Jai refusé de laver la montagne de vaisselle après le départ de la famille de mon mari et jai tout laissé tel quel jusquà ce quil se réveille.
Camille enfin, tu nexagères pas, cest ma mère On ne la pas vue depuis une éternité, elle vient avec Sylvie en passant, juste pour la soirée. On se pose, on discute, jachète du bœuf, je le fais mariner Antoine regardait sa femme avec des yeux de chien battu, comme sil savait pertinemment où était enterré un os, mais incapable dy accéder seul.
Camille posa ses sacs de courses avec lassitude sur le sol. Cétait un vendredi soir. Derrière elle, une semaine de travail harassante, des rapports à rendre, le tremblement du nez de la chef comptable et des vérifications sans fin. Devant elle souvraient les week-ends, un tête-à-tête promis avec un livre et le silence. Mais Antoine, comme à son habitude, avait dautres plans pour son temps libre.
Antoine, passer pour la soirée avec ta famille, ça veut dire banquet digne de Versailles, trois plats, compote et tout le tralala autour de leur précieuse attention, soupira-t-elle en ôtant son manteau. Je suis épuisée. Je veux juste mallonger et regarder le plafond.
Mais je vais tout t’aider ! promit-il, prenant les sacs et les portant à la cuisine. Je passe laspirateur, je mets la table, jirai à lépicerie si besoin. Toi, juste quelques salades et tu mets le plat au four. Camille, ça ne se fait pas de refuser, ils sont déjà sur la route.
Camille sarrêta sur le pas de la cuisine.
Déjà sur la route ? Tu les as déjà invités ?
Antoine se gratta la tête, penaud.
Ben, maman a appelé ce matin, elle ma dit quelle était en ville avec Sylvie et les enfants, elles ont fait les magasins, elles sont crevées Elle ma demandé si elles pouvaient passer. Quest-ce que tu veux fermer la porte à sa propre mère ?
Mais tu tes bien gardé de me demander, hein.
Jai pas oublié, je savais juste que tes gentille et accueillante. Sil te plaît, Camille Promis, je taide. On fait ça vite, je range tout après. Promis juré !
Camille le fixa. À trente-cinq ans, il avait encore le visage du gamin qui croit quun sourire arrange tout. Elle savait quil était inutile de discuter les invités étaient déjà en route.
Daccord, acquiesça-t-elle. Sors la viande. Mais attention Antoine, cette fois le ménage, cest pour toi. Je cuisine, je sers, janime, mais la vaisselle, cest non.
Marché conclu ! sécria-t-il, en faisant résonner les casseroles. Aucune objection ! Tes mon trésor !
Deux heures plus tard, lappartement baignait dans les odeurs doignon rissolé, de rosbif au four et de vanille. Camille virevoltait entre la plaque et la table comme une jongleuse aguerrie. Antoine avait, comme promis, passé laspirateur (seulement au centre du tapis) et déployé la table à rallonges, avant de sinstaller devant la télé, en attendant le top.
À sept heures, cela sonna. Sur le seuil, madame Dubois femme athlétique, volubile et tout sauf diplomate, à ses côtés Sylvie, la sœur dAntoine, visage éternellement contrarié, et ses deux jumeaux de sept ans, Rémi et Lou, qui, sans se déchausser, envahirent lappartement comme deux tornades.
Ah, enfin ! madame Dubois entra dans lentrée dun mouvement dopéra, tendant sa joue à Camille pour un baiser, avant même quelle ait le temps dapprocher, et inspectant sa belle-fille du regard. Camille, tu as lair épuisée Les cernes ! Une vraie terre à pommes de terre. Il faut moins travailler, plus chouchouter la famille.
Bonsoir, madame Dubois. Entrez, répondit Camille avec une froide politesse, ignorant le commentaire. Salut, Sylvie.
Sylvie hocha la tête en ôtant des bottines dernier cri.
Salut. Franchement, il fait étouffant chez vous. La clim ne marche pas ? Juste pour monter lescalier, jai pris une suée. Antoine ! Tu viens nous accueillir ?
Antoine jaillit, rayonnant, comme une théière fraîchement polie. Les accolades commencèrent, les rires, les discussions tonitruantes. Camille, discrètement, retourna en cuisine. Il fallait surveiller la viande, trancher le pain, sortir les cornichons. Personne, bien sûr, noffrit son aide.
Le dîner débuta dans la bonne humeur. Madame Dubois sassit aussitôt en bout de table (« Faut bien que laînée puisse surveiller la tablée ! »), Sylvie sinstalla près de la salade, les enfants furent parqués sur le canapé mais faisaient des allers et venues avec des bouts de pain et de viande, créant un chaos digne dune foire à Montmartre.
Ta viande manque de tendreté, décréta la belle-mère en mâchant. Tu las sans doute laissée trop longtemps, ou tu nas pas mis de lait, comme jai prévenu ? Antoine naime quavec du lait.
Jai fait mariner aux herbes et à lhuile dolive, répondit Camille, sereine, se servant une cuillérée de macédoine.
Voilà, tu fais à ta guise On oublie les traditions. Il faut respecter, Camille, madame Dubois leva sa fourchette, pontificale. Antoine, serres donc du vin à ta mère. Mes jambes sont en compote aujourdhui On a cherché des bottes pour Sylvie, on a traversé tout Paris. Ce quon vend maintenant que du chinois, cest à pleurer.
Il fait cosy chez vous, marmonna Sylvie. Mais je changerais les rideaux. Ce vert, cest vraiment plus du tout tendance. Maintenant, cest le rose blush qui est partout.
Cest olive, Sylvie.
Je dis ça, à chacun ses goûts. Maman, passe-moi les champignons. Dis-donc Camille, tas encore mis de la mayonnaise dans la salade ? Je tai dit que je fais attention. Tu aurais pu faire une grecque, cest vite fait.
Camille sentit la colère monter. Trois heures de courses et de cuisine derrière elle. Produits raffinés, efforts pour plaire.
Il y a une assiette de crudités, tomates, concombres, poivron. Rien de mayonnaise.
Grignoter des légumes, cest dun ennui ronchonna Sylvie, se servant pourtant un gros morceau de hareng sous la couette. Allez, juste pour ce soir cheat meal, hein
Antoine, lui, papillonnait, entre rires, verres de vin et anecdotes de bureau.
Camille, apporte des serviettes, Rémi a les mains toutes grasses ! cria-t-il.
Camille, stoïque, se leva apporter les serviettes.
Camille, le pain est fini, tu peux en couper ! ajouta madame Dubois.
Elle se releva pour le pain.
Tante Camille, jai renversé du jus ! annonça Lou, ravi.
Un grand halo de jus de cerise sétalait sur la nouvelle nappe. Camille partit chercher une éponge, sans mot. Antoine continuait sa discussion maraîchère avec sa mère.
Bah, cest pas grave, fit la belle-mère, magnanime. Les enfants, tu vas détacher tout ça, tant que ton produit est bon. Je te donnerai la marque, pas celle que tu achètes, qui laisse les chemises dAntoine toutes ternes.
La soirée sétirait indéfiniment. Dans la cuisine, la montagne de vaisselle grandissait façon Mont Blanc. Les assiettes des entrées, puis la soupière (il fallait une soupe pour le ventre), puis les plats, saladiers, plats huilés.
Vers onze heures, les invités se levèrent enfin.
Ah, cétait drôlement sympa ! madame Dubois se leva péniblement. Antoine, tu nous accompagnes au taxi ? Cest sombre, on a des sacs lourds, et on a encore des provisions.
Bien sûr maman ! Je file.
Merci pour le repas, lâcha Sylvie en enfilant ses bottines. Quant au gâteau, il est du commerce, non ? Ça se sent, vive la chimie. La prochaine fois, fais-le maison, cest quand même autre chose.
Au revoir souffla Camille.
Seule, dans le silence cristallin, Camille entra dans la cuisine. Un champ de bataille. La table couverte de reliefs, croûtes de pain, serviettes chiffonnées. Sol collant, miettes, taches de jus. Mais surtout : cauchemar dans lévier et sur le plan de travail.
Pique dassiettes de sauce et de gras, montagne opaque. Marmites avec restes desséchés de pommes de terre, poêle incrustée, verres tachés de vin, tasses avec du thé éventé, dans lequel flottaient cette nuit non pas des mégots, mais des noyaux dolives (madame Dubois les rangeait là). Tout était trempé de sucs et souvenirs.
Camille regarda lhorloge : onze heures et demie. Son dos la lançait, ses jambes aussi. Elle aurait pu pleurer.
La porte claqua : Antoine rentrait, jovial, rosissant, un peu imbibé.
Ouf, raccompagnés ! il entra dans la cuisine, se frottant les mains. Super soirée, non Camille ? Maman était ravie, Sylvie aussi malgré ses grognements. Tu connais Sylvie, elle a son tempérament. Et les petits, quelle énergie ! Ça pétille de vie !
Il tenta de lembrasser, mais Camille esquiva.
Antoine, regarde autour de toi.
Hein ? Il balaya la cuisine du regard, son sourire vacilla devant lEverest de vaisselle. Oh, oui, eh ben Ça sest accumulé Tu sais, Camille, je suis épuisé. Ce vin ma assommé. Si on faisait demain ? On se lève, on nettoie tout vite fait le matin.
Tu avais promis, souffla Camille. Tu as dit je rangerai tout moi-même.
Mais je dis pas non ! Juste, là, je peux pas. Je tiens plus. Franchement, quelle différence, ce soir ou demain ? Rien ne va senvoler. Allez, je file me doucher, je dors. Toi aussi, laisse tout, fais pas lhéroïne.
Il lembrassa sur la tête, poussa un grand bâillement, et séloigna. Dix minutes plus tard, on entendit leau, puis les ronflements de colosse.
Camille resta au centre du chaos culinaire.
Sa main se tendit machinalement vers léponge. Le réflexe ancré : il ne faut jamais laisser traîner, sinon plus de cafards, lodeur, la gêne au réveil. Elle ouvrit leau, la chaleur coula sur la casserole.
Mais elle sarrêta.
Les remarques sur la viande trop cuite, le ton sec de Sylvie sur les légumes ennuyeux. Le visage insouciant dAntoine : on verra demain.
Demain dans sa bouche veut dire : Tu te lèves avant moi, tu détestes le désordre et tu nettoies, moi je me réveille devant un buffet net et je te remercie. Toujours ainsi. Toujours.
Mais ce soir, quelque chose a craqué. Fatigue ou ce petit quelque chose dans sa façon de servir sa mère en oubliant Camille ?
Elle coupa leau. Jeta léponge sèche dans son bac.
Non, dit-elle à la cuisine vide. Pas cette fois-ci.
Elle prit juste la carafe deau, le seul verre propre (sauvé de létagère). Éteignit, laissa le désastre dans lombre, et gagna sa chambre.
Antoine dormait, étalé en étoile sur le matelas. Camille sinstalla tout au bord, se pelotonna sous la couette, et sombra aussitôt dans le sommeil. Sans aucun remords.
Le matin fut lumineux. Les rayons traversaient les rideaux, zébrant le plancher. Camille ouvrit les yeux vers huit heures. Antoine, enfoui dans loreiller, dormait paisiblement.
Le samedi, normalement, elle se levait à neuf, lançait des crêpes ou du pain perdu pour Antonine, puis ménage, lessive, repassage.
Ce matin-là, Camille sétira, noua sa robe de chambre en soie réservée pour les grandes occasions et alla à la salle de bains, savourant chaque instant. Douche parfumée, masque, longue séance de séchage, coiffure impeccable. Elle se permit même une touche de maquillage.
À neuf heures trente, elle sortit, traversant la cuisine.
À la lumière du jour, la scène du carnage était pire encore. Maionnaise figée, sauce racornie, insectes dans les verres. Une odeur de vin rance, doignon et dacide.
Camille haussa les épaules. Dun pied, elle écarta la plaque poisseuse posée près de la poubelle, accéda à la machine à café miraculeusement intacte.
Elle se fit un café noir, sortit sa tablette de chocolat noir précieux, sinstalla sur le balcon sa cuisine souvrait sur une loggia ferma bien la porte derrière elle, isolant les relents et le spectacle, et se laissa tomber dans le fauteuil en rotin.
Dehors, les moineaux chantaient, Paris séveillait. Le café était fumant, délicieux. Camille se sentit impératrice exilée, surveillant son royaume à distance raisonnable.
Vers dix heures, activité dans la cuisine. La porte du balcon grinça, laissa apparaître la bouille chiffonnée dAntoine, en boxer, cheveux en vrac.
Camille ? Tu es là ? Tu mas pas réveillé ? Je meurs de faim Il reste des crêpes ? Tu me fais des œufs ? Ma tête va exploser, ce vin était bizarre
Camille pivota lentement, but son café, et afficha un sourire éclatant.
Bonjour Antoine. Pas de crêpes. Pas dœufs non plus, tout est parti hier dans les salades. Tu peux vérifier.
Antoine cligna des yeux, se tourna vers la cuisine. Du balcon, on le voyait figé, regard passant du mont de vaisselle à la cuisinière.
Euh Camille Pourquoi tout est comme ça ? Tas pas lavé hier ?
Non, répondit-elle calmement. Jai dit : je ne lave pas la vaisselle. Tu as promis de le faire. Hier tu navais pas la force. Je nai pas voulu entraver ton repos.
Mais je pensais que Tu laurais fait avant que je me lève Il hésitait, conscient que cétait moche. Camille, vraiment ? Tu vas me punir ? Cest à cause de maman ? Bon, elle est parfois cash, mais cest pas une raison de tout laisser sale !
Camille posa sa tasse.
Antoine, je nai pas semé le bazar. Ce nest pas moi qui ai invité la horde. Ce nest pas moi qui ai promis de tout ranger. Tu es adulte, Antoine. Tu as donné ta parole. Hier, jai fait la cuisine pendant quatre heures après le boulot. Jai servi tes invités. Jai supporté les caprices de ta sœur et les critiques de ta mère. Ma «station» sest finie hier à onze heures. Maintenant : cest ton tour.
Mais je sais pas laver tout ce gras ! gémit-il. Cette plaque est fichue !
Google existe. Ou appelles ta mère, elle ta bien vanté un détachant hier.
Camille ! Ce nest pas drôle !
Je nai pas ri hier, non plus.
Elle se détourna vers la fenêtre : conversation close.
Antoine resta un moment dans lembrasure, respira fort. Il croyait quelle finirait par céder, soupirer son « Bon, catastrophe », et lancer le sauvetage. Mais Camille contemplait le parc.
Un placard claqua. Verres tintèrent Antoine chercha du propre. Puis le robinet, leau.
Jai pas deau chaude ! hurla-t-il.
Ah oui, fit Camille sans se retourner. Il y a une affiche, maintenance prévue. Je nai pas lancé le chauffe-eau. Mets-le en marche, ça prend une heure.
Cest un cauchemar souffla-t-il.
Le bruit de la bouilloire. Antoine chauffait leau, pour la vaisselle à lancienne. Camille entendait le vacarme des assiettes, les jurons, les gémissements de brûlures.
Il mit trois heures à laver.
Pendant ce temps, Camille soccupa : arrosage des plantes, lecture, même une livraison de sushis, quelle mangea au balcon, noffrant à Antoine quun maki au concombre, « tas les mains sales et tes occupé ».
À treize heures, la cuisine retrouvait une allure humaine. Antoine, trempé, énervé, assis sur le tabouret, fixait le plan de travail dun regard noir.
Alors ? demanda-t-il en voyant Camille entrer. Tu es satisfaite ? Jai tout lavé. Chaque fourchette. Chaque foutue cuillère. Ça va, là ?
Camille savança. Passa un doigt sur la surface : impeccable.
Bravo, affirma-t-elle sérieusement. Vraiment. Je savais que tu y arriverais.
Jai cru mourir, avoua-t-il. Camille, cest dingue. Comment ont-ils pu salir autant ? Cinq adultes, deux enfants !
Voilà, Antoine. Cest tout lart des invités. Et moi, à chaque visite de ta famille, je fais ça. Toi, tu discutes, puis tu dors.
Antoine considéra ses mains. La peau ridée, un peu brûlée.
Dis leva-t-il les yeux vers Camille, sans colère, juste une lassitude et une lueur de compréhension. Ils étaient vraiment autant désordonnés ? Je nai jamais remarqué
Sylvie se servait de la nappe pour sessuyer les mains. Ta mère mettait les noyaux dolives dans la tasse. Les petits jetaient du pain sous la table.
Antoine grimaça.
Franchement Un peu la honte.
Exactement, approuva Camille. Mais tu sais le plus important ?
Quoi ?
La prochaine fois que ta mère appelle en disant quelle est dans le coin, tu te rappelleras de ces trois heures. De la plaque brûlée. De leau froide. Tu diras désolé, on nest pas là. Ou tu les emmèneras au restaurant.
Antoine rit nerveusement.
Au resto ? Avec leur appétit ? Jy laisse mon salaire.
Oui, mais mes nerfs et ta peau seront saufs. À toi de voir.
Antoine sapprocha, posa son nez sur son épaule ; il sentait le citron du liquide vaisselle.
Pardon Camille. Jai été bête. Je croyais que cétait facile. Les deux petits tours de main.
Facile quand cest les autres qui font, elle lui caressa les cheveux. Tu as faim ?
Horriblement. Je pourrais manger un bœuf.
Il ny a pas de bœuf, mais je peux faire des raviolis du commerce.
Parfait, répondit-il avec enthousiasme. Les raviolis, cest une belle invention. Et tu sais quoi ?
Quoi ?
On mange dans la casserole ? Pour ne pas salir dassiettes.
Camille éclata de rire. Enfin, la tension se dissipa.
Non, on mange comme des gens civilisés, dans des assiettes. Mais tu les laveras ensuite. On consolide les acquis.
Antoine soupira, mais nobjecta pas. Il prit la casserole, la remplit. La leçon était assimilée. Pour quelques mois au moins, madame Dubois et Sylvie nauraient pas dinvitation à dîner chez Camille. Et si jamais elles venaient, Camille avait déjà ajouté les assiettes jetables à sa liste de courses. Juste au cas où.
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