Jaimerais moi aussi trouver le bonheur
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Une femme un peu au-delà de la quarantaine avait peu à peu perdu goût à la vie.
Sophie travaillait comme sage-femme à la maternité de lhôpital de Tours. Seul son travail lui apportait encore un peu de réconfort, car elle vivait seule.
Son mari, policier, était décédé dans lexercice de ses fonctions. Leur vie commune navait duré que deux brèves années, et leur fils était né trois mois après ce drame. Elle lavait élevé seule ; il était depuis longtemps adulte, marié, travaillant à Lyon. Il menait sa propre vie, tout allait bien pour lui.
Pierrick, son fils, rendait parfois visite à sa mère, discutait souvent au téléphone, mais elle restait seule le reste du temps
Ses collègues de la maternité lui enviaient sa liberté : « Elle vit pour elle, quelle chance ! » Mais, au fond, la solitude rongeait Sophie. À la pause déjeuner, les autres racontaient leurs familles, les joies et les soucis du quotidien.
Elle, elle navait rien à raconter. Son appartement lui semblait vide ; elle navait même pas envie dy rentrer
Sophie écoutait poliment, opinait, sétonnait parfois face à certaines histoires, mais, dans son for intérieur, elle admettait éprouver un peu de jalousie.
Cette vie en solitaire ne lui plaisait plus depuis longtemps.
Elle gardait un souvenir intact de son mari, de son regard, de ses bras. Leur amour, si court et interrompu brutalement, avait laissé dans son âme une plaie béante, jamais refermée.
Au travail seulement, elle retrouvait un sens et une saveur à la vie.
Une matinée, elle avait assisté à laccouchement dune toute jeune fille. Un minuscule bébé, adorable. La jeune maman, presque une enfant, semblait pourtant indifférente ; elle restait tournée face au mur, silencieuse.
Bonjour, jeune maman, lança Sophie, usant du terme affectueux réservé aux heureuses parturientes.
Mais les mots parurent glacer la jeune femme, qui répondit sèchement, sans ouvrir les yeux :
Partez, je nai rien à vous dire, ninsistez pas. Je vous lai dit, je ne veux pas de ce bébé. Je ne veux pas le voir et je ne le garderai pas. Jai dautres projets
Sophie tenta de poursuivre la conversation, sans succès : la jeune fille se détourna et ne prononça plus un mot.
À sa sortie, anéantie, Sophie croisa le regard de linfirmière de garde, qui haussa les épaules avec une mimique éloquente.
Déjà vu, lui glissa-t-elle. Une autre jeune femme voulait séduire un homme marié et la cru riche. Finalement il ne létait pas, et elle a abandonné le bébé Ça arrive plus souvent quon ne croit.
Sophie, forte dune expérience de vingt ans à la maternité, avait déjà vécu de tels renoncements ; cependant, presque toutes finissaient par revenir sur leur décision au dernier moment, dans des sanglots. Mais cette jeune femme-là paraissait décidée, inébranlable.
En proie à une inquiétude soudaine, Sophie sentit le besoin daller observer la fillette abandonnée. Au seuil de la nurserie, elle faillit heurter le pédiatre, le Dr. Antoine Lefèvre. Un silence paisible régnait : les nouveau-nés dormaient après la tétée.
Sophie sapprocha doucement du berceau de la petite sans prénom. Soudain, les cils du bébé frémirent et elle ouvrit ses yeux clairs.
Sophie demeura immobile, ne voulant pas réveiller tous les petits. Mais lenfant la fixait de ses prunelles profondes et sérieuses, dune sagesse étrange, comme si elle comprenait tout.
Tu es une gentille fille
La voix du Dr. Lefèvre la surprit. Il venait darriver tout près delle, en silence.
Les collègues de Sophie aimaient à la taquiner sur le fait quAntoine nétait pas insensible à son charme. Elle nen avait jamais tenu compte, gardant avec lui une simple complicité professionnelle.
Quelle adorable petite, naie pas peur, dit tendrement le médecin en caressant le front du bébé. Puis il adressa à Sophie un regard interrogateur qui la troubla.
Dès lors, Sophie se mit à passer quasi chaque jour par la nurserie.
Elle avait la sensation que le bébé la reconnaissait déjà. Les regards de la fillette ranimaient, chez elle, une tendresse quelle croyait éteinte.
Tu passes ton temps en pédiatrie maintenant ? se mirent à plaisanter ses collègues. Cest pour voir le docteur, hein ?
Non, répondit lune, cest pour le bébé, la petite abandonnée, Sophie sy attache de plus en plus.
Tu comptes ladopter ou quoi ? Hier la mère a signé les papiers dabandon et elle est partie
Fais attention, tu vas ty habituer, et bientôt elle partira
Adopter cette enfant ? La simple pensée alluma une émotion neuve dans son cœur.
Lidée nétait même pas clairement formulée et voilà quen lentendant, elle se logeait dans son âme. Mais il fallait faire vite : on gardait les enfants sans famille à la maternité pendant un mois, après quoi ils étaient envoyés dans un foyer daccueil peut-être même dans une autre ville, et dautres adoptants pourraient lemporter.
Boulevardée par la peur de la perdre, Sophie lança la demande dadoption. Son dossier était solide, mais le fait quelle soit célibataire donnait la priorité aux familles constituées.
Soudain, Sophie eut une inspiration audacieuse.
Elle savait depuis longtemps que le Dr. Lefèvre lui portait de laffection. Il vivait en banlieue, dans un petit appartement, ce qui lui imposait plus de deux heures de trajets quotidiens.
Il lui fallait un mari, tout du moins sur le papier ; il serait toujours possible de divorcer plus tard…
Antoine, jai une proposition à vous faire Voulez-vous louer une chambre chez moi, pas loin de lhôpital ? invita-t-elle le soir même.
Mais à une condition, demanda-t-elle, pourriez-vous mépouser provisoirement ? Jaimerais adopter cette petite fille, mais seule, ce sera difficile dobtenir la garde.
Cest très inattendu, murmura-t-il, mais jaccepte, répondit Antoine dans un sourire mystérieux.
Il sapprocha et déposa un baiser doux sur la joue de Sophie.
Surprise, elle en perdit ses mots et quelquun les vit passer, ce qui néchapperait pas aux ragots.
Cest pour la crédibilité, plaisanta Antoine. Pour que personne ne doute
Cette nuit-là, alors quelle sendormait, Sophie pensa à la fillette, ce bébé déjà si cher à son cœur. Mais aussi à ce baiser dAntoine, inattendu et doux et elle dut bien admettre quil ne lui avait pas déplu
Ils se marièrent sans délai, fêtant leur union entre collègues, dans la salle commune de la maternité. Tout le monde se réjouit, et lon savait déjà que le couple avait rempli un dossier dadoption pour la petite.
Désormais, Sophie était une femme mariée, une maman comblée avec une petite Charlotte qui grandissait chaque jour. Finie la tristesse : le temps lui manquait même pour la mélancolie.
Antoine était lhomme respectable et bon quelle avait toujours vu en lui. Mais cette union arrangée avait fini par réveiller une vraie tendresse, un début damour.
La vie retrouvait ses couleurs, lenvie revenait : grandir avec sa fille, goûter au bonheur, aimer aimer cet homme quelle avait choisi de prendre pour époux.
Antoine, Charlotte et Sophie une famille.
Sophie désirait tellement le bonheur quà force, elle la trouvé véritablement !
Moralité : Parfois, laudace et louverture du cœur à la tendresse peuvent transformer le manque et la solitude en un avenir rempli damour et de lumière.
