Je me souviens, il y a de cela bien des années, du jour où je cessai demmener ma bellemère faire les courses, après une dispute avec son amie.
Mireille, tu tes encore fourvoyée! Je tai pourtant dit de rester à droite, sinon on va se retrouver coincés dix minutes au feu! lança Gilberte Dupont, ma bellemaman, dune voix stridente qui surpassait même le bruit du climatiseur en marche.
Mireille serra le volant plus fort, sentant ses doigts blanchir. Elle aurait aimé freiner brutalement, sortir de la voiture et marcher jusquau coucher du soleil, abandonnant le habitacle étouffant, les sacs de semis qui exhalaient la terre mouillée et lodeur de renouveau, et même Gilberte, qui trônait sur le siège passager comme une reinemère. Mais elle se contenta dun profond soupir.
Gilberte, cest le GPS qui a raison. Il y a eu un accident sur la voie de droite, on aurait pu rester bloqués.
Le GPS, cest elle qui sait! ricana la vieille dame, ajustant son chapeau à la française. Je roule sur cette route depuis trente ans, avec mon défunt époux à bord dune vieille Simca, et nous savions toujours comment éviter les bouchons. Toi, avec tes gadgets, tu as perdu le sens de lorientation. Au fait, tu nas pas pensé à passer chez «Le Marché du Coin»? On y a la lessive en promo, Lucie ma dit den prendre trois paquets dun coup.
On y passera, répondit Mireille, la voix rauque. Cela fait déjà trois heures que nous tournons en rond. Mon dos me fait mal, et Pierre mattend à midi, affamé.
Pierre attendra! linterrompit Gilberte. Ou il cuisinera ses propres raviolis. Mais il faut aider sa mère. Qui dautre me conduira? Jai la tension, les jambes me font souffrir, je ne peux pas monter les escaliers du bus avec mes valises. Le taxi aujourdhui, cest un vrai braquage en plein jour. Toi, jeune et en forme, tu peux le faire: cest un plaisir, et ça te permet de passer du temps avec ta mère.
«Plaisir», se moqua Mireille en silence. Chaque samedi, ce «plaisir» venait rayer le seul jour de repos qui me restait. Jétais secrétaire dans un centre de santé, alternant deux semaines de travail et deux de repos, mais je devais souvent remplacer des collègues, si bien que les weekends se faisaient rares. Et, comme le destin sy était attaché, cétaient précisément ces rares moments que Gilberte Dupont profitait pour fouiller la ville à la recherche de sucre pas cher, de farine idéale pour les crêpes, ou, comme ce jour-là, dengrais uniques vendus uniquement dans le jardinage du quartier de la Plaine.
Pierre, mon mari, ne simpliquait jamais dans ces déplacements. «Mireille, tu conduis mieux que moi, tu ne testompes pas, et avec ma mère tu as plus dentente», me disaitil en me déposant un baiser sur la joue avant de plonger dans ses jeux vidéo ou le football. Cela lui convenait: la mère occupée, la femme occupée, la maison tranquille. Quant à moi, rentrant chez moi comme un citron pressé, le regard hagard, lenvie de tout exploser, il faisait semblant de ne pas voir.
Nous arrivâmes devant le grand hangar jaune de la supérette «Le Panier». Le parking était grouillant de gens cherchant à économiser le moindre euro sur leurs pâtes. Mireille se glissa entre un gros SUV et une vieille Renault 4.
Installetoi, je prends le chariot, ordonna Gilberte, avant de se plaindre dune douleur au dos. Ah! La vieillesse nest pas une fête Mireille, sois gentille, je resterai ici à vérifier la liste.
Mireille descendit, le soleil faisant fondre le bitume. Lintérieur du magasin exhalait des produits chimiques bon marché et de la poussière. Elle poussait le chariot grinçant entre les palettes de conserves, réfléchissant à la vie qui sécoulait sans que lon sen rende compte. Trentecinq ans, elle se disait, elle aurait pu être dans un bain mousseux, flâner dans le parc avec un livre, ou simplement dormir. Au lieu de cela, elle remplissait des sacs de sucre parce que la saison des réserves de sa bellemaman était arrivée, alors même que les fraises nétaient pas encore mûres.
De retour, Gilberte papotait vivement au téléphone, riant et gesticulant. Dès quelle maperçut, elle coupa net la conversation, reprenant son air de victime.
On a à peine commencé! La chaleur dans la voiture est étouffante, ton climatiseur semble à bout de souffle, tu économises le frigorigène, nestce pas?
Il fonctionne à plein régime, Gilberte, il fait simplement trente degrés dehors.
Le chargement des sacs dura encore dix minutes. Mireille empila les paquets lourds dans le coffre, évitant de tâcher son pantalon clair. Gilberte supervisait chaque geste: «Fais attention aux œufs! Ne les mets pas en haut! Le détergent, glissele dans le coin pour quil ne se répande pas.»
Lorsque nous repris la route vers la maison de la bellemaman, Mireille se sentait à la fois déménageuse, conductrice et psychologue non rémunéré.
Mireille, il faut que je vous raconte, lança Gilberte dune voix mielleuse en sengageant sur le boulevard. Jai promis à mon amie Thérèse Lemoine que je la ramènerais. Elle habite à deux rues dici, et elle a besoin daller à la campagne, elle a des plants de tomates à transporter, cest bien trop fragile pour le bus.
Gilberte! Nous avions convenu de ne faire que le magasin et le retour! Pierre mattend à la maison, je dois encore faire la lessive!
Tu noserais pas refuser? Thérèse est une femme respectable, on ne peut pas la laisser tomber. Ce nest quun petit détour, presque sur le chemin!
«Sur le chemin», cétait à trente kilomètres de la ville! Mireille faillit rater le prochain virage.
Je ne vais pas laisser quelquun dans le besoin! Jai déjà promis! Ne me discrédite pas devant les autres! Diront-ils que la bellefille est cruelle et que la bellemaman ne pense quà elle?
Mireille serra les dents. Refuser signifierait endurer les reproches de la semaine suivante et supporter le soupir blessé de Pierre: «Ma mère a pleuré, elle a dit que tu las renvoyée.» Il était plus simple daccepter et doublier.
Nous entrâmes dans la petite cour de la bâtisse où vivait Thérèse. Elle se tenait déjà à lentrée, entourée de cartons, prête à partir en expédition vers les champs.
Ah, chère Gilberte! Merci infiniment! sexclama la vieille dame aux boucles violettes, bondissant vers la voiture. Et voici votre Mireille? Bonjour, petite!
Le chargement demanda encore du temps. Le coffre ne fermait plus, il fallut mettre une partie des boîtes sur la banquette arrière. Lodeur de terre se mêla à celle de la valériane, parfum favori de Thérèse.
Tout le trajet, les deux amies bavardaient sans cesse. Mireille baissa la radio, se plongea dans ses pensées, suivant la route comme une horloge. Derrière elles, les discussions tournaient autour du prix du sarrasin, des douleurs articulaires, des enfants turbulents du voisinage.
et le gendre de Véronique aurait déjà commencé à boire, disait Thérèse.
Pas étonnant, avec une épouse comme la sienne, répliqua Gilberte.
Mireille nécoutait guère, jusquà ce que le sujet revienne à elle.
Toi, Gilberte, tu as une belle vie, nestce pas? Chaque weekend en voiture, confortablement, au marché, à la campagne. Mon mari ne vient quune fois par mois, et même alors il semble lança Thérèse, jalouse.
Mireille sentit son cœur se serrer. Elle attendait la riposte de sa bellemaman. Dordinaire, Gilberte répondait: «Merci de ne pas abandonner la vieille,» avec un ton légèrement condescendant.
Ah, Thérèse, ce nest pas «bien installé», murmura Gilberte dun ton paternaliste.Ce nest pas elle qui me conduit, cest moi qui lai apprivoisée. Lentraînement, ma chère, cest une grande affaire.
Mireille sentit le volant vibrer sous ses doigts. La voiture vacilla, mais elle redressa rapidement le cap. Les deux amies, absorbées par leur conversation, ne remarquèrent même pas le vacillement. Le bruit des roues masquait leurs voix, mais Mireille, attentive, captait chaque mot.
Lentraînement? demanda Thérèse, intriguée.
Oui, au départ elle résistait. «Jai dautres projets, je suis occupée», disaitelle. Alors je lui ai mis la pression, en lui rappelant que sa mère était malade, quelle navait pas dautre soutien. Peu à peu, elle a compris que la meilleure façon était daccepter la réalité sans protester, en se sentant coupable si elle déviait. Fonctionne à merveille! sexclama Gilberte.
Thérèse éclata dun rire complice.
Tu es une stratège, Gilberte! Et lessence? Elle ne te demande pas dargent?
Lessence! Ah, vous plaisantez! La voiture a été achetée avec largent de la famille, et aussi avec le salaire de mon gendre. Donc cest normal quelle sen charge. Pierre, mon «aigle», pourrait bien trouver une reine, mais nous avons besoin dune «souris grise», qui travaille comme administratrice, fait les courses, porte les sacs. Il ne sen soucie pas, il se contente de ce que je fais. Mais cest bon pour elle, elle ne fait rien dautre que ça.
Le silence sinstalla dans lhabitacle, lourd comme un couperet. Chaque mot était une claque. Mireille se rappelait toutes les fois où elle avait refusé de voir des amies pour conduire sa bellemaman à la clinique, où elle lavait emmenée à léglise le jour de la Toussaint, sacrifiant son rendezvous chez le dentiste. Tous ces sacs de sucre, ces promesses de «dos réparé», nétaient quune forme de dressage. Elle nétait plus une simple bellefille; on la traitait comme un animal de somme.
Eh bien, Gilberte, vous avez bien travaillé, siffla Thérèse avec un brin de respect.Ma bellefille maurait déjà renvoyée!
Alors la bellefille est intelligente, mais cette souris conclut Gilberte, la voix rauque.
Mireille expira lentement, les mains cessant de trembler. Un froid glacial, pur, remplaça la rancœur. Elle se regarda dans le rétroviseur; Gilberte ajustait son col, Thérèse acquiesçait.
Donc pratique, ditelle à voix basse.
Elle ne sarrêta pas au milieu de la route pour les laisser dans les bois, même si lenvie était forte. Ce serait de la folie, et la folie, cest pour les faibles. Elle les déposa au lotissement de la campagne, silencieusement.
À larrivée devant la petite maison de Gilberte, cette dernière donna lordre habituel:
Mireille, décharge les paquets de Thérèse dabord, puis les miens. Et metsles dans la remise, il commence à pleuvoir.
Mireille coupa le moteur, sortit la clé, et descendit. Elle fit le tour de la voiture, ouvrit le coffre. Les deux amies en sortirent, sétirant les jambes engourdies.
Allez, dépêchezvous! Le temps passe, il faut arroser les platesbandes, dit Gilberte.
Mireille ferma la porte du conducteur, pressa le bouton du porteclés. La voiture siffla, les phares clignotèrent, le coffre resta ouvert.
Je ne déchargerai rien, Gilberte, déclara Mireille dune voix ferme, un timbre métallique qui semblait étouffer même les oiseaux du pommier voisin.
Quoi? Tu plaisantes? Cest trop dur? Faisle à petites doses, répondit la vieille dame, incrédule.
Je nai rien à décharger, je ne le porterai pas, et je ne vous conduirai plus jamais. Jamais.
Tu as perdu la tête? sécria Gilberte, rougissant. Thérèse, tu entends? Cest quel genre de rébellion? Mireille, tu nes pas malade? Le soleil tatrop chauffée?
Non, Gilberte, ma santé est parfaite. Jai bien entendu votre conversation dans la voiture: le dressage, la souris grise, le «travail gratuit» que je devais faire pour votre famille, votre dos qui, magiquement, se remet quand il faut porter les sacs dautrui.
Le visage de Gilberte pâlit, ses lèvres tremblaient. Thérèse, terrifiée, se mit à boucher sa bouche.
Tu tu as espionné? Quelle honte! sécria Gilberte. Une femme adulte, mais!
Je nai pas espionné. Vous étiez dans ma voiture, que jai achetée avec mes primes et mon crédit, que je paie moimême pendant que Pierre dépense son salaire en gadgets. Vous avez crié si fort que seul un sourd aurait pu ne rien entendre. Le dressage est fini. La «souris» a démissionné. Vos affaires sont dans le coffre, déchargezles vousmême, votre dos est sain. Quant à moi, je rentre chez moi.
Gilberte, pâle comme la craie, se saisit du cœur, comme si la douleur était enfin réelle.
Thérèse, récupérez vos affaires, dit Mireille dun ton sec.
Thérèse, marmonnant des excuses, se précipita vers le coffre et jeta ses cartons sur la pelouse. Gilberte resta figée, le regard noir, prête à mordre sa bellefille.
Je ne te pardonnerai jamais, sifflaelle.
Je nai pas besoin de votre pardon. Jai besoin de mon temps et de mon respect. Bonne récolte à vous.
Mireille remonta, claqua la portière, et accéléra brusquement. Les graviers séchaplèrent sous les pneus, la voiture sélança comme une flèche.
Le trajet de retour fut comme un brouillard. Ladrénaline pulsait dans mes veines. Jallumai la musique à plein volume, chantant à tuetête, dépassant la peur du conflit à la maison. Un sentiment de liberté, presque intoxicant, me saisit, comme si javais enfin déchargé les sacs de sucre qui pesaient sur mes épaules depuis des années.
En rentrant, Pierre était affalé sur le canapé, le téléviseur diffusant une série.
Alors, tu es de retour! sexclamail sans lever les yeux. La maman a appelé, la ligne a grillé, il y avait des cris Tu las encore laissée dans la rue?
Je traversai la cuisine, éteignis la télévision, me mis face à lui, les bras croisés.
Assiedstoi, Pierre. Il faut parler.
Voilà le drameilJe décidai, ce jour-là, de ne plus jamais être la voiture de service de ma bellemère.