quel cauchemar, ces bouchons ! Jai dû presque menacer le chauffeur pour quil accélère. Julien, prends ces sacs, il y a des cadeaux et du vrai champagne. Du bon, pas le truc que tu achètes dhabitude.
Clémence sortit dans le hall, son sourire de politesse vissé aux lèvres.
Bonsoir Béatrice. Simon, Léo, bonjour.
Béatrice la détailla un instant avant de hausser les épaules.
Salut, Clémence, lâcha-t-elle négligemment. Pourquoi il fait si chaud ici ? Tu devrais ouvrir les fenêtres. Et où sont mes chaussons ? Les roses, ceux que jai laissés la dernière fois que je suis passée pour récupérer largent ?
Je te les trouve, Béa, je te les trouve, sagita Julien, fouillant dans le placard.
« Béa ». Clémence sentit une pointe dagacement. Des pantoufles réservées à lex-femme ? Et Julien qui sait où elles sont ?
Les invités sinstallèrent au salon. Les garçons allumèrent la télé à plein volume et sautèrent sur le canapé neuf et clair, chouchou de Clémence.
Simon, Léo, doucement les garçons, tenta-t-elle, douce.
Tu crois quils vont rester assis ? la coupa Béatrice en saffalant dans le fauteuil. Ce sont des enfants ! Laisse-les faire. Julien, passe-moi un verre deau.
La prochaine heure fut un spectacle centré sur Béatrice. Elle visita le sapin (« Tes décorations sont tristes, à notre époque cétait plus festif »), critiqua la table (« Pourquoi autant de couverts ? On nest pas à lÉlysée »), rabroua les enfants avant de les cajoler. Julien pivota autour delle, obéissant à toutes ses demandes : coussins, télécommande, chargeur. Il évitait le regard de Clémence, fuyant la moindre confrontation.
Clémence couvrait la table silencieusement, servait plats et verres en se sentant comme une maîtresse dhôtel lors dun banquet étranger.
Clémence, interpella Béatrice depuis le salon. Tu as mis de la saucisse dans la piémontaise ? Quelle horreur, ça ne se fait plus du tout. Julien préfère avec du bœuf, tes pas au courant ? Chez nous, cétait toujours comme ça.
Ça fait trois ans que Julien mange ma version sans broncher, répliqua Clémence, claquant le saladier sur la desserte.
Il doit être très poli alors, ricana Béatrice. Mon pauvre Juju, il se force, cest clair.
Julien, près de la porte, esquissa un sourire forcé, sans rien ajouter. Pas un mot pour défendre sa femme, ni pour dire que sa cuisine était excellente. Juste silence.
Premier signal dalarme. Le suivant survint avec le canard doré que Clémence posa au centre de la table, fière de sa réalisation.
Servez-vous, canard aux pommes et pruneaux.
Les enfants s’approchèrent, grimaçant.
Beurk, on dirait du cramé ! protesta Léo. Je veux de la pizza !
Ce nest pas cramé, cest la croûte, tenta dexpliquer Clémence.
Franchement, les enfants naiment pas ça, intervint Béatrice dun air dédaigneux en piquant la viande. Trop gras, et les pruneaux Qui met ça avec de la viande ? Julien, commande leur une pizza, et pour moi aussi. Jai lestomac fragile.
Julien lança un regard penaud à Clémence.
Clémence, on peut ? Il faut que ce soit la fête pour eux, je vais commander, ça arrivera vite.
Sérieusement ? Sa voix trembla. Jai passé des heures sur ce plat, à mariner la viande ! Cest mon meilleur plat.
Ne le prends pas mal, Julien essaya de lenlacer, mais elle se dégagea. Chacun ses goûts, on mangera de tout, ce sera une belle table.
Déjà, il téléphonait à la pizzeria, demandant à Béatrice ses préférences.
Clémence sassit, hagarde. Tout semblait irréel. Sa maison, sa cuisine, sa fête. Pendant que son mari discutait garniture de pizza avec son ex-femme qui critiquait ses efforts.
Au fait, Béatrice sanima soudain en versant du champagne sans demander. Tu te souviens Julien, notre réveillon à La Baule ? Ce déguisement de Père Noël que tu portais, la barbe qui est tombée au mauvais moment, on était tous morts de rire !
Oui, je men souviens ! Julien éclata de rire, détendu. Et toi en Fée des glaces avec un talon cassé dans la neige !
Leurs souvenirs se succédaient : vacances à Biarritz, lachat de la première voiture, les premiers pas de Simon. Des anecdotes, des rires, des regards complices leur bulle à eux, où Clémence navait pas dexistence.
Les enfants couraient autour de la table, cognant un verre de vin qui tomba sur la nappe blanche repassée avec soin une tâche rouge éclatante comme une blessure.
Ah voilà, sexclama Béatrice. Julien, tu pourrais nettoyer, non ? Pourquoi mettre un verre là où les enfants passent ? Clémence, tu as du sel ? Ça tacherait moins. Enfin, vu la nappe, cest pas trop grave.
Clémence se redressa. Le bruit des rires et de la télé devint sourd. Elle croisa le regard de Julien, affairé à porter du sel, encore aux ordres de Béatrice. Personne ne la regarda ni ne la questionna sur son état ou ses sentiments. Il ne pensait quà contenter son « ancienne famille ».
À ce moment-là, Clémence comprit quelle était là matériellement, mais à leurs yeux, elle nexistait pas. Elle était là pour servir, pour garantir leur confort, rien de plus.
En silence, elle quitta la pièce. Personne ne la remarqua; Béatrice continuait ses récits, Julien riait, les enfants jubilaient.
Clémence entra dans la chambre. Le calme et lobscurité apaisaient. Sous la lumière jaune du réverbère, elle prit un sac de sport. Cette fois, elle était déterminée, animée dun froid et dune clarté nouvelle. Jeans, pull chaud, quelques affaires, trousse de maquillage, chargeur, papiers.
Elle se changea, passant sa robe sur le lit et désenfila des bottines confortables. Son reflet dans le miroir lui renvoyait limage dune femme fatiguée, mais résolue.
En sortant, elle entendit la sonnette : cétait le livreur de pizza.
Super ! la pizza ! crièrent les enfants.
Julien, paie le livreur, je nai que des gros billets ! ordonna Béatrice.
Clémence se glissa silencieusement hors de la maison, profitant du moment où Julien, dos à elle, payait. Une fois la porte claquée, elle sengouffra dans lascenseur puis respira enfin.
Dehors, de gros flocons tombaient sur la ville illuminée et joyeuse. Elle sortit son téléphone et appela :
Sylvie, tu dors ?
Tu rêves ? Il est dix heures, réveillon ! On vient douvrir le champagne avec Hugo. Quest-ce quil se passe, tas lair à bout ?
Jai quitté Julien. Je peux venir chez toi ?
Bien sûr ! Hugo, sors des couverts, Clémence arrive ! Tes où, jappelle un taxi ?
Quarante minutes plus tard, Clémence retrouvait la cuisine chaleureuse de Sylvie. Odeur de cannelle, ambiance douce. Hugo séclipsa dans le salon pour « régler la télé », laissant les amies seules.
Allez, raconte-moi tout, Sylvie lui tendit une tasse de thé au citron.
Clémence raconta tout, du robinet chez Béatrice à la pizza, en passant par les souvenirs partagés.
Tu comprends, Sylvie, ce nest pas leur présence qui ma blessée, mais lui. Il a tout oublié ; jétais invisible, simple domestique pendant que lui jouait le père modèle. Je ne peux rester si je ne compte pas vraiment.
Cest le syndrome du gentil garçon, soupira Sylvie Il veut plaire à tout le monde et finit par trahir la femme quil a choisi. Tu as visé juste en partant. Sil croit que cest tolérable, il recommencera. Il doit comprendre que tu as des limites.
Le téléphone de Clémence vibra après une heure. Ils sétaient rendu compte de son absence, enfin.
Julien appela. Elle refusa.
Il rappela, puis envoya des messages :
« Clémence, où es-tu ? On te cherche. »
« Tu es partie acheter quelque chose ? La pizza va refroidir. »
« Clémence, réponds, ce nest pas drôle. Ils demandent où est la maîtresse de maison. »
« Tu fais la tête ? Reviens tout de suite, Béatrice se sent mal à laise. »
Clémence lut le dernier et sourit tristement. Béatrice mal à laise, pas sa propre femme humiliée.
Ne réponds pas, conseilla Sylvie. Quil se débrouille pour soccuper de sa « Béa » et des enfants.
Clémence débrancha son téléphone.
Ce soir-là, au lieu de faire des vœux, elle trinqua avec Sylvie et Hugo, regarda « Le Père Noël est une ordure » et ressentit une légèreté nouvelle, comme si le fardeau quelle portait sétait envolé.
Le matin du premier janvier était lumineux et glacial. Clémence se réveilla dans le salon sur le canapé, bercée par lodeur de café. Sur son écran, cinquante appels manqués, vingt messages; tous passaient du ton autoritaire à langoisse, puis à la lamentation :
« Les enfants ont cassé ton vase préféré. Désolé. »
« Béatrice a fait une scène, trouve le canapé trop dur. »
« Ils sont partis. La maison est sens dessus dessous, je ne sais plus quoi faire. »
« Clémence chérie, pardonne-moi, je suis un idiot, reviens. »
À midi, la sonnette retentit chez Sylvie. Julien apparut, épuisé, lair défait, la chemise tachée de vin, les cheveux en bataille, et un gigantesque bouquet de roses dans les bras sûrement payé une fortune.
Sylvie protégea lentrée dun ton sec :
Tiens, le prince charmant. Tu veux quoi ?
Sylvie, fais venir Clémence, je sais quelle est là, je dois lui parler.
Clémence vint. En voyant létat de Julien, elle ne ressentit quune grande fatigue, aucune pitié.
Clémence ! Il voulut sapprocher, mais elle arrêta son avance dun regard glacial. Clémence, pardon. Jai tout compris. Cétait lenfer, dès ton départ. Béatrice a commencé à tout diriger, les enfants ont cassé le sapin, le canapé Elle ma traité de mauvais père, jai dû appeler un taxi à trois heures du matin Je les ai renvoyés.
Julien tentait dattraper son regard :
Jai compris à quel point je tai blessée. Je me suis comporté comme un lâche. Javais peur dêtre mauvais pour eux, et je suis devenu monstrueux pour toi. Tu es ma famille, toi seule. Pardonne-moi. Reviens. La maison est vide sans toi. Jai déjà nettoyé presque tout.
Clémence observait les roses dégouttant sur le sol.
Tu ne mas pas juste blessée, Julien. Tu mas assigné un rôle. Entre la cuisinière et le meuble. Tu as laissé une étrangère régner dans ma maison, me critiquer sans broncher.
Je te promets, ça narrivera plus ! sexclama Julien. Béatrice, je la bloque partout. Je ne veux parler avec elle que pour les garçons, et ailleurs. Plus de visite, plus dappels nocturnes. Tout va changer.
Clémence se taisait. Il était sincère, terrifié. Peut-être. Mais comment oublier cette solitude ressentie à table ?
Je ne reviens pas aujourdhui, dit-elle enfin. Jai besoin de temps. Je reste chez Sylvie quelques jours. Toi, rentre chez toi et réfléchis. Non à me récupérer, mais à comprendre comment tu as pu en arriver là. Pourquoi lavis de ton ex-femme vaut plus que mon bonheur.
Je tattendrai, autant quil faudra, murmura Julien en baissant la tête. Je taime, Clémence. Vraiment.
Il posa les roses et partit. La porte se referma.
Clémence retourna en cuisine; Sylvie servait déjà le thé.
Tu vas lui pardonner, tu crois ? demanda Sylvie.
Je ne sais pas, peut-être avec le temps. Il est gentil, juste perdu. Mais si je rentre, ce sera une nouvelle page. Plus jamais je ne me laisserai mettre de côté. Jamais.
Elle s’approcha de la fenêtre. La ville dormait sous son manteau de neige, immaculée, comme une page blanche. La vie continuait. Et désormais, Clémence le savait : lhistoire de sa famille, cest à elle, et à elle seule, den tenir la plume.
Ce réveillon ma appris quon ne doit jamais laisser quiconque nous effacer, même par amour. Ma place, cest moi qui la choisis, et personne dautre.



