Rien, ma chère maman ! Tu as ta propre maison, non ? Tu y vis. Ne reviens plus ici, à moins quon tinvite
Ma mère habite dans un petit village calme et chaleureux de la Dordogne, juste au bord de la rivière. Son jardin touche la lisière dune belle forêt, et pendant la saison, on peut y cueillir des myrtilles et des champignons à profusion. Depuis toute petite, je courais à travers les clairières, mon panier à la main, savourant le contact avec la nature. Plus tard, jai épousé Étienne, mon camarade de lycée. Ses parents vivent pas loin de chez ma mère, mais de lautre côté de la Route du Moulin, et leur terrain na ni vue sur la rivière, ni accès à la forêt. Alors, chaque fois quon vient de Paris, on sinstalle chez ma mère.
Mais depuis quelque temps, ma mère a beaucoup changé. Lâge ? Peut-être la jalousie envers mon mari ? Nos vacances commençaient trop souvent dans la tension, finissant en disputes. La moindre chose devenait sujet à conflit. Et une fois, alors que nous avions décidé de loger chez les parents dÉtienne, ma mère a démarré une querelle avec ma belle-mère pour des broutilles ! Ma belle-mère, Jeanne, était furieuse, elle hurlait si fort que toute la rue de la Fontaine lentendait. Les reproches volaient, anciens griefs remontés du fond de leur cœur.
Un mois plus tard, calmés, Étienne et moi avons eu une idée : construire notre propre maison ici, une vraie maison à nous, pour que personne ne soffense, pour que nous ayons un endroit paisible où venir.
La question du terrain a pris du temps, mais nous avons fini par trouver une parcelle derrière léglise. Mon beau-père, Paul, sest aussitôt enthousiasmé, prêt à nous aider. Il était tout le temps sur le chantier, surveillant chaque étape.
La seule ombre au tableau, cétait ma mère. Elle venait tous les jours, donnait son avis sur tout, critiquait ce quon avait déjà fait, jamais satisfaite. Même ici, elle ne nous laissait aucun répit. Cétait infernal, on construisait la maison sous le regard implacable de Marie-Ange.
Lannée suivante, la maison était enfin prête. On pensait souffler un peu, mais ma mère a continué ses allées et venues, toujours à nous reprocher notre égoïsme, affirmant quelle ne verrait jamais le moindre soutien de notre part. Elle semblait oublier quÉtienne venait sans cesse lui réparer sa toiture, ou tondre sa pelouse
Un après-midi, elle ma lancé, devant la cheminée :
Pourquoi venez-vous ici, finalement ? Restez dans votre Paris, avec tous vos sous, à vous pavaner quand vous daignez passer par le village.
Ce fut la goutte deau pour Étienne. Il sest approché calmement de ma mère, mais dans son calme, il y avait une force rare, qui a fait reculer Marie-Ange jusquà la porte :
Quest-ce que tu veux, Étienne ?
Rien, ma chère maman ! Tu as ta maison, non ? Profite-en. Ne viens plus ici sans invitation. Laisse-nous au moins un week-end tranquille de temps en temps. Si tu as besoin daide, tu nous appelles, et sil y a le feu à la maison, on rappliquera en courant !
Mais enfin, de quoi tu parles ? Quel feu ?!
À ces mots, ma mère a quitté la pièce, presque en courant, les sourcils froncés, jetant des regards autour delle avant de disparaître derrière la grille. Jai failli éclater de rire en voyant sa démarche précipitée. Étienne sest détendu, levant les mains :
Bon, daccord, peut-être que le coup du feu, cétait de trop
Non, cétait parfait.
On a ri ensemble, repensant à la tête de Marie-Ange. Depuis ce jour-là, dans notre maison neuve règne une tranquillité nouvelle. Ma mère nentre plus à limproviste, accepte laide dÉtienne sans mot dire, ne communique quavec des oui ou non. Je crois quelle na pas oublié lhistoire de lincendieLes vacances suivantes sont arrivées, et le village sest rempli, comme chaque été, des parfums de menthe sauvage et du chant des merles. Au petit matin, depuis notre terrasse, on voyait la brume se lever sur la rivière, le soleil effleurer les rosiers. Un air de paix sétait installé, bien plus précieux que tous les compromis et les non-dits qui lavaient précédé.
Un samedi, alors quÉtienne cueillait des myrtilles pour le petit-déjeuner, nous avons aperçu Marie-Ange en train darroser ses pivoines, vêtue dun vieux tablier bleu. Elle nous a salué dun signe de tête, sans plus, et pour la première fois, je nai ressenti ni colère, ni tristesse, ni chagrin. Seulement lattendrissement devant la silhouette familière, ce fil invisible qui, malgré tout, nous relie.
Linsouciance a doucement repris sa place : les rires des enfants dans le jardin, les apéros sous les marronniers, les baignades entre cousins dans la rivière claire. La maison, enfin, ressemblait à un havre, et même la vieille rivalité était maintenant une histoire que le vent ramènerait, puis emporterait au-delà des bois.
Je me suis demandé, en regardant Étienne rentrer, la nappe à carreaux sur lépaule : peut-être quà force de vouloir plaire, on oublie que la paix vient parfois simplement de trouver sa propre place, de poser ses valises sans demander la permission.
Plus tard, alors que la lune se levait sur les collines, jai vu une lumière sallumer chez ma mère. Ce soir-là, jai espéré quelle, aussi, sentait enfin la douceur de sa maison, et que ce que nous avions bâti tous ensemble, malgré le bruit, les pleurs et les éclats de voix, avait permis à chacun, finalement, de respirer un peu mieux.
Et, sur notre seuil parfumé de glycine, jai compris que le bonheur, parfois, cest juste ce silence partagé, enveloppé par le ciel étoilé de Dordogne.


