Tu crois vraiment que je vais donner l’appartement à ma sœur ? Vous rêvez ! – Tu es vraiment incroyable, toi ! – lança Madame Allard. – Moi aussi je t’aime, Maman ! – répondit doucement Julie. Mais alors, que faut-il faire pour devenir la fille préférée ? Parfois, il suffit simplement… de ne pas se sacrifier pour l’autre, celle que tout le monde adore. Dans chaque famille, il y a toujours quelqu’un qu’on aime plus que les autres… Et cette fois, ce n’était pas Julie… Tout a commencé dès la naissance d’Alice : « Laisse-lui, tu es l’aînée ! Pour le bébé, c’est plus pratique, plus essentiel, plus proche, mieux » – à souligner au choix. Alors la grande sœur cédait. Parce qu’elle adorait sa cadette débrouillarde ! D’ailleurs, « débrouillarde » ? Pas tant, car Alice ne pouvait jamais rien faire toute seule : il lui fallait l’aide de quelqu’un, les parents ou Julie… Et tout le monde courait l’aider. Ou courait, comme disait mamie Odette : celle qui, à la différence des autres, aimait davantage l’aînée. Elle trouvait que les parents étaient indignes d’elle. Sans compter qu’ils disaient toujours qu’Alice était bien plus jolie : une vraie poupée, pas comme toi ! Oui, sa propre mère lui avait un jour dit texto : « Toi, franchement, t’aimer, j’vois pas pourquoi ! » Pourtant, Julie était l’élève modèle, ne causait aucun souci. Et jusqu’à quinze ans, on mélangeait le sucre dans le thé pour la petite sœur… Julie adorait aller chez Mamie ; là-bas, c’était bon et rassurant. Forcément, dans un endroit où on t’aime vraiment. Mamie Odette vivait dans un grand deux-pièces, hérité de son mari – Papy Pierre, ouvrier. Leur fils Arthur – le père de Julie et Alice – y est né et y a grandi, et quand il s’est marié avec Anne, il l’a emmenée là. Ensuite, ils ont pris un crédit pour leur propre appartement, quittant les parents. L’appartement de mamie était plein de souvenirs, comme elle disait, ou de vieux trucs de mémé, selon Anne, sa belle-fille. Ça sentait les livres partout, mêlé d’épices ; chaque pièce abritait des napperons crochetés à la main. Les appareils ménagers étaient anciens mais marchaient toujours, disait mamie : « Avant, c’était du solide ! » – Faudrait tout virer, ces nids à poussière ! – râlait Anne lors de ses rares visites. – Vous verrez, ça vous soulagera ! – J’ai pas de mal à faire le ménage, moi ! – répliquait mamie. – C’est ma vie, tout ça ! Je viens pas donner des leçons chez vous, alors restez chez vous ! Vivez comme bon vous semble, mais votre vie, pas la mienne ! J’aurai bien assez à dire sinon ! Moi, je vis la mienne ! Et la mère se taisait : que répondre à une femme aussi sage ? Julie sentait, à chaque fois, que sa grand-mère filait une victoire à sa place. Ce qui la réjouissait. Mais Anne, non… Mamie n’a jamais monté Julie contre sa mère, même si elle voyait bien l’injustice flagrante dans le comportement d’Arthur et d’Anne. Parfois, Odette entamait la discussion avec son fils : Pourquoi laissez-vous la pauvre passer derrière sa sœur ? Toujours Julie qui s’occupe d’Alice ! Mais Arthur répondait sèchement : « On gère, Maman ! » Ce qui voulait dire : ne t’en mêle pas. Et Odette se taisait. Le temps passa, cinq ans d’écart entre les sœurs. À vingt-deux ans, Alice, adorable, se maria vite, alors que Julie, la brillante, n’arrivait pas à séduire un homme. De la répartie, des neurones, pas moche non plus, mais rien que des rendez-vous ratés… Puis mamie Odette est partie, tout doucement – dans son sommeil. Une belle mort. Ce n’était pas une surprise ; par contre, le testament… lui, l’était. Mamie laissait son appartement à Julie. À Julie seule. Oui, à la petite-fille aînée ! Les parents étaient en état de choc : Quoi ? Pour que la préférée soit laissée pour compte ? Jamais ! Alice avait un mari, des jumeaux déjà, vivant dans un F1 en location. Mais Julie ? Pas de chat, pas d’enfant ! Pourquoi lui laisser l’appart ? Qu’elle reste avec nous, non, c’est mieux ! Tu vas partager avec ta sœur ? Ou mieux, tu lui donnes l’appart ! Oui, offre-le-lui, fais-lui ce beau cadeau pour le Nouvel An – c’est bientôt ! Ce serait un geste noble, juste. Toute la famille réunie le 31 décembre dans l’appart de Mamie, et toi, tu annonces : « J’ai décidé que le deux-pièces revient de droit à Alice ! À qui d’autre ? » Ah, quelle idée royale, que voilà ! Enfin… pour Alice. Pour Julie : circulez, y’a rien à voir ! Anne se plaisait à élaborer ce projet grandiose, qui s’enrichissait de jour en jour. Il fallait vider l’appartement de la moindre bricole – selon elle, tout était superflu ! Surtout ces horribles napperons au crochet… Et qui devait tout trier ? L’aînée, bien entendu ! Installer assez de couchages pour la Saint-Sylvestre – car la fête, évidemment, aurait lieu là, plus de place ! Préparer un bon repas, forcément ! Le menu était soigneusement pensé par Anne et transmis à Julie : « N’oublie pas le tarama, Alice adore ça ! » Et les cadeaux – Julie offrait toujours d’excellents présents : généralement sa prime de fin d’année… qu’elle ne dépensait jamais pour elle-même. Au fond, ça s’était toujours passé ainsi depuis que Julie travaillait : tout le monde se retrouvait chez ses parents, elle gérait tout, du début à la fin. Alors, pour quoi changer ? « Julie s’en chargera ! », tous les ans, le même refrain. Et pourtant Julie, pour la première fois, comprit qu’elle ne voulait pas donner l’appartement légué à sa sœur. Ni organiser la fête pour toute la famille. Ce n’était même pas une question d’argent : elle en avait assez, tout simplement. Bref, basta ! Assez donné. Jamais un merci. Cette fois, le resto, c’est fermé. Et, pour la toute première fois, elle vivait une véritable histoire : un collègue sympa, Oleg, lui montrait de l’intérêt. Plusieurs rendez-vous déjà… Et Oleg espérait réveillonner avec elle. En tête-à-tête. Il restait plus d’un mois, alors Julie prit une décision radicale. Après avoir consulté sa meilleure amie – qui connaissait une super agente immobilière. Au final, le deux-pièces fut vendu ; avec le produit, Julie acheta un charmant F1, grande cuisine, près du métro – clés en main. Avec le reste, elle acheta quelques meubles et mit le surplus de côté. Elle emporta seulement les livres – impossible de jeter tout ça. Le reste, revendu pour une bouchée de pain à des collectionneurs. Il y avait des merveilles chez mamie. Une semaine avant la Saint-Sylvestre, Julie s’installa enfin. Le 30 décembre en soirée, elle quitta la maison familiale. Les autres croyaient qu’elle filait chez Mamie pour tout préparer ! – T’as fait le sapin ? – demanda Anne. – Oui, Maman ! – répondit Julie, sans mentir : elle venait de le décorer avec Oleg ! – T’as pris du bon champagne ? – Je pense, oui ! – Oleg s’en chargerait. – Et tout le linge pour les couchages, c’est prêt ? – Bien sûr, Maman ! Cette nuit allait marquer un tournant, pas seulement un réveillon… – Parfait : on arrive vers huit heures ! Que tout soit prêt, on s’installe tout de suite pour dire au revoir à cette année ! Ça sonnait comme une menace. Julie sut qu’elle avait fait ce qu’il fallait. Et là, comme dans la vanne sur Internet : « On arrive chez toi !… Ah, chez toi ? » À huit heures, toute la petite troupe débarqua dans l’appart de Mamie, s’attendant à table, cadeaux et dodo. Julie devait tout avoir prêt ! Le clou du spectacle : la sœur aînée annonce qu’elle donne l’appartement à la cadette ! Un tonnerre d’applaudissements bien mérité ! Mais le destin, ce soir, avait d’autres plans : orages magnétiques ? Choc d’astéroïde ? Ou la planète qui a dérapé sur son axe ? Toujours est-il… la clé ne marchait pas – pourtant, il leur restait un double. Ils sonnèrent – ouvrit un type mal rasé, un chien énorme à ses côtés. On aurait dit un acteur déguisé pour le Carnaval – qui, alors ? Julie aurait embauché des comédiens ? Et le chien ? Le type portait un vieux marcel, un caleçon rayé, de longues jambes dans des bottes de feutre. – Qu’est-ce que tu fais là ? – grommela le bonhomme à Anne, toujours collée à la sonnette. – Mais… vous êtes qui ? – bégaya le mari d’Alice. – Moi ? Le nouveau locataire, sans pardessus ! – il s’amusait. – Désolé pour le costume : le pressing a pas fini de nettoyer mon smoking ! Trop de clients pour le réveillon ! Et on ose dire que ça va mal… – Et Julie ? – tenta Anne. – Qui ? – répondit l’homme, l’air hésitant. – Ben, une jeune femme… – Arthur esquissa une silhouette de ses mains. – Ah, elle ! – tilt du monsieur. – Eh bien, elle, elle s’est barrée ! – Comment ça, barrée ? Où voulez-vous qu’elle aille ? C’est son appart ! – protestèrent les parents. – À la conquête d’une nouvelle vie ! Voilà ce qu’elle m’a dit ! Et moi, je suis officiellement le nouveau proprio ! Enchanté ! – il salua, bottes de feutre frottant le seuil. – Au fait, elle m’a laissé un message : « Salue la famille quand elle viendra ! » Alors, bonjour à tous de la part de Julie ! Voilà, mission accomplie : vous êtes salués. Je retourne à ma soirée ! Rentrez chez vous vite : vous allez rater les douze coups de minuit sinon… Faut accélérer, même Columbo (il montra son chien) est d’accord ! Le chien aboya. – Oh, j’oubliais ! – s’exclama t-il. – Bonne année, quand même ! Et sur cette note haute en couleurs, le nouveau propriétaire claqua la porte… – Tu es vraiment incroyable, toi ! – répéta Anne à Julie, qui répondit sans s’énerver : – Moi aussi je t’aime, Maman ! – puis elle coupa : elle était vraiment partie vivre sa nouvelle vie, qui s’annonçait bien meilleure que l’ancienne.

Tu donneras lappartement à ta sœur ? Vous rêvez

Tu es vraiment… incroyable ! lance Agnès Périn dun ton sec.
Je taime aussi, maman… réplique Céleste à voix basse.
Juste cela suffit parfois pour devenir la mauvaise fille aux yeux de sa mère. Parfois, rien.

Il suffit simplement de ne pas aider lautre, la fille chérie : dans chaque famille, il y en a toujours une quon préfère à lautre

Et ça, ce nétait assurément pas Céleste

Tout avait commencé avec la naissance de Capucine : « Cède, tu es laînée ! » disait-on. Il faut que la petite soit plus à laise, quelle soit dans la chambre la plus proche, opportune, confortable, mieux cochez loption.

Et la grande sœur cédait.

Parce quelle adorait sa petite sœur qui ne comprenait pas grand-chose à la vie !

Et pourquoi « qui ne comprenait pas grand-chose » ? Parce que Capucine ne savait rien faire seule : elle avait toujours besoin daide, de ses parents ou de Céleste.

Nétait-ce pas là une preuve du manque dautonomie ?

Et tout le monde accourait pour laider. Ou, comme disait la vieille mamie Odette avec son patois, on se « précipitait ». Elle, au contraire des autres, avait une nette préférence pour Céleste, sa petite-fille aînée.

Elle trouvait que les parents étaient terribles dinjustice envers elle.

Et puis, pour couronner le tout, on trouvait la petite sœur bien plus jolie : une vraie poupée, rien à voir avec toi !

Cest dailleurs ce que la mère avait fini par dire un jour à Céleste tout net. En gros, tu es banale, il ny a rien à aimer chez toi !

Et cela alors que la jeune fille était excellente élève, bien élevée, ne faisait jamais de vagues. Tandis que la petite, jusquà ses quinze ans, attendait quon lui mette le sucre dans le thé…

Céleste adorait passer du temps chez mamie : là-bas, elle se sentait bien, choyée. On se sent toujours heureux là où lon est vraiment apprécié.

Mamie Odette habitait un grand T3, hérité de son époux, Jean, qui avait travaillé à lusine Renault.

Cest là que leur fils, Antoine le père des filles était né et avait grandi. Il y avait emménagé avec sa femme, Agnès.

Puis, ils avaient acheté un appartement grâce à un crédit et avaient pris leur indépendance.

Lappartement de mamie Odette débordait dobjets quelle qualifiait de « précieux trésors ». Agnès, elle, parlait de « bibelots de vieille ».

Les pièces sentaient les livres et les épices. Des nappes crochetées main par mamie Odette sétalaient un peu partout.

Tout lélectroménager était dépoque, mais fonctionnait encore, comme disait mamie : « Avant, ma petite, cétait du solide ! »

Il faudrait tout jeter ! râlait Agnès lors de ses visites. Ce serait bien plus facile à nettoyer !

Je men sors très bien comme ça, merci ! rétorquait mamie. Chacun sa vie, hein ! Je ne te donne pas de conseils, alors ne men donne pas non plus !

Vis ta vie comme tu veux, mais laisse-moi la mienne ! Jaurais aussi pas mal de choses à reprocher à votre façon de faire, tu sais ! Moi, je resterai fidèle à la mienne.

Devant pareille répartie, Agnès serrait les lèvres et préférait se taire. Que dire face à la sagesse dOdette ?

Céleste sentait que sa grand-mère avait gagné la bataille. Et cela lui mettait du baume au cœur.

Mais la mère, elle, nappréciait pas du tout…

Jamais Odette ne prenait partie contre sa belle-fille, elle restait dune grande sagesse.

Elle na pas non plus dressé Céleste contre sa mère, même si elle voyait parfaitement linjustice dans le comportement de son fils et de sa bru.

Odette avait bien essayé de discuter avec Antoine : « Tu ne vois pas que vous accablez votre fille aînée ? Elle na pas de vie, tout est pour Capucine ! »

Mais le fils répondait dun ton sec : « On gère à notre façon, maman ! »

Sinon dit : ne ten mêle pas, maman ! Alors mamie se taisait.

Le temps passait, les deux sœurs, séparées par cinq ans, grandissaient. À vingt-deux ans, la jolie Capucine sest mariée. Et Céleste, pourtant brillante et charismatique à vingt-sept ans, navait pas trouvé chaussure à son pied.

Charme, intelligence, physique loin dêtre ingrat, mais côté amoureux, cétait la loose.

Puis mamie Odette sen est allée. Paisiblement, dans son sommeil : une belle mort, dira-t-on.

Cétait prévisible. Ce qui létait moins, cétait le contenu du testament : mamie léguait lappartement à Céleste. À elle seule.

Oui, uniquement à laînée ! Les parents sont tombés des nues : comment ça, Capucine chérie privée ? Impossible !

Elle a pourtant mari, enfants Capucine avait eu des jumeaux et tous vivent dans une location étriquée.

Tandis que Céleste na pas de chat, pas denfant ! Pourquoi garder lappartement pour elle ? Elle na quà rester avec papa et maman ! Ça ne la dérange pas ?

Tu partageras, au moins ? Ou bien, mieux, tu donneras lappartement à Capucine ! Faudrait même le lui offrir pour Noël cest la bonne période !

Ce serait un beau geste de ta part, le juste geste. Imagine la famille réunie chez mamie le soir du 31 décembre et toi qui prendrais la parole : « Cet appartement doit aller à Capucine, cest évident ! À qui dautre ? »

Lidée avait germé dans la tête des parents, et elle leur plaisait drôlement. Noble et généreuse, rien de moins !

Enfin, pour Capucine. Pour Céleste, cétait encore le même refrain : prends le minimum et ne te plains pas, ma fille !

La mère ruminait ce plan en y ajoutant sans cesse de nouveaux détails. Il faudrait débarrasser lappartement de toutes ces vieilleries avant la fin de lannée. Pour elle, tout était bon à mettre à la benne ! Une haine particulière pour les nappes crochetées…

Évidemment, cétait à la grande sœur de sen occuper, qui dautre ?

Il fallait aussi prévoir des lits confortables : on déciderait de fêter le Nouvel An là-bas. Enfin, cest Agnès qui avait décidé.

Il fallait penser au menu du réveillon : Agnès lavait élaboré avec minutie et prévenu la grande : noublie pas le tarama, Capucine adore !

Et les cadeaux pour tout le monde : Céleste trouvait toujours des présents formidables. Généralement, elle avait une prime pour Noël, quelle ne gardait jamais pour elle…

Mais qui, franchement, devait sen occuper ? Capucine a les enfants, moi je travaille ! Et ma paye, cest pas la tienne ! Tu vas pas me dire que tu ne peux pas faire ce quil faut !

« Cest normal daider sa famille ! » tel était lordre, sur fond de reproche, glissé à Céleste elle aurait même dû le deviner toute seule, tiens !

Ainsi se sont déroulées les dernières années, dès lentrée de Céleste sur le marché du travail. Jusqualors, on se rassemblait chez les parents. Sauf que cest déjà laînée qui achetait tout, qui cuisinait.

Tout le monde prenait ça pour acquis : Céleste sen occupe, comme toujours. Que ferait-elle dautre ?

Mais, pour la première fois, Céleste ne voulait pas donner lappartement à sa sœur. Et elle ne voulait pas non plus organiser la fête familiale.

Ce nétait même pas tant une affaire dargent, bien que la somme à dépenser ne soit pas négligeable. Cela devenait juste… lassant.

Cétait décidé : fini ! Ça faisait des années quelle faisait tourner la boutique familiale sans un merci. Elle en avait marre dêtre prise pour la servante. Cette année, basta, la cantine gratuite est fermée.

Dautant que, pour la première fois, un vrai changement se profilait dans sa vie ! Un collègue charmant, Paul, avait commencé à lui faire la cour. Ils étaient sortis ensemble deux fois.

Et Paul lui avait discrètement proposé de passer le réveillon, et plus si affinités, rien quavec elle…

À un peu plus dun mois du Nouvel An, Céleste prit une grande décision. Elle consulta une amie, qui connaissait une bonne agente immobilière.

Finalement, lappartement de mamie fut vendu. Avec largent, elle prit un joli T2 avec une grande cuisine, près dun métro parisien : pas de travaux, les anciens proprios avaient même laissé leur cuisine équipée !

Elle acheta quelques meubles supplémentaires, et plaça le reste de largent à la banque.

Au moment de déménager, elle nemporta que ses livres elle neut pas le cœur de sen séparer. Tout le reste partit en lot à un antiquaire : il y avait de vraies merveilles chez mamie.

Une semaine avant le réveillon, le nouvel appartement était prêt. Le soir du 30, Céleste quitte officiellement la maison familiale pour sinstaller ailleurs.

Les autres pensaient quelle était allée chez mamie, préparer la table de fête et les couchages !

Tu as décoré le sapin ? demande Agnès.
Oui, il est décoré ! répond Céleste sans mentir : elle la décoré la veille, avec Paul.

Tu tes occupée du champagne ?
Je pense que oui ! cest Paul qui sen charge.

Et tu as mis des draps pour tout le monde ?
Bien sûr, maman ! oui, tout est prêt : pour elle, cette nuit doit aussi marquer le début dune tout autre vie…

Très bien : on arrive vers huit heures ! Il faut que tout soit prêt : on va tout de suite sinstaller pour le passage à la nouvelle année !

Le ton sonnait presque comme une menace. Céleste en fut sûre : elle avait fait le bon choix.

Tout se déroula alors comme dans cette blague sur Internet : « On arrive chez toi ! » « Venez donc chez vous… »

À vingt heures, la famille joyeuse débarqua à lappartement de mamie, persuadée dy trouver la fête et le lit !

En dautres termes : une table garnie, des cadeaux, des couchages. Céleste devait tout préparer et penser au confort des six membres de cette merveilleuse famille unie, plus les deux enfants.

Cétait ça, dans lesprit de la famille, la grande réunion de Nouvel An.

Et, au moment fort de la soirée, laînée devait solennellement annoncer quelle cédait lappartement à sa sœur ! On lapplaudirait, elle aurait mérité…

Mais ce soir-là, le destin avait décidé dun retournement digne dun vaudeville. Soudain, impossible douvrir la porte avec leur jeu de clés.

En insistant, ils déclenchèrent la sonnette. Un homme barbu, à lallure dégingandée, ouvrit en compagnie dun grand chien crotté.

Le gars faisait penser à un personnage du carnaval : la gaffe, Céleste aurait-elle organisé un spectacle ? Mais ce chien, doù sort-il ?

Sa tenue ? Un maillot rayé, un vieux short noir façon années 50, des jambes fines dans des chaussons troués. Bref…

Hé, quest-ce tas à sonner comme ça ? gronda lhomme en sadressant à Agnès. Je vais tarracher la main !

Et vous êtes qui, au juste ? murmura le mari de Capucine.

Moi ? Je suis le nouveau proprio sans manteau ! bafouilla lindividu, riant de sa vanne. Désolé pour la tenue, pas pu récupérer mon smoking au pressing à temps la ruée des fêtes, vous comprenez ! Il paraît quon vit mal, ici…

Où est Céleste ? la voix de la mère trembla.

Céleste ? Cest qui, ça ?

Une jeune femme… Antoine fit un geste vague.

Ah ! Celle-là ! Elle est partie, tiens !

Partie ? Où voudriez-vous quelle puisse aller, cest chez elle ! protesta le père.

Partie vivre une nouvelle vie, voilà ce quelle ma dit ! Et moi, je suis le nouveau propriétaire, ravi de faire votre connaissance !

Il inclina la tête, fit glisser ses chaussons sur le sol, puis ajouta : Ah oui, elle ma chargé de vous saluer ! Oui, la famille, cest ça ? Eh bien, salutations ! De la part de Céleste !

Voilà, cest fait, vous avez eu le message, je peux retourner fêter tranquillement maintenant !

Je vous conseille de ne pas trop traîner ici : vous risquez de louper minuit, chers parents ! Allez, on y va, et même Colombo approuve !

Le chien aboya mollement.

Ouh là ! Suis tout chamboulé, moi ! fit lhomme soudain. Bonne année à tous, quand même !

Et sur cette note « festive », le nouveau propriétaire leur claqua la porte au nez.

Tu es vraiment… incroyable ! sexclama Agnès quand Céleste décrocha finalement.
Moi aussi je taime, maman… murmura la jeune femme avant de raccrocher. Car oui, elle était bien partie pour une nouvelle vie. Une vie qui promettait dêtre bien meilleure que lancienne.

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Tu crois vraiment que je vais donner l’appartement à ma sœur ? Vous rêvez ! – Tu es vraiment incroyable, toi ! – lança Madame Allard. – Moi aussi je t’aime, Maman ! – répondit doucement Julie. Mais alors, que faut-il faire pour devenir la fille préférée ? Parfois, il suffit simplement… de ne pas se sacrifier pour l’autre, celle que tout le monde adore. Dans chaque famille, il y a toujours quelqu’un qu’on aime plus que les autres… Et cette fois, ce n’était pas Julie… Tout a commencé dès la naissance d’Alice : « Laisse-lui, tu es l’aînée ! Pour le bébé, c’est plus pratique, plus essentiel, plus proche, mieux » – à souligner au choix. Alors la grande sœur cédait. Parce qu’elle adorait sa cadette débrouillarde ! D’ailleurs, « débrouillarde » ? Pas tant, car Alice ne pouvait jamais rien faire toute seule : il lui fallait l’aide de quelqu’un, les parents ou Julie… Et tout le monde courait l’aider. Ou courait, comme disait mamie Odette : celle qui, à la différence des autres, aimait davantage l’aînée. Elle trouvait que les parents étaient indignes d’elle. Sans compter qu’ils disaient toujours qu’Alice était bien plus jolie : une vraie poupée, pas comme toi ! Oui, sa propre mère lui avait un jour dit texto : « Toi, franchement, t’aimer, j’vois pas pourquoi ! » Pourtant, Julie était l’élève modèle, ne causait aucun souci. Et jusqu’à quinze ans, on mélangeait le sucre dans le thé pour la petite sœur… Julie adorait aller chez Mamie ; là-bas, c’était bon et rassurant. Forcément, dans un endroit où on t’aime vraiment. Mamie Odette vivait dans un grand deux-pièces, hérité de son mari – Papy Pierre, ouvrier. Leur fils Arthur – le père de Julie et Alice – y est né et y a grandi, et quand il s’est marié avec Anne, il l’a emmenée là. Ensuite, ils ont pris un crédit pour leur propre appartement, quittant les parents. L’appartement de mamie était plein de souvenirs, comme elle disait, ou de vieux trucs de mémé, selon Anne, sa belle-fille. Ça sentait les livres partout, mêlé d’épices ; chaque pièce abritait des napperons crochetés à la main. Les appareils ménagers étaient anciens mais marchaient toujours, disait mamie : « Avant, c’était du solide ! » – Faudrait tout virer, ces nids à poussière ! – râlait Anne lors de ses rares visites. – Vous verrez, ça vous soulagera ! – J’ai pas de mal à faire le ménage, moi ! – répliquait mamie. – C’est ma vie, tout ça ! Je viens pas donner des leçons chez vous, alors restez chez vous ! Vivez comme bon vous semble, mais votre vie, pas la mienne ! J’aurai bien assez à dire sinon ! Moi, je vis la mienne ! Et la mère se taisait : que répondre à une femme aussi sage ? Julie sentait, à chaque fois, que sa grand-mère filait une victoire à sa place. Ce qui la réjouissait. Mais Anne, non… Mamie n’a jamais monté Julie contre sa mère, même si elle voyait bien l’injustice flagrante dans le comportement d’Arthur et d’Anne. Parfois, Odette entamait la discussion avec son fils : Pourquoi laissez-vous la pauvre passer derrière sa sœur ? Toujours Julie qui s’occupe d’Alice ! Mais Arthur répondait sèchement : « On gère, Maman ! » Ce qui voulait dire : ne t’en mêle pas. Et Odette se taisait. Le temps passa, cinq ans d’écart entre les sœurs. À vingt-deux ans, Alice, adorable, se maria vite, alors que Julie, la brillante, n’arrivait pas à séduire un homme. De la répartie, des neurones, pas moche non plus, mais rien que des rendez-vous ratés… Puis mamie Odette est partie, tout doucement – dans son sommeil. Une belle mort. Ce n’était pas une surprise ; par contre, le testament… lui, l’était. Mamie laissait son appartement à Julie. À Julie seule. Oui, à la petite-fille aînée ! Les parents étaient en état de choc : Quoi ? Pour que la préférée soit laissée pour compte ? Jamais ! Alice avait un mari, des jumeaux déjà, vivant dans un F1 en location. Mais Julie ? Pas de chat, pas d’enfant ! Pourquoi lui laisser l’appart ? Qu’elle reste avec nous, non, c’est mieux ! Tu vas partager avec ta sœur ? Ou mieux, tu lui donnes l’appart ! Oui, offre-le-lui, fais-lui ce beau cadeau pour le Nouvel An – c’est bientôt ! Ce serait un geste noble, juste. Toute la famille réunie le 31 décembre dans l’appart de Mamie, et toi, tu annonces : « J’ai décidé que le deux-pièces revient de droit à Alice ! À qui d’autre ? » Ah, quelle idée royale, que voilà ! Enfin… pour Alice. Pour Julie : circulez, y’a rien à voir ! Anne se plaisait à élaborer ce projet grandiose, qui s’enrichissait de jour en jour. Il fallait vider l’appartement de la moindre bricole – selon elle, tout était superflu ! Surtout ces horribles napperons au crochet… Et qui devait tout trier ? L’aînée, bien entendu ! Installer assez de couchages pour la Saint-Sylvestre – car la fête, évidemment, aurait lieu là, plus de place ! Préparer un bon repas, forcément ! Le menu était soigneusement pensé par Anne et transmis à Julie : « N’oublie pas le tarama, Alice adore ça ! » Et les cadeaux – Julie offrait toujours d’excellents présents : généralement sa prime de fin d’année… qu’elle ne dépensait jamais pour elle-même. Au fond, ça s’était toujours passé ainsi depuis que Julie travaillait : tout le monde se retrouvait chez ses parents, elle gérait tout, du début à la fin. Alors, pour quoi changer ? « Julie s’en chargera ! », tous les ans, le même refrain. Et pourtant Julie, pour la première fois, comprit qu’elle ne voulait pas donner l’appartement légué à sa sœur. Ni organiser la fête pour toute la famille. Ce n’était même pas une question d’argent : elle en avait assez, tout simplement. Bref, basta ! Assez donné. Jamais un merci. Cette fois, le resto, c’est fermé. Et, pour la toute première fois, elle vivait une véritable histoire : un collègue sympa, Oleg, lui montrait de l’intérêt. Plusieurs rendez-vous déjà… Et Oleg espérait réveillonner avec elle. En tête-à-tête. Il restait plus d’un mois, alors Julie prit une décision radicale. Après avoir consulté sa meilleure amie – qui connaissait une super agente immobilière. Au final, le deux-pièces fut vendu ; avec le produit, Julie acheta un charmant F1, grande cuisine, près du métro – clés en main. Avec le reste, elle acheta quelques meubles et mit le surplus de côté. Elle emporta seulement les livres – impossible de jeter tout ça. Le reste, revendu pour une bouchée de pain à des collectionneurs. Il y avait des merveilles chez mamie. Une semaine avant la Saint-Sylvestre, Julie s’installa enfin. Le 30 décembre en soirée, elle quitta la maison familiale. Les autres croyaient qu’elle filait chez Mamie pour tout préparer ! – T’as fait le sapin ? – demanda Anne. – Oui, Maman ! – répondit Julie, sans mentir : elle venait de le décorer avec Oleg ! – T’as pris du bon champagne ? – Je pense, oui ! – Oleg s’en chargerait. – Et tout le linge pour les couchages, c’est prêt ? – Bien sûr, Maman ! Cette nuit allait marquer un tournant, pas seulement un réveillon… – Parfait : on arrive vers huit heures ! Que tout soit prêt, on s’installe tout de suite pour dire au revoir à cette année ! Ça sonnait comme une menace. Julie sut qu’elle avait fait ce qu’il fallait. Et là, comme dans la vanne sur Internet : « On arrive chez toi !… Ah, chez toi ? » À huit heures, toute la petite troupe débarqua dans l’appart de Mamie, s’attendant à table, cadeaux et dodo. Julie devait tout avoir prêt ! Le clou du spectacle : la sœur aînée annonce qu’elle donne l’appartement à la cadette ! Un tonnerre d’applaudissements bien mérité ! Mais le destin, ce soir, avait d’autres plans : orages magnétiques ? Choc d’astéroïde ? Ou la planète qui a dérapé sur son axe ? Toujours est-il… la clé ne marchait pas – pourtant, il leur restait un double. Ils sonnèrent – ouvrit un type mal rasé, un chien énorme à ses côtés. On aurait dit un acteur déguisé pour le Carnaval – qui, alors ? Julie aurait embauché des comédiens ? Et le chien ? Le type portait un vieux marcel, un caleçon rayé, de longues jambes dans des bottes de feutre. – Qu’est-ce que tu fais là ? – grommela le bonhomme à Anne, toujours collée à la sonnette. – Mais… vous êtes qui ? – bégaya le mari d’Alice. – Moi ? Le nouveau locataire, sans pardessus ! – il s’amusait. – Désolé pour le costume : le pressing a pas fini de nettoyer mon smoking ! Trop de clients pour le réveillon ! Et on ose dire que ça va mal… – Et Julie ? – tenta Anne. – Qui ? – répondit l’homme, l’air hésitant. – Ben, une jeune femme… – Arthur esquissa une silhouette de ses mains. – Ah, elle ! – tilt du monsieur. – Eh bien, elle, elle s’est barrée ! – Comment ça, barrée ? Où voulez-vous qu’elle aille ? C’est son appart ! – protestèrent les parents. – À la conquête d’une nouvelle vie ! Voilà ce qu’elle m’a dit ! Et moi, je suis officiellement le nouveau proprio ! Enchanté ! – il salua, bottes de feutre frottant le seuil. – Au fait, elle m’a laissé un message : « Salue la famille quand elle viendra ! » Alors, bonjour à tous de la part de Julie ! Voilà, mission accomplie : vous êtes salués. Je retourne à ma soirée ! Rentrez chez vous vite : vous allez rater les douze coups de minuit sinon… Faut accélérer, même Columbo (il montra son chien) est d’accord ! Le chien aboya. – Oh, j’oubliais ! – s’exclama t-il. – Bonne année, quand même ! Et sur cette note haute en couleurs, le nouveau propriétaire claqua la porte… – Tu es vraiment incroyable, toi ! – répéta Anne à Julie, qui répondit sans s’énerver : – Moi aussi je t’aime, Maman ! – puis elle coupa : elle était vraiment partie vivre sa nouvelle vie, qui s’annonçait bien meilleure que l’ancienne.
Une vieille histoire C’était dans les années d’après-guerre, dans le village de Saint-Simon. Les hommes étaient rares, beaucoup étaient tombés au front, et déjà une nouvelle génération de garçons grandissait. Près du foyer rural où se retrouvait la jeunesse, vivait Aline, une femme sans âge, comme on dit ici. Trois enfants et une mère âgée à charge, Aline travaillait seule à la coopérative et faisait vivre tout le monde. La vie était dure. Les villageois n’aimaient pas Aline, surtout les femmes. — Encore en train de réunir les hommes chez elle, cette Aline, grommelaient-elles, combien de temps ça va durer ? Aline envoyait souvent sa mère et ses enfants chez la voisine et organisait chez elle des veillées qui duraient toute la nuit. Certains invités restaient dormir, parfois avec un homme marié. Dès la tombée du soir, les maris de nombreuses villageoises se glissaient chez Aline et semblaient s’y volatiliser. Les femmes du village condamnaient Aline, colportaient des ragots, se disputaient avec leurs maris. Bien sûr, elles auraient pu aller faire un scandale chez elle, mais elles avaient peur. Car un mari pris sur le fait pouvait rentrer furieux et battre sa femme, parfois même devant témoins. C’est la vie de village, tout se sait. On rapporta aussi à Barbara ce que faisait son mari, Jean. Elle était sa seconde épouse. Sa première femme était morte en couches, l’enfant aussi. — Barbara, pourquoi tu laisses faire ? Ton Jean va aussi chez Aline. Tu es enceinte et lui traîne là-bas, lui ouvrit les yeux la voisine Raymonde. — Ce n’est pas possible, il rentre parfois tard, même à l’aube, mais il jure que le maire l’oblige à surveiller la grange la nuit pour éviter les vols de blé, répondit Barbara, croyant naïvement son beau mari. Barbara était belle, calme, bonne ménagère, elle vivait dans la maison de Jean. Avec eux vivaient la belle-mère et la sœur aînée de Jean, Séraphine, avec ses deux enfants. Son mari, un conducteur de tracteur, était mort, alors elle était revenue vivre chez sa mère. Elle n’avait pas voulu rester chez ses beaux-parents. Séraphine était méchante, envieuse, querelleuse, et ne supportait pas Barbara. — Qu’elle vive ici, d’accord, confiait Barbara à la voisine, mais elle me cherche sans arrêt, m’attaque et me blesse avec sa langue acérée. Elle trouve toujours un prétexte pour me piquer. La beauté et le courage de Barbara déplaisaient à la sœur de son mari, qui la harcelait sans relâche. Barbara devait endurer. Elle aimait Jean et ne pouvait pas rentrer chez ses parents, car elle leur avait désobéi en fuguant avec lui. Jean était un bel homme, grand, élégant, très éloquent. Beaucoup de femmes lui faisaient les yeux doux. Mais il avait choisi Barbara, une fille discrète, qui n’avait pas su lui résister. — Maman, Jean me demande en mariage, annonça un jour Barbara. — Je ne te conseille pas ce choix, Barbara. D’abord, il a déjà été marié. Ensuite, il est trop beau, les femmes lui courent après. Tu n’auras que des ennuis, tu passeras ton temps à le surveiller. Je t’interdis de l’épouser. Barbara fut peinée, mais décida de braver sa mère. Un jour de fête des moissons, Jean vint la chercher à cheval, comme convenu. Elle sortit de la maison, les joues rouges, un baluchon à la main, et monta dans la carriole. Elle avait dix-neuf ans. Elle n’avait pour dot que deux robes en coton et quelques dessous. Sa mère sortit en courant et, alors que le cheval démarrait, cria : — Je ne t’autorise pas à partir ! Tu pars de ton plein gré. Si tu reviens, ne t’attends pas à ce que je t’ouvre la porte. Tu entends… Ainsi, la jeune et jolie Barbara partit vivre chez Jean, sans mariage. Elle travaillait à l’exploitation de tourbe, gagnait un peu d’argent. Elle vivait donc chez sa belle-mère, une femme dure, autoritaire, jamais satisfaite, toujours à râler. La vie avec elle était difficile, mais la jeunesse aidait à tenir. Jean partait travailler le matin, rentrait le soir, chef d’équipe, il ne se mêlait pas des histoires de femmes. Barbara travaillait aussi. Sa belle-mère n’aimait pas cuisiner, alors Barbara devait s’en charger en rentrant. Ainsi, Barbara vécut dans la maison de Jean, regrettant parfois d’être tombée dans cette famille où la sœur et la belle-mère ne l’acceptaient pas. Le maire, Clément, remarqua que Barbara était une travailleuse acharnée et la proposa comme candidate au conseil municipal. — Oh, Clément, je ne vais pas y arriver, je suis trop jeune, trop inexpérimentée, s’effraya Barbara. Je n’y connais rien, j’ai peur, refusa-t-elle. — Ne t’inquiète pas, Barbara, on t’aidera. Les anciens sont là pour ça. Tu es courageuse, honnête, travailleuse, répondit le maire. Barbara fut donc élue au conseil municipal. Jean était fier de sa jeune épouse, la belle-mère se calma un peu, seule Séraphine continuait à la dénigrer par jalousie. Barbara donna naissance à un fils, reprit le travail, la belle-mère gardait le petit et aussi les enfants de Séraphine, qui travaillait aussi. Après cinq ans de vie commune, Barbara attendait un deuxième enfant. À huit mois de grossesse, la voisine Raymonde lui rapporta de mauvaises nouvelles sur Jean. Il allait chez Aline. Séraphine, toujours prompte à médire, ajouta : — C’est bien fait pour toi, Barbara. Tu n’as que ce que tu mérites. Un bon mari ne va pas voir ailleurs. Tu ne t’occupes pas de lui, tu es trop prise par tes affaires de conseillère. Que veux-tu qu’il fasse ? Mais Barbara se tut, sachant qu’un scandale éclaterait. — Est-ce possible que Jean fréquente Aline ? se tourmentait-elle. Son mari, après ses visites chez Aline, rentrait à l’aube et se couchait près d’elle. Elle ne dormait pas, songeuse : — Comment est-ce possible ? Nous travaillons ensemble avec Aline, elle me félicite même parfois pour mon travail… Un soir, Barbara, n’en pouvant plus, attendit longtemps son mari. Il n’arrivait pas, la belle-mère et Séraphine dormaient déjà. Barbara enfila un vieux gilet et sortit dans la cour. Ses pas la menèrent dans la ruelle menant à la grande rue, près du foyer rural, où vivait Aline. S’accrochant à la clôture pour éviter la boue, elle avança prudemment. — Pourvu qu’aucun chien ne me surprenne, pensa-t-elle, pour ne pas faire de bruit. Elle observa ce qui se passait dans la grande pièce Tout était calme près du foyer. Arrivée devant la maison d’Aline, elle observa par une fente de la vieille palissade ce qui se passait dans la grande pièce. La lumière était allumée, une table dressée, une bouteille d’eau-de-vie au centre, mais personne. Au bout de quelques minutes, Aline entra, au bras de Jean, riant. Ils s’assirent face à face. Barbara, pétrifiée, observait, le cœur battant à tout rompre. — Raymonde avait raison, voilà où va mon mari. Il pense sans doute qu’une femme enceinte ne sert plus à rien, pensa-t-elle, tandis qu’Aline se leva et éteignit la lumière, plongeant la maison dans l’obscurité. — Que faire, que devenir ? songea Barbara, mais elle n’osa pas entrer. Après un moment, elle ramassa une grosse pierre et la lança de toutes ses forces dans la fenêtre, puis s’enfuit dans la nuit. Jean rentra à l’aube. Barbara ne lui dit rien. Chez Aline, la fenêtre resta longtemps bouchée avec un oreiller. Où aurait-elle trouvé l’argent pour la réparer ? Barbara ne parla jamais de cette nuit. Elle se calma un peu. Parfois, elle ressentait de l’indifférence pour Jean. D’autant que leur second fils grandissait. — Qu’il fasse ce qu’il veut… Il rentre toujours à la maison, pensait-elle, et il m’appelle tendrement « ma petite femme », quel malin, ce Jean… Elle l’aimait, sans doute. Le temps passa. Un soir, le maire Clément convoqua Barbara à la mairie. Malgré l’heure tardive, le gendarme du canton et quelques villageois étaient déjà là. — On a arrêté Aline avec du blé volé, annonça Clément. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est du vol. Vous savez que la loi est sévère. Nous allons perquisitionner chez elle pour voir où elle cache le blé. Ce n’est sûrement pas la première fois. Barbara, en tant qu’élue, devait participer à la perquisition. Arrivée sur place, le maire l’envoya dans la maison. — Toi, Barbara, cherche avec Nicolas, nous, on fouille la cour, la grange, la cave. Aline, effrayée, tremblait, les mains jointes, le visage pâle, un parent, témoin, se tenait là, muet et désemparé. Barbara, elle aussi, ne savait par où commencer, c’était la première fois, elle n’avait aucune expérience. Aline la regardait, terrifiée. Nicolas fouilla derrière le poêle, puis dit à Barbara : — Regarde sous le lit et dans le coin. Barbara souleva la couverture, puis le matelas de paille. Dans le coin, entre le lit et le mur, elle trouva une grande bassine couverte d’une toile, la souleva et découvrit du blé. Pas beaucoup, mais un tiers de la bassine était plein. Aline l’avait apporté à petites poignées. Leurs regards se croisèrent. — Cette fois, je vais me venger. Tu ne détourneras plus mon mari. Je vais tout révéler, ce sera ma revanche, pensa Barbara. Je vais répandre le blé devant tout le monde. Aline, terrifiée, pensait : — C’est la fin. Barbara va me dénoncer à cause de Jean. Pourquoi l’ai-je attiré chez moi ? Elle est venue exprès pour m’envoyer en prison. Les deux femmes se regardaient, quand le maire entra. — Alors, Barbara, tu as trouvé quelque chose ? — Non, il n’y a rien ici, répondit-elle en baissant la tête. Nicolas confirma. Le gendarme emmena tout de même Aline au poste, car elle avait été prise avec deux poignées de blé. Mais elle revint le lendemain. Les années passèrent. Après cet épisode, Aline partit avec ses enfants dans un village voisin. Elle ne revint jamais à Saint-Simon. Barbara et Jean élevèrent leurs fils, l’aîné se maria. Mais la vie de Jean fut courte : après avoir enterré sa mère, il mourut à son tour. Les dernières années, ils vécurent heureux, mais la santé de Jean déclina. Séraphine trouva un mari dans un autre village et partit. Après les funérailles de Jean, le temps passa. Barbara vit toujours seule dans la maison. Ses enfants et petits-enfants lui rendent visite. Elle a mal aux jambes, mais ses fils l’aident.