Je me souviens, il ma semblé un jour que lamour sétait éteint.
Tu es la plus belle fille de toute la faculté, ma dit alors Étienne, en me tendant un bouquet de marguerites achetées sur le marché près du métro Saint-Michel.
Églantine a éclaté de rire en acceptant les fleurs. Les marguerites sentaient lété et quelque chose dindéfinissablement juste. Étienne se tenait devant elle, avec ce regard résolu de celui qui sait exactement ce quil désire. Et ce quil voulait, cétait elle.
Leur premier rendez-vous eut lieu au jardin du Luxembourg. Étienne avait apporté une couverture, un thermos de thé et des tartines faites par sa mère. Ils sont restés assis sur lherbe jusquà ce que la nuit tombe. Églantine se rappelait comment il riait, la tête renversée, comment il frôlait sa main comme par hasard, comment il la regardait comme si elle était la seule personne à Paris.
Trois mois après, il lemmena au cinéma voir une comédie française quelle ne comprit pas vraiment mais qui les fit rire tous les deux. Six mois plus tard, il la présenta à ses parents. Et au bout dun an, il lui proposa demménager avec lui.
On passe toutes nos nuits ensemble de toute façon, disait Étienne en effleurant ses cheveux du bout des doigts. Pourquoi payer deux loyers ?
Églantine accepta. Pas pour largent, bien sûr. Juste parce quavec lui, le monde prenait tout son sens.
Leur petit appartement loué sentait le pot-au-feu le dimanche et le linge fraîchement repassé. Églantine apprit à cuisiner ses boulettes préférées à lail et à laneth, exactement comme les préparait sa mère. Le soir, Étienne lui lisait à voix haute des articles sur léconomie et la finance, rêvait davoir sa propre entreprise. Églantine lécoutait en appuyant sa joue sur sa main, croyant en chacun de ses mots.
Ils faisaient des projets. Dabord économiser pour lapport initial. Ensuite acheter leur appartement. Ensuite une voiture. Et bien sûr, des enfants, un garçon et une fille.
On aura le temps de tout, disait Étienne en lembrassant sur le sommet de la tête.
Avec lui, Églantine se sentait invincible.
… Quinze années sécoulèrent, remplies dobjets, dhabitudes, de rituels. Un appartement dans un bon quartier, avec vue sur un square. Un prêt immobilier sur vingt ans, quils remboursaient en avançant léchéance, sacrifiant les vacances et les sorties au restaurant. Une Peugeot grise sur le parking Étienne lavait choisie lui-même, négociée lui-même et la polissait tous les samedis jusquà ce quelle brille.
La fierté gonflait son cœur dune vague chaleureuse. Ils avaient tout acquis seuls : sans argent familial, sans réseaux, sans chance. Simplement en travaillant, économisant, persévérant.
Jamais elle ne sest plainte. Même lorsquelle était si fatiguée quelle sendormait dans le RER et se réveillait au terminus. Même quand elle voulait tout plaquer et partir loin, au bord de la mer. Cétait une équipe. Comme Étienne le disait, et Églantine le croyait.
Son bien-être passait toujours avant tout. Églantine avait intégré cette règle dans sa chair. Mauvaise journée au travail ? Elle préparait le dîner, servait le thé, écoutait. Dispute avec le patron ? Elle le caressait sur la tête, murmurait que tout sarrangerait. Doute de soi ? Elle trouvait les mots justes, le sortait de ses abîmes.
Tu es mon ancre, mon refuge, lui disait Étienne dans ces moments.
Églantine souriait. Être lancre de quelquun, nest-ce pas là le bonheur ?
Il y eut des périodes sombres. La première, cinq ans après le début de leur vie commune : la société dÉtienne fit faillite et il passa trois mois à chercher un emploi, chaque jour plus sombre.
La seconde fois fut pire. Des collègues lavaient piégé avec des papiers : il perdit non seulement son travail, mais dut rembourser une grosse somme. Ils durent vendre la voiture pour payer.
Jamais Églantine ne reprocha quoi que ce soit. Ni par un mot, ni par un regard. Elle prit des missions supplémentaires, travailla la nuit, se serra la ceinture. La seule chose qui la préoccupait, cétait son moral. Quil ne se brise pas. Quil garde confiance en lui.
… Étienne remonta la pente. Trouva un emploi, meilleur même. Ils rachetèrent une voiture, la même Peugeot grise. La vie reprit son cours.
Un an auparavant, dans la cuisine, Églantine osa enfin évoquer ce quelle gardait en elle depuis longtemps :
Il serait peut-être temps, tu ne crois pas ? Je nai plus vingt ans. Si on tarde trop
Étienne hocha la tête, sérieux, réfléchi.
Préparons-nous.
Églantine retint son souffle. Tant dannées à espérer, remettre à plus tard, attendre le bon moment. Et ce moment était là.
Elle sétait imaginé cela mille fois : de petites mains serrant la sienne, lodeur de la poudre pour bébé, les premiers pas dans leur salon. Étienne lisant une histoire le soir.
Un enfant. Leur enfant. Enfin.
Le changement fut immédiat. Églantine révisa tout : alimentation, rythme, activité. Elle prit rendez-vous chez le médecin, passait des analyses, se mit aux vitamines. La carrière devint secondaire, même si on venait justement de lui proposer une promotion.
Tu es sûre ? demanda sa supérieure, le regard par-dessus ses lunettes. Cest une chance rare.
Églantine était sûre. Une promotion signifiait des déplacements, des horaires à rallonge, du stress. Pas idéal pour une grossesse.
Je préfère être transférée à lagence de quartier, répondit-elle.
La cheffe haussa les épaules.
Lagence était à quinze minutes à pied. Un travail monotone, sans avenir. Mais cela lui permettait de partir à six heures précises, de ne pas penser au boulot le week-end.
Églantine sadapta vite. Ses nouveaux collègues étaient courtois, sans grandes ambitions. Elle préparait ses repas, se promenait à midi, se couchait tôt. Tout pour ce futur enfant. Tout pour leur famille.
Mais bientôt le froid sinsinua. Au début, Églantine ny prêta pas attention. Étienne travaillait beaucoup, était fatigué, pensait-elle.
Mais il cessa bientôt de lui demander comment sa journée sétait passée. Cessa de lembrasser le soir. Ne la regardait plus comme avant, comme lorsquils sétaient rencontrés et quil la trouvait la plus belle de la faculté.
Le silence sinstalla dans la maison. Un silence étrange. Avant, ils parlaient des heures : du travail, des rêves, des bêtises. Désormais, Étienne scrollait son téléphone toute la soirée, répondait à peine, se couchait en tournant le dos.
Églantine observait le plafond, étendue à côté de lui. Entre eux, une fosse dun demi-mètre de matelas.
Lintimité disparut. Deux semaines, trois, un mois. Églantine ne comptait plus. Étienne se trouvait toujours des excuses :
Je suis épuisé. Demain, daccord ?
Demain ne venait jamais.
Un soir, elle osa demander, barrer sa route vers la salle de bain, rassemblant tout son courage :
Que se passe-t-il ? Dis-moi la vérité.
Étienne évita son regard, fixant la porte.
Tout va bien.
Ce nest pas vrai.
Tu tinquiètes pour rien. Cest une phase. Ça passera.
Il la contourna, senferma dans la salle de bain. Leau coula.
Églantine resta au couloir, la paume serrée contre sa poitrine. Ça faisait mal. Douloureux, persistant.
Elle tînt encore un mois. Puis, ne supportant plus, elle lui demanda franchement :
Est-ce que tu maimes ?
Un silence. Long, terrible.
Je… Je ne sais plus ce que je ressens pour toi.
Églantine sassit sur le canapé.
Tu ne sais pas ?
Étienne la regarda enfin dans les yeux. Il ny avait que du vide. De lhésitation. Plus une trace de la flamme qui brûlait quinze ans plus tôt.
Je crois que lamour sest éteint. Depuis longtemps déjà. Je me taisais pour ne pas te blesser.
Des mois durant, Églantine vécut dans cet enfer, ignorant la vérité. Elle guettait chaque regard, analysait chaque mot, cherchait des explications : des soucis au travail, une crise de la quarantaine, une mauvaise passe. Mais il avait simplement cessé de laimer. Et la laissait rêver, sacrifier sa carrière, préparer son corps à la maternité.
La décision lui est venue brusquement. Plus de « peut-être », « ça ira mieux », « il faut patienter ». Assez.
Je demande le divorce.
Étienne blêmit. Églantine vit son cou tressauter.
Attends… Ne te précipite pas… On peut essayer…
Essayer ?
Et si on avait un enfant ? Peut-être que ça changerait tout… On dit que les enfants rapprochent.
Églantine rit, un rire amer et dur.
Un enfant ne ferait quaggraver les choses. Tu ne maimes plus. Pourquoi avoir des enfants ? Pour divorcer avec un bébé dans les bras ?
Étienne se tut. Il navait rien à répondre.
Églantine partit le jour-même. Rassemble ses affaires essentielles, loua une chambre chez une amie. Les papiers du divorce furent déposés une semaine plus tard, quand ses mains cessèrent de trembler.
Le partage des biens sannonçait long : lappartement, la voiture, quinze ans dachats et de projets. Lavocat parlait de valeur, de parts et daccords. Églantine prenait des notes, tentant de ne pas penser au fait que leur vie était désormais comptée en mètres carrés et en chevaux.
Quelques semaines plus tard, elle trouva un petit studio pour elle seule. Églantine apprit à vivre seule. Cuisiner pour une. Regarder des séries sans commentaires à côté. Sendormir sur tout le lit.
La nuit, la tristesse revenait. Elle enfouissait son visage dans loreiller, repensait aux marguerites du marché, aux couvertures du Luxembourg, à son rire, ses mains, sa voix murmurant « tu es mon ancre ».
La douleur était insoutenable. Quinze ans ne soublient pas comme de vieilles affaires que lon jette.
Mais derrière cette douleur, venait autre chose : un soulagement, une certitude. Elle avait eu le courage darrêter à temps, avant de se lier à lui par un enfant, avant de sengluer dans une vie sans amour pour « sauver la famille ».
Trente-deux ans. Toute la vie devant elle.
La peur ? Immense.
Mais elle tiendra bon. Elle na pas dautre choix.



