La belle-fille intrépide
Grégoire, jaurais pu partir il y a déjà trente minutes, lança-t-elle dune voix posée. Et si jamais il te vient lenvie de mattaquer, cest toi que jenterre ici même !
Alors pourquoi tu mas laissé tattacher ? semporta-t-il en se relevant brusquement.
Je voulais comprendre doù venait cette mascarade, répondit Claire en jetant la barre de fer rouillée. Dans les endroits où jai survécu, tu serais resté à trembler dans un coin, à supplier ta mère de venir te chercher !
Tu comptes me garder ici longtemps ? demanda calmement Claire. Parce quau cas où tu lignorerais, cest bel et bien un enlèvement.
Je pourrais ty retenir autant que je veux, répondit Grégoire avec un rictus. Et il faudra encore le prouver devant les flics !
On va me chercher, tu sais, observa Claire.
Pas du tout ! Le sourire de Grégoire sélargit. Tout ce que pourra conclure la police, cest que tu as décidé de partir de ton plein gré !
Quest-ce que tu veux dire ? fit Claire, perplexe.
Tu as retiré de largent au distributeur, non ?
Mais cest toi qui mas fait le virement, pour éviter les frais ! répliqua Claire.
Oui, mais qui le sait ? Tu étais devant le distributeur, à retirer de largent ! En plus, tu as fait le plein sur le périphérique de Bordeaux Il y a des caméras partout ! Grégoire se tapota la tempe, satisfait. Non seulement tu as fait le plein, mais encore trois jerricans dans le coffre ! Et en remettant tes valises dans la voiture.
Ils vont aussi tinterroger, tu étais avec moi, reprit Claire.
Je dirai que tu mas laissé au péage, que je suis rentré chez moi, répondit-il tranquillement. Donc tout laisse à penser que tu es partie, avec tes affaires, ton argent, du carburant, et tu as disparu.
Tu comptes me garder combien de temps ici, exactement ? demanda Claire, sa voix moins assurée désormais.
Aussi longtemps que ça me chantera, répondit nonchalamment Grégoire. Tant que le monde tourne, ou tant que tu respires.
Il pensait pouvoir leffrayer, mais Claire resta de marbre.
Dis-moi juste une chose, Grégoire, lui jeta-t-elle dun regard perçant : à quoi tout cela rime, pour toi ?
Quel sang-froid ricana Grégoire. Jai la conviction que tu es pareille avec mon frère !
Tu nes là que pour largent Tu fais la gentille, tu attends que mon frère devienne faible, et hop, tu le prends à la gorge !
Donc tu te fais le preux défenseur de ton frère ? sourit-elle. Tu veux démasquer la belle-fille indigne ?
Claire, soyons honnêtes, déclara Grégoire en sagenouillant face à elle, tu crois vraiment quune fille normale supporterait toutes les remarques de mes parents, tous nos problèmes, sans jamais broncher ?
Peu importe langle sous lequel je te regarde, tu sembles parfaite, toujours de bonne humeur, rien ne te touche ! Tu fais tout avec le sourire, comme si cétait la chose la plus naturelle du monde !
Et alors ? répondit Claire.
Personne ne tient comme ça ! Ni toi, ni personne, à moins dêtre portée par une ambition démesurée !
Ivan a reçu de grand-père un appartement à Arcachon, une maison de campagne, un garage, deux voitures, et la société ! Forcément, tout le monde en veut à grand-père à cause de son favoritisme.
Mais Ivan nest pas grand-père Le duper est bien plus simple ! Pour toi, il est un vrai jackpot ! Voilà pourquoi tu encaisses tout, de lui, de moi, des parents, et ainsi de suite !
Alors, tu mas amenée ici pour sonder mes intentions, ou pour menterrer discrètement ? demanda calmement Claire.
Cest fou, tu ne tinquiètes même pas, sexclama Grégoire. Une autre péterait les plombs à ta place, toi tu restes de glace ! Tu nas pas démotions, ou quoi ?
Jen ai vu dautres, Grégoire Ce qui se passe aujourdhui, cest la promenade du dimanche, répondit-elle. Tout ce que tu viens de me dire ce nest rien à côté de ce que jai traversé.
Tu mens, répliqua Grégoire, les dents serrées. Tu veux que jaie pitié et que je te laisse partir, cest ça ?
Tu veux mes confessions ? Tu veux écouter laveu de ta soi-disant «voleuse» ? Toi, lenleveur ?
Vas-y raconte, dit-il en sadossant au mur de la vieille maison abandonnée de la campagne landaise, dans laquelle il avait amené sa belle-sœur.
Je nai jamais tout raconté à personne, commença-t-elle, songeuse. Autant commencer par ma naissance
***
Je ne suis pas née dans une maternité ni sous le toit familial, mais dans un bus régional qui emmenait des ouvriers vers la fonderie du coin, près de Pau.
Papa, excédé par les plaintes de Maman, a fini par vouloir lemmener à lhôpital. Ils étaient si déphasés quon se demande comment ils ont compris quaprès neuf mois, il allait bien falloir que le bébé sorte
Le bus était plein de types fatigués ils ont tous assisté à ma naissance. Mon père sest pris une belle rouste, ma mère a eu droit à de la pitié pour avoir accouché comme ça. Et au lieu de lusine, le bus a filé aux urgences.
Les médecins mont prédit mille soucis de santé, mais jai eu la chance dêtre robuste et en pleine forme.
Cest un fait qui a remué les services sociaux, qui sont arrivés aussitôt à la clinique.
Ma grand-mère, Colette Girard, est venue me chercher à la sortie de la maternité. Elle a pris le bébé, a grimpé dans un taxi, et sest éclipsée. Quant à Maman, cest seulement quelques heures plus tard que le grand-père, Lucien, est venu la récupérer.
On racontait dans la région que mes parents navaient pas été bouleversés de ne pas avoir à soccuper d’un bébé. Mais la grande nouvelle de ma venue au monde avait été fêtée dignement.
Je nai revu mes parents que cinq ans plus tard, et juste parce que les circonstances étaient pour le moins dramatiques.
Colette, ma grand-mère, a fait valoir ses droits à garder sa petite-fille et a quitté son travail pour soccuper de moi. Mais, seule, déjà âgée, elle a très vite senti le poids des années. Ma mère avait accouché tard, elle aussi. Colette navait plus vraiment lénergie pour élever un enfant, mais hors de question de mabandonner.
Donc elle ma élevée jusquà mes cinq ans. Puis, un matin, alors quelle préparait le petit-déjeuner, le destin la emportée Dieu merci, elle a pu couper le gaz à la dernière seconde. Jétais seule avec elle dans la maison, personne dautre.
Cinq jours. Cinq jours à survivre auprès delle, enfermée à double tour Colette se méfiait de sa propre fille et de son gendre, de peur quils débarquent à limproviste Cinq jours à manger des pâtes crues, du pain moisi, de la soupe aigre et des légumes pourris.
Cest la maîtresse de la maternelle qui a fini par sinquiéter de notre absence et a envoyé quelquun.
Jespère quelle nen gardera pas trace, disait la psychologue. Mais cest sans doute un traumatisme pour la vie !
La mort de ma grand-mère a réveillé Maman, Noémie. Elle a mis papa à la porte, fait le nécessaire pour récupérer la garde.
À ce moment-là, Lucien, mon grand-père, a brièvement essayé de reprendre la main et de stopper lalcool.
Jai vécu près dun an dans une famille normale. La rentrée à lécole, ils étaient là tous les deux, fiers.
Tout aurait pu bien se passer. Mais les vieilles habitudes ont la peau dure, et quand on parle de habitudes destructrices, ce nest pas pour rien Ça abîme tout, jusquà lâme. Et celles de mes parents étaient déjà trop ravagées.
Papa a craqué dabord. Maman a suivi, sans lutter. Rechute.
Alors, la protection de lenfance est passée à côté, ou soccupait d’autres cas plus urgents. Jai vécu six ans avec eux six ans quon ne souhaite même pas à son pire ennemi.
Cétait une maison où lon célébrait Bacchus au quotidien. Soirées, disputes, cris, réconciliations et la saleté régnait en maître.
Un jour sur quatre, il y avait à manger. Les trois autres, cétait la fête, on ne mangeait pas.
Et moi, petite silhouette maigre, je devais parfois tirer mon père ou ma mère inconscient dans la neige pour quils ne crèvent pas de froid dehors. Sinon, moi aussi je disparaissais.
Le foyer, ou plutôt létablissement pour lenfance où j’ai échoué à douze ans, aurait pu me sauver de mes parents devenus fous. Il ma préservée deux, pas des autres pensionnaires.
Les enfants y étaient cruels, cétait la loi de la jungle : prédateur ou proie, pas de place pour les faibles.
Jétais mince, effacée la survie réclamait chaque jour une lutte acharnée. Aucune place pour la faiblesse, surtout pas pour la pitié envers soi-même.
Jai survécu, jai compris la leçon. Mais jétais assez lucide pour saisir que dehors, les règles étaient autres. Il ma fallu un an, après la sortie, pour men rendre compte.
Puis jai rencontré Ivan.
Jai vu la bonté et la tendresse dans ses yeux. Sa bienveillance, la pureté de son cœur. Je suis tombée amoureuse.
Ivan se fichait éperdument de mes origines. Il maimait. Simplement.
Ses parents, en revanche, me lont balancé à la figure : Tu nes pas faite pour notre fils. Je leur ai répondu :
Je ferai de mon mieux pour être une bonne épouse pour lui.
Nous étions mariés. Les reproches pleuvaient. Je ne rangeais pas assez bien, je ne savais pas cuisiner, je prenais mal soin de mon mari la litanie classique de la belle-mère acide.
Mais je faisais comme si de rien nétait. Jamais je ne me plaignais à Ivan du comportement de ses parents.
Grégoire, le petit frère dIvan, regardait tout cela de loin et se taisait. Pendant dix ans, il a observé.
En dix ans, Ivan a reçu de lhéritage du grand-père, son entreprise, son patrimoine. Avant cela, javais moi-même vendu deux maisons celle de mes parents et celle de ma grand-mère pour aider Ivan à acheter notre appartement.
Nous avons eu une fille merveilleuse. Ivan dirigeait lentreprise, je travaillais comme assistante dans un salon de beauté, et jétais une bonne maîtresse de maison.
Notre maison était toujours accueillante. Jaccueillais Ivan le soir, sourire aux lèvres, un bon repas sur la table.
Grégoire se disait quil fallait des motivations solides pour endurer autant de pressions. Il a alors monté ce faux enlèvement : direction une ferme abandonnée des Landes, histoire de meffrayer et découvrir mes véritables intentions. Persuadé que pour dépouiller son frère, je supporterais nimporte quelle humiliation.
***
Grégoire, tout ce que tu imagines effrayant na rien à voir avec ce que jai traversé, dit Claire calmement. Le travail, la maison, notre fille, les exigences de ta mère cest le cadet de mes soucis ! Elle esquissa un sourire. Même cette histoire de pseudo-kidnapping, cest plutôt risible.
Tu veux que je tabandonne ici ? lança Grégoire.
Essaie donc, ricana Claire.
Elle fit tomber ses liens, se redressa en brandissant sa barre rouillée.
Jaurais pu partir tranquillement il y a une demi-heure, Grégoire. Et si tu fais un geste, tu ten mordras les doigts !
Mais pourquoi tu tes laissée ligoter ? sétonna-t-il.
Pour voir jusquoù tu irais avec ta petite comédie Là où moi, jai survécu, tu planquerais ta tête entre tes mains en hurlant après ta maman.
En fait, ce que tu imagines terrible ne me touche même pas. Jaime ton frère. Jaime ma famille.
Et si tu topposes à notre bonheur, tu disparaîtras. Inutile den faire des tonnes avec des enlèvements ou des indices.
Sa voix, glaciale, coupa net Grégoire. Il blêmit.
Ramène-moi chez moi, ravisseur, lança-t-elle dans un sourire.
En la déposant devant leur immeuble à Bordeaux, il demanda :
Je dois quitter la ville ? Tu vas me balancer ?
Plus tu éviteras les bêtises, mieux ce sera, répondit Claire, en souriant. Et arrête de croire que tout le monde agit comme toi !
Grégoire partit. Claire, elle, nen souffla pas un mot à Ivan. Elle prit plutôt rendez-vous chez lesthéticienne : en se débattant avec la cordelette, elle sétait cassé trois ongles. Ça, cétait une vraie tuile.