Thierry se tenait devant la porte, empêchant la sortie avec les enfants dans ses bras.
Camille, calme-toi, dit-il dune voix soudain ferme. Il ny a que deux options. Soit nous prenons les enfants et nous allons dans lappartement de trois pièces.
Soit tu prends ta valise et tu rejoins ta mère. Seule.
Les enfants restent avec moi, jai de quoi les loger et les entretenir.
La justice sera de mon côté, crois-moi.
Tu noserais pas ! Camille leva la main, prête à le gifler.
Thierry attrapa son poignet sans douceur.
Et si, joserai. Ce matin même je pelletais la neige et je me disais : pourquoi est-ce que je mérite ça ?
Je suis ingénieur, je travaille comme un acharné. Pour quoi, au juste ? Tes crises ?
Cest fini, Camille, les beaux jours sont finis. À toi de choisir.
Françoise Delacourt posa un trousseau de clés sur la table de la cuisine recouverte dune nappe toute neuve.
Eh bien voilà, Thierry, Camille, installez-vous, sourit-elle. Les plafonds sont hauts, jai commandé des meubles simples mais de qualité. Parfait pour commencer.
Thierry parcourait lappartement, testant les portes de placard, admirant le parquet.
Il nétait pas bavard, mais sincèrement reconnaissant. Il savourait ce cadeau comme un vrai miracle.
Merci maman, vraiment, dit-il en lenlaçant et la soulevant un instant du sol.
Camille restait debout près de la fenêtre, bras croisés. Elle avait refusé denlever son manteau.
Pourquoi un studio ? demanda-t-elle, plissant les yeux. Madame Delacourt, vous avez bien dit que vous possédiez trois appartements, non ?
À deux, on va être à létroit. Et sil y a un enfant ?
Camille, cest un cadeau de mariage, répondit doucement Françoise. Lappartement mappartient, aucun crédit dessus.
Vivez-y, économisez pour mieux. Les trois appartements, cest notre retraite à moi et à mon mari. Ils sont loués, cest notre revenu.
On vous donne déjà un départ dont beaucoup rêveraient.
Je vois, dit Camille en ramassant les clés. Donc je suis ici sur un strapontin
Thierry, tu entends ? On nous donne un démarrage.
On va faire ma domiciliation demain ?
Françoise simmobilisa.
Pourquoi la domiciliation, Camille ? Tu es déjà enregistrée chez tes parents à Montrouge.
Parce que je compte vivre ici, trancha Camille. Ou vous avez peur que je réclame la moitié de ce petit clapier de votre fils au divorce ?
Drôle de conception du mariage. Si on se marie, tout doit être commun, non ?
Nest-ce pas Thierry ?
Thierry bafouilla, perdu entre sa mère et sa promise.
Maman, franchement, cest rien. Ça la rassurera. On aura moins de questions à lécole ou à lhôpital.
Françoise ne répondit pas. Le pressentiment mauvais serra son cœur, mais elle limputa au stress du mariage imminent.
***
Un an passa. Le mariage était loin déjà. Camille avait redécoré le studio à son goût, bourrant les moindres recoins de coussins et de bibelots.
Françoise, fidèle à sa décision de ne pas simmiscer, appelait rarement.
Mais, quand elle apprit que Camille attendait un enfant, elle prit une grande décision.
Elle vendit lun de ses petits appartements, ajouta ses économies, et acheta un spacieux F4 dans une résidence neuve, juste en face dun parc.
Lheure de sagrandir est venue, annonça-t-elle lors du déjeuner dominical, déposant des papiers sur la table. Je vous ai acheté un trois pièces.
Lumineux, vue sur le parc. Déménagez, faites les travaux, aménagez la chambre du bébé.
Je le mettrai au nom de Thierry plus tard, je ferai la donation.
Camille cessa de mâcher sa salade, posa sa fourchette lentement.
Pourquoi au nom de Thierry ? demanda-t-elle, sur un ton bas et méfiant.
Cest un bien familial, expliqua Françoise. Pour les impôts et
Cest hors de question, sexclama Camille en se levant. Je nirai pas vivre là.
Thierry sétrangla avec son thé.
Camille, enfin ! Cest une trois pièces, presque centre-ville ! Le parc en face, idéal avec une poussette !
Jai dit non ! cria Camille. Je veux mon propre appartement ! À mon nom !
Je veux la certitude que si demain votre mère change davis, je ne serai pas à la rue enceinte !
Personne ne te mettra dehors, Camille, tu débloques, protesta Françoise.
On connaît les personne ne te mettra dehors ! intervint la mère de Camille, Marianne Perrault, invitée elle aussi. Vous êtes maligne, Madame Delacourt.
Trois appartements, la belle vie, et pour ma fille, rien. Transférez-lui le F4, alors ils iront. Sinon, quon nen parle même pas.
Cest hors de question, dit calmement Françoise. Cet appartement est le cadeau à mon fils.
Eh bien, on reste dans le studio alors, lança Camille, un regard brûlant à Thierry. Vends-le et quon prenne un prêt pour un appartement commun. Justice pour tous ! La moitié à chacun !
Pourquoi un prêt ? soupira Thierry, se prenant la tête. On a déjà un logement ! Maman offre un trois pièces !
Prendre un crédit à vingt pour cent pour quoi faire ? Camille, réfléchis !
Il ny aura rien ! cria Camille, se levant, avant de quitter précipitamment la cuisine.
***
Trois ans passent encore. Dans le studio, prévu pour un ou deux, vivent désormais quatre : Thierry, Camille, leur fils aîné, et une bébé.
Marianne Perrault sinstalle aussi pour aider, monopolisant un fauteuil dans la cuisine.
Lodeur devient désagréable, Thierry circule en fantôme, les yeux cernés.
Ingénieur principal, il ne sen sort plus : Camille veut toujours plus gadgets, vêtements de marque pour les enfants, insistant quils ne peuvent pas passer pour des pauvres avec une grand-mère aussi riche.
Thierry, tu nes quun mollusque ! hurle Camille lors des visites de Françoise à ses petits-enfants. Ta mère se pavane alors quon pourrit dans ce cagibi !
Vends le studio ! Ajoute la prime bébé ! Prends un prêt !
Jamais je ne vendrai lappartement offert par ma mère pour mensevelir sous trente ans de dettes ! riposte Thierry.
Mais quelle dette, intervient Marianne en mélangeant sa soupe. Au moins, vos droits seront garantis.
Et Françoise pourrait aider son fils. Elle doit bien manger du caviar à la cuillère !
Jaide, sindigne Françoise. Jai proposé le trois pièces. Il est vide. Les clés sont à Thierry. Pourquoi ny allez-vous pas ?
Je nirai pas là comme une intruse ! crie Camille derrière le rideau de la chambre denfant. Il me faut des garanties !
Mettez la moitié à mon nom, et on y va demain !
Françoise soupire et sort sur le palier. Thierry la rejoint en hâte.
Maman, attends.
Tu vois ce qui se passe ? lui glissa-t-elle les yeux humides. Ce nest pas la famille quelle veut, cest ce que tu possèdes. Elle te ronge de lintérieur.
Maman, jaime mes enfants, murmure Thierry, baissant les yeux. Si je la contrarie, elle partira avec eux. Jaurai droit à la guerre en justice.
Je vais tenir. Ça finira par passer.
***
Lhiver tombe. Le problème de place à la crèche devient urgent pour leur fils aîné. Proche, il ny a plus de places, la famille na droit à aucune priorité.
Il y a une option, avoue Thierry à sa mère, venue leur apporter un panier de courses. La directrice de la crèche propose de prendre le petit si je travaille chez eux comme jardinier à mi-temps.
Toi, jardinier ? Françoise manque den lâcher le sac. Mais tu es ingénieur ! Thierry !
Maman, tu veux que je fasse quoi ? Camille fait des histoires tous les jours, elle devient folle enfermée ici avec deux enfants.
La crèche, cest vital. La condition : je dois déblayer la neige tout lhiver, de 5h30 à 8h, puis mon vrai boulot.
Thierry, tu vas craquer. Ta journée finit à vingt heures !
Je tiendrai, ironisa-t-il. Au moins, à la maison, ce sera plus calme.
Au premier gros flocon, Françoise ne tient plus. Elle se lève à quatre heures, enfile une vieille parka, prend la pelle du garage et file à la crèche.
La cour est déserte sous les réverbères. Thierry y est déjà.
Maman ? Quest-ce que tu fais là ? demande-t-il, appuyé sur son manche.
Bouge-toi, lui ordonne-t-elle en attaquant les congères. À deux, ce sera vite fait.
Maman, rentre, cest embarrassant marmonne-t-il, mais la gratitude se lit dans ses yeux, brisant le cœur de Françoise.
Ils travaillent en silence. Françoise sent ses reins la tirailler, ses doigts sengourdir, mais elle ne lâche rien. À sept heures trente, Thierry jette la pelle dans le local.
Je file, faut que je me change et filer au bureau. Merci, maman.
Elle observe son fils, boitant vers sa vieille Peugeot. Une demi-heure plus tard, elle voit Camille devant le portail de la crèche, menant son fils.
Camille porte une fourrure de marque, achetée à crédit par Thierry pour ne pas quelle se sente délaissée.
Tiens, Françoise, glisse Camille sans ralentir. Vous vous mettez au sport ? Ça vous fera du bien à votre âge.
Et Thierry ? Il a encore bâclé, la moitié des allées sont pleines de neige !
Thierry est parti bosser, Camille, rétorque froidement Françoise. Pour entretenir tes caprices.
Quels caprices ? sinsurge Camille, son visage déformé de colère. Cest votre faute sil doit pelleter la neige !
Si vous aviez cédé un vrai appartement, en bonne et due forme, on vivrait dignement !
On louerait le studio, on prendrait une nounou.
Cest vous qui le faites souffrir, pas moi !
Elle pousse le petit vers la crèche et séclipse.
***
Françoise voit son fils sépuiser plusieurs semaines. Puis elle linvite, seul, et annonce :
Jai pris une décision. Je mets le studio en vente.
Thierry blêmit.
Quoi Tu et on vivra où ?
Dans le trois pièces, évidemment. Mais à une condition. Tu tinstalles avec les enfants. Camille peut venir, si elle veut, mais elle naura aucune domiciliation ici. Aucune.
Un contrat doccupation gratuite à ton nom. Si ça ne lui va pas, elle est libre de retourner chez sa mère.
Marianne, dailleurs, part aussi. Le studio mappartient et je le récupère.
Elle va tout casser, maman gémit Thierry. Elle prendra les enfants.
Non. Elle na nulle part où les emmener. Chez sa mère, ce nest pas vivable, et elle ne travaille pas. Toi, tu es le père. Tu as un bon salaire, et je taiderai.
Regarde-toi. Tu as trente-deux ans, on dirait cinquante. Tu fais le jardinier pour quelle poste son compte Instagram !
Thierry se tait longtemps.
Si elle demande le divorce ? murmure-t-il enfin.
Eh bien, quelle divorce. Les appartements sont à moi. Elle naura pas un mètre carré de ce quelle na pas gagné.
Les enfants ne manqueront de rien, je veillerai sur eux. Mais nourrir son oisiveté, cest fini.
Cest selon nos règles, ou rien.
***
Six mois plus tard, la routine sinstalle dans le grand appartement. Camille, privée du soutien de sa mère et voyant que Thierry ne cède plus, sest adoucie.
Toujours insatisfaite, oui, mais ce nest plus de la tyrannie : cest du bougonnement et il fallait bien quelle apprenne à soccuper du foyer et de ses enfants, car Françoise la clairement avertie : aucune faveur supplémentaire, cest terminé.Un matin de mai, alors que le soleil filtrait tendrement à travers les rideaux du salon, Thierry servit le petit-déjeuner à ses enfants. Les rires timides des petits égayaient la pièce, tandis que Camille, plongée dans lorganisation dun agenda familial griffonné, lançait de temps à autre des regards incertains à Thierry.
Françoise, venue déposer un cake aux pommes encore tiède, sarrêta sur le seuil. Elle observa la scène en silence. Aucun grand éclat de bonheur, simplement une fatigue paisible et, dans les gestes, la trace dune évidence : ils sen étaient sortis. Pas tout à fait comme dans ses rêves, non. Mais cétait la vie telle quelle venaitparfois cabossée, mais debout.
Camille releva la tête, croisa le regard de sa belle-mère, et, sans un mot, lui servit une tasse. Le geste navait rien de chaleureux, mais il nétait plus hostile. Un début, pensa Françoise.
Alors, elle caressa les cheveux de son petit-fils, attrapa sa veste, et, laissant derrière elle la promesse dun dimanche tranquille, franchit la porte. Dans la cage descalier résonnaient les éclats de voix enfantins et, en filigrane, la certitude quau cœur du tumulte, ce foyer sétait réinventé.
Désormais, chacun connaissait ses limites. Les appétits démesurés sétaient érodés, la rancœur sétait usée sur le réel. Il ne restait que cette lumière pâlecelle des matins ordinaires, ni tout à fait heureuse, ni tout à fait triste, mais suffisamment solide pour que tout tienne encore.
