Léa! Tes où, ma petite? Sors donc de là! Tu peux même pas rentrer à la maison! Tu mentends? Pas question que je te laisse ten tirer!
La fillette dà peine cinq ans, accrochée aux aulnes près de la clôture du petit cottage du village de SaintCirq, était assise sur la terre réchauffée par le soleil, les deux mains collées sur les oreilles, marmonnant tout bas pour elle-même.
«Appelle!»
«Léa nentend rien!»
Elle aurait bien pu fermer les yeux pour ne pas voir la ravissante femme qui se tenait sur le perron de la maison de grandmère! Mais impossible; sinon elle laurait repérée. Et déjà, elle le faisait. Alors Léa se cacha derrière la niche du toutou Rex et resta si silencieuse quelle sendormit finalement. Elle se réveilla en recevant un solide gifle, puis en se faisant tirer les oreilles comme si elle était une petite bêtise à corriger. La douleur était telle que Léa nosait plus même toucher le bord du mur.
Cette belle femme nétait pas sa mère, mais sa tante Nathalie, la sœur de la mère. Elle naimait pas Léa, la jugeant «sans père». Léa ne savait pas trop ce que cela voulait dire, mais elle en avait entendu parler auprès de Simon, le voisin déjà un peu plus grand. Simon, douze ans, savait bien plus que Léa. Il lui expliqua que cela signifiait que Léa navait personne: ni père, ni mère, seulement sa tante et la grandmère. Quand la grandmère partirait, Léa serait collectée par sa tante, qui ne voulait pas du tout. «Jai déjà assez denfants, ça suffit», disait-elle.
«Pourquoi je subis tout ça?Maman!Pourquoi tu restes muette?Cest de ta faute!Tu as gâté Nathalie jusquà ce quelle se retrouve à vide, et maintenant?Ma petite maison nest pas un sac à dos!On se bouscule comme des sardines dans une boîte!Moi, mon mari, deux enfants et ma bellemaman, tout ça dans deux pièces!Où la mettre?Et pourquoi?»
«Ce nest pas possible, Nathalie!Cest ta petitefille!»
«Elle nest rien pour moi!Je nai pas demandé de lengendrer!Et jai dit à Nathalie que rien narriverait avec son «chéri»!Jai le droit?Bien sûr!Nathalie a disparu, ce type est parti comme le diable avant laube!»
«Le bébé est coupable de quoi contre toi?»
«De rien!Quel fardeauJe nai plus la force!Mes propres bêtes me dépassentJe me bats pour gagner un fric de plus, et ça ne sert à rien!Un verre se brise à lécole, lautre veut un nouveau jeanEt où je trouve tout cet argent?Le patron fait du chiffre, moi je peaufine à deux boulots pendant quil sépuise à un!Son travail, cest de ne pas travailler!Ils se tapent les doigts sur le bureau jusquà ce que le chef les crie!Alors ils sen vont, un peu satisfaits.Comment vivre, ma fille?»
«Pardonnemoi, ma petite, je nai rien à toffrirSe vendre à un orphelinat, cest un péché!»
«Ce péché, ce nest pas le mien!»
«Qui se dispute?»
«Je ne pourrai jamais taimer, tu comprends?»
«Allez, ne ten fais pas!Lessentiel, cest que tu restes sous le toit!Quel embarrasAh, NathalieTu nas pas dit que la vie serait plus facile si on taimait?Et elle, elle veut être aiméeUne âme vivante»
«Une âmeOn ne nourrit pas dhistoires damour une âme qui est bien vivante!Elle demanderait toujours plus.Et où puiser?Tu ne le sais pas?Et ne parle même pas damour!Ce temps où javais besoin de toi est révolu!Assez!La petite a grandi, elle a mûri»
Léa navait compris quà moitié la conversation quelle écoutait cachée sous le lit de grandmère, mais elle retenait presque tout. À la crèche, les éducatrices ne cessaient de la féliciter: «Quelle bonne mémoire!» Alors elle sefforçait découter attentivement et de répéter mot pour mot.
«Léa!Combien de fois fautil appeler?Si tu ne sors pas, tu vas tendormir affamée!», lança à nouveau tante Nathalie depuis le perron, mais seulement quelques instants.
Grandmère était à nouveau souffrante, et ses gémissements atteignaient Léa même depuis son petit refuge, bien que la clôture et les aulnes fussent loin.
«Quon la laisse affamée!Au moins, pas battue!», pensa Léa, consciente de la raison pour laquelle elle était utile à sa tante. Dès le matin, Nathalie lui avait ordonné de laver le demipas du sol et les marches du perron. Léa avait oublié, distraite, quand Simon lui offrit sa vieille petite voiture rouge, qui manquait dun pneu. Léa était ravie! Elle navait que quelques jouets: une vieille poupée Maroussia, à qui grandmère avait cousu une robe à partir dun mouchoir, un lapin gris avec un œil manquant son préféré et les perles bleues que sa maman lui avait offertes. Grandmère disait que ces perles ne valaient rien au marché, mais Léa sen moquait. Elle étalait les perles sur les marches comme si cétait une mer, une montagne, un dragon, à la façon du livre interdit que grandmère ne voulait pas quelle ouvre.
Cétait vexant! Léa navait jamais déchiré de livres! Elle les aimait, même ceux sans images. Elle ne savait pas encore toutes les lettres, mais trois déjà. Quand elle les voyait dans les rangées de livres, elle était aux anges. Elle promettait den apprendre dautres, à force dun petit effort.
Le soir tombait, drapant la cour dune légère brume dobscurité. Les moustiques bourdonnaient à ses oreilles, Léa soupira. Il était lheure dy aller. Elle ne recevrait probablement plus à manger, mais tante Nathalie, épuisée après plusieurs allersretours dans la cour, navait plus de force pour la réprimander davantage.
Léa sortit de sa cachette, traîna les pieds vers le perron. Là, tante Nathalie, lair maussade, était assise sur les marches.
«Tu es là?Mon drameOù étaistu?Tout saleVa rentrer!»
Léa expira. Aujourdhui, plus de cris. Même les adultes se lasseront de crier. Elle pouvait se blottir contre la main sèche et chaude de grandmère, attendre un instant. La douleur sallait apaiser, et grandmère finirait peutêtre par la prendre en pitié. Un petit toucher, un chuchotement, des mots doux
«Je taime, ma petite!Je taime»
Personne dautre navait jamais dit cela à Léa. Sa mère était partie bien avant, et tante Nathalie, apparemment, ne savait pas ces mots. Léa se rappelait que sa tante réprimandait grandmère en disant quelle nétait pas «assez» pour sa «propre fille». Léa ne croyait pas ces reproches: les adultes sont bizarres. Ils retiennent les mauvais souvenirs et oublient les bons. Elle avait même demandé à tante Nathalie pourquoi elle agissait ainsi, comme on gratte une plaie qui ne guérit jamais. Retirer la croûte, cest douloureux, et à force de le faire, il ne reste quune cicatrice. «Pourquoi?Parce que les mains démangent!», disait grandmère, en grondant Léa quand elle faisait pareil. Et quand on naime pas, questce qui fait mal? Lâme? Grandmère laffirmait.
Si on demandait à Léa ce quil fallait faire pour que tout le monde se sente bien, elle dirait : dire à grandmère «Je taime», la consoler, comme elle le fait chaque soir. Cest simple! Prendre le temps de compatir! Et pour tante NathalieLaisser grandmère faire! Nathalie était forte, très intelligente, mais Léa la plaignait quand même. Daprès ce que disait tante Nathalie, personne ne laimait jamais. Elle mentait, bien sûr, mais elle ne pleurait pas la nuit si elle était aimée. Léa le savait, parce quelle pleurait elle-même. Elle comprenait que quand la grandmère disparaîtrait, il ne resterait plus personne pour laimer.
Grandmère caressa la tête de Léa, prononça ses mots et la relâcha.
«Allez, ma puce, il est lheure de dormir!»
Léa, habituée, obéit, se retournant sans remarquer que grandmère la bénissait en murmurant quelque chose dans son dos.
Une soif pressante la poussa à se faufiler dans la cuisine, espérant y trouver tante Nathalie. Elle était là
«Questce que tu veux?»
«De leau!»
«Tu en veux toujours autant!», grogna tante, puis lui servit un verre de lait et une assiette de pommes de terre avec une tranche de pain. «Mange!Jai chauffé de leau. Dabord je laverai ta mère, puis toi. Sale comme une petite sorcière!»
En passant, tante Nathalie caressa machinalement la tête de Léa, qui, soudain, fit ce quelle rêvait depuis longtemps: elle glissa du tabouret et enlaça les jambes de sa tante.
«Questce que tu fais?», sécria la tante, surprise, en la repoussant.
«Je taimerai, même si personne ne veutCest possible?»
La question resta sans réponse. Tante Nathalie, les larmes aux yeux, senfuit de la pièce, repoussant Léa. Mais Léa, dune certaine façon, sen moquait: elle pouvait enfin manger son lait et sa purée en paix. Tante Nathalie pleurait, se calmait, mais la douleur ne disparaissait pas complètement. Léa comprit cela aussi. Même une petite amélioration était déjà une victoire! Car chaque soir passé près de grandmère, même un petit instant, suffisait à penser à du bon, pas au mauvais. Peutêtre que, si on se concentre sur les choses agréables, la vie devient plus douce, même quand on se fait duper.
Tante Nathalie revint à la cuisine, versa de leau tiède dans une bassine et lava Léa en silence, la frottant doucement, comme si cétait la première fois.
«Allez, couchetoi.»
Un bref ordre, un soupir de Léa. Elle pouvait se glisser dans la petite chambre, se couvrir dune légère couverture, et parler doucement à sa mère imaginaire. Chaque soir, elle se racontait un peu tout. Grandmère avait dit que cétait bien. Et sa mère lentendait, à sa façon. Ce soir, elle devait raconter à «maman» ce que faisait tante Nathalie, et promettre quelle laverait les marches du perron dès le lendemain, comme lavait demandé la tante. Elle aimait mettre de lordre, même si parfois elle oubliait.
Le matin, elle narriva rien à faire, car très tôt, tante Nathalie la réveilla dun baiser étrange, puis la chassa dehors, où lattendait la voisine de grandmère.
«Quelle reste un moment ici, elle na rien à faire»
«Tu la laisses partir?»
«Pourquoi pas?Tant quelle na pas vuelle restera vivante dans nos souvenirs; elle est encore petite»
«Très bien. Je la nourrirai, puis jirai aider.»
«Merci»
Quelques jours plus tard, Léa prit le carle busavec tante Nathalie pour aller à la ville de Cahors. Elle ne reviendrait plus jamais à la maison de grandmère. Elle serait vendue lan prochain, et tante Nathalie proclamerait Léa «ma fille». Le mot était inconnu, mais il sonnait bien à ses oreilles.
Elle était aussi ravie que tante Natholie lui ait permis demporter le vieux lapin gris, offert autrefois par grandmère. Ce lapin, à un œil unique et à loreille usée, semblait toujours le même. En fait, la tante avait recousu loreille; elle voulait aussi recoudre lœil, mais les boutons adéquats manquaient encore. «Je le ferai plus tard», avaitelle promis. Léa pouvait bien attendre.
Le plus important, ce nétait pas le lapin, mais le fait que chaque soir, Léa retrouvait maintenant la chaleur de tante Nathalie, qui, comme autrefois grandmère, la caressait la joue et lui murmurait des mots douillets, à linfini.
«Je taime»
Quand la tante le fit pour la première fois, Léa ny crut pas le lendemain du décès de grandmère. Elle resta sceptique longtemps, puis rétorqua toujours:
«Je taime aussi!»
Finalement, elle crut. Parce que la tante le disait à tout le monde: à ses enfants, à son mari (qui nentendait pas ces mots chaque jour, mais parfois). Il en était de même pour Léa. Elle trouva même un petit travail, et le patron, qui disait «Quand il y en a deux, il y en a trois, alors laissela rester», linvita à rester. Ainsi, même le mari de la tante, parfois, lui adressait ces paroles.
Bien sûr, son frère et sa sœur la taquinaient parfois, mais ce nétait rien comparé à la peur dêtre totalement seule. Léa ne savait pas exactement ce que cela faisait, mais elle limaginait. Maintenant, elle savait lire. Les livres regorgeaient de belles histoires, et elle y croyait. Pas de temps à perdre avec des bêtises.
Parfois, elle se rappelait la maison de grandmère, les aulnes au bord de la clôture, gigantesques comme de vrais parapluies, sous lesquels il faisait si chaud, vert et cosy Mais elle ne pouvait plus y retourner. Ce nétait dailleurs plus nécessaire; grandmère nétait plus, et chez tante Nathalie, la vie nétait pas si mal.
Un point la restait perplexe: pourquoi la tante avaitelle menti en disant quelle navait pas besoin dêtre aimée? Tout le monde en a besoin! Léa le savait.


