Que faire de mon héritage ? Jai deux filles et un seul appartement
Aujourdhui, alors que mes 75 ans sont bien derrière moi, une question me hante depuis quelques années.
Jai deux filles et je ne sais toujours pas comment bien faire. À qui devrais-je léguer mon appartement dans mon testament ? Je ne voudrais surtout pas que mes enfants se disputent ou cessent de se parler après ma disparition. Jai souvent entendu des histoires semblables autour de moi. Il ny a rien de pire que de voir une famille déchirée par largent ou les biens.
Mon époux et moi-même avons toujours veillé à élever nos filles dans les mêmes conditions, leur donnant autant damour et dattention à chacune, achetant tout en double pour quaucune ne se sente lésée, et nous avons su éviter les conflits. Mais ma fille aînée, Églantine, est partie très tôt sinstaller avec son compagnon. Elle navait que 19 ans lorsquelle a découvert quelle attendait un enfant. Mon mari et moi, tout comme les parents du garçon, leur avons aussitôt conseillé de se marier. Ainsi est né notre petit-fils.
Pourtant, leur union na pas tenu longtemps. Quand le petit venait tout juste de souffler sa première bougie, son père sest, disons-le franchement, volatilisé. Impossible pour nous de laisser Églantine seule avec son fils. Nous lavons accueillie chez nous. Notre appartement à deux pièces le permettait. Dautant plus que la cadette, Bérénice, commençait alors ses études à Bordeaux, logeant dans la cité universitaire.
En somme, toutes ces années où Églantine est restée avec nous, elle ne semblait pas préoccupée par la question du logement, et ne se pressait pas pour refaire sa vie. Elle répétait quelle voulait dabord construire sa carrière. Je dois admettre que nous avions du mal à saisir de quelle carrière il sagissait, puisquelle travaillait simplement comme vendeuse dans une petite boutique. Mais peu importe, cétait sa vie. Nous ne lui avons jamais compté un morceau de pain, ni à elle ni à notre petit-fils.
Avec mon époux, nous faisions de notre mieux, travaillions, et laidions autant quil était possible. Ma fille cadette, Bérénice, a épousé son mari à lâge de 23 ans. Elle, au moins, a eu de la chance : son mari, un homme sérieux et déterminé, a contracté un crédit immobilier juste après leur mariage, et ils se sont lancés ensemble dans le remboursement. Nous avons fait tous nos efforts pour les soutenir, mais nous ne pouvions leur donner trop dargent, car notre retraite devait aussi subvenir aux besoins dÉglantine qui vivait encore avec nous.
Plus tard, mon époux a été frappé par la maladie. Nos deux filles se sont mobilisées pour l’aider, tant sur le plan financier que moral. Dix ans sont passés depuis quil nous a quittés. Églantine et notre petit-fils habitent toujours à mes côtés. Bérénice, elle, continue de rembourser son crédit immobilier avec son époux.
À présent que lâge me le rappelle chaque jour, je sens que le moment de dire adieu approche. À qui devrais-je donc transmettre mon appartement ? Comment le partager convenablement ? Laînée ne possède aucun bien, la benjamine est engagée dans un prêt. Si javantage lune, lautre risque de men vouloir. Peut-être devrais-je tout simplement leur en parler ouvertement, de mère à fillesCe soir, je me suis assise dans le vieux fauteuil du salon, mais au lieu de ressasser mes inquiétudes, jai pris une feuille et commencé à écrire une lettre à mes deux filles. Je leur ai raconté mon dilemme, mes peurs, mais surtout, mon amour égal pour chacune delles. Jai terminé par ces mots : « Je vous confie mon appartement, mais plus encore, je vous confie limportance de rester soudées, dhonorer lentraide et la bienveillance qui ont toujours fait notre force. Trouvez ensemble la meilleure solution. Sachez que mon vrai héritage, ce ne sont pas les murs, mais les souvenirs que nous y avons construits et les liens qui vous unissent. »
Jai glissé la lettre dans une enveloppe, posée sur la table pour le jour venu. Un soulagement ma envahie : javais semé une graine de confiance. Peu importe qui vivra dans cet appartement, ou qui le vendra pour rembourser un prêt, tant que mes filles continueront à se parler avec tendresse.
Le vent sest levé dehors, et dans le calme du soir, jai ressenti pour la première fois que tout irait bien. La famille que nous avons bâtie nest pas menacée par quelques briques ou des papiers officiels. Elle est vivante, solide, et capable de traverser toutes les tempêtes comme moi, je lai fait, avec elles, tout au long de ma vie.