Écoute, jai envie de te raconter un épisode de la vie de Claire, tu vas voir, cest fou comme le hasard ou le destin peuvent tout chambouler. À lépoque, on était en 1993, en pleine période de crise, le chômage partout, tout le monde galérait, alors avoir un boulot stable, cétait presque un miracle. Et justement, Claire venait tout juste de décrocher un CDI dans une petite mairie à côté de Lyon franchement, un poste bien payé pour lépoque, tu vois le genre.
La vie commençait enfin à rouler : elle et son mari, Philippe, élevaient leur fils, Édouard, qui venait tout juste de faire sa rentrée en CP. Avant que tout parte en vrille dans les années 90, ils avaient pensé à avoir un deuxième enfant, mais bon, le temps avait filé, et puis les soucis Bref, cétait plus vraiment dactualité. Sauf quun matin, elle découvre quelle est enceinte. Et alors là, panique à bord ! Pas le bon moment du tout. Claire commence à sinquiéter : Qui va mattendre après mon congé mat ? Élever deux enfants avec le salaire de Philippe ? On y arrivera jamais Et puis, qui voudra encore de moi au boulot après ça ?
Un soir, à table, elle en parle longuement avec Philippe. Cétait tendu, mais ils se décident ensemble : Claire prendra rendez-vous pour avorter. Ils habitaient dans un gros bourg près de Lyon, la maison de santé nétait quà cinq minutes à pied. À lépoque, pas de période de réflexion obligatoire, pas de discours, cétait simple : tu allais voir la gynéco, tu expliquais ce que tu voulais et point. Le lendemain, Claire se retrouve à prendre le rendez-vous sans difficulté.
Dans la ville, tout le monde connaissait Madame Lefèvre, la seule gynécologue du coin, réputée pour son doigté et son sérieux. Une chaleur de dingue ce matin-là, impossible de respirer, il devait bien faire 32 degrés à lombre ! Claire voulait y aller à pied comme dhabitude, mais ce jour-là, chaque pas était un effort. Les jambes lourdes comme du plomb, le tournis, une envie de dormir pas possible Finalement, à mi-chemin, elle se dit quelle ny arrivera pas, fait demi-tour et rentre se coucher. Elle dormit comme une souche tout le reste de la journée.
Le lendemain, elle apprend que Madame Lefèvre est tombée malade, clouée au lit au moins deux semaines. Deux semaines, tu te rends compte ? Claire prend le téléphone, appelle sa belle-mère, Madeleine :
Deux semaines, maman ! Tu réalises ? Cest la cata, jaurai même pas le temps, je sens déjà le bébé bouger, cest trop tard !
Je técoute, ma fille, mais peut-être quil y a une bonne raison à tout ça, tu crois pas ? souffle Madeleine.
Une bonne raison ? Timagines la galère ? Comment on va faire pour élever Édouard et un petit ? On na pas les moyens.
On est là, ton père et moi. On taidera, vous ne serez pas seuls
Non, maman, cest non, tranche Claire, la voix ferme.
La belle-mère ne dit rien, femme pieuse quelle était, mais elle ne voulait pas se mêler à la décision de Claire.
Claire multiplie alors les démarches. Lhôpital de la préfecture ? Complet, lattente au moins trois semaines, pas possible non plus. Cest là quune amie denfance, Sylvie, lappelle :
Claire, jai dégoté une solution dans un village près de Roanne. Une collègue ma dit que la gynéco pouvait te prendre, mais faut que tu y sois avant 10 heures demain ! Elle sappelle docteur Élise Girard, note bien.
Le lendemain matin, Claire saute dans le train régional, le cœur gros mais décidée. Elle descend dans cette petite ville verte et paisible, mais il pleut, il vente, on est loin de la canicule lyonnaise Elle se couvre bien et file vers le petit hôpital municipal. Un bâtiment vieux, tout défraîchi, on se croirait dans un vieux film français glauque. Elle entre, traverse un long couloir désert, tout résonne. Elle se glisse dans le hall, tombe sur une infirmière un peu perdue, lair absent derrière son bureau.
Bonjour, je cherche le docteur Élise Girard, sil vous plaît.
Pas de Girard ici, grogne linfirmière, sans lever les yeux.
Mais, elle devait être là aujourdhui ?
Je te dis quil y a pas de Girard, cest clair ?! crie la femme, les yeux brillants comme des billes de verre ça fait carrément flipper ce regard ! Claire prend peur, demi-tour toute, et court jusquà la gare, le souffle court.
De retour à la maison, Sylvie lappelle, super vexée :
Claire, je me suis donnée du mal et toi, tu ny vas même pas ! Docteur Girard ta attendue toute la matinée !
Je sais pas, Sylvie Cétait trop bizarre, jai eu trop peur. Jattendrai Madame Lefèvre, dit Claire en coupant court.
Le soir, dehors, la pluie tambourine aux fenêtres. Claire regarde par la fenêtre du salon. La cour est vide, puis elle remarque une jeune maman, couverte, qui revient de la boulangerie, tenant son garçonnet par la main, tirant une poussette où gigote une blondinette rieuse qui tend ses bras au ciel pour attraper les gouttes. Une scène toute simple, mais pleine de douceur. Le petit frère rit de voir sa sœur toute excitée. Claire sent son cœur se serrer et si, dans deux ans, cétait elle, dehors, avec deux enfants heureux sous la pluie dété ?
Quelques jours plus tard, elle retourne voir Madame Lefèvre. Mais le délai est passé :
Cest trop tard, Claire, dit la docteure en souriant, les yeux plein de bonté. Mais tu sais, ce nest pas forcément une mauvaise nouvelle
Claire, soulagée sans se lavouer, rentre chez elle. Le soir même, elle dit à Philippe : Le bébé, on le garde. Il la prend tendrement dans ses bras.
La nuit suivante, Claire rêve dun immense parc fleuri sous un soleil éclatant. Au loin, une adolescente surgit, toute fine, grande, une petite robe à fleurs, les yeux verts et rieurs Elle a les pommettes de Philippe et des taches de rousseur. Claire na quun désir : la serrer dans ses bras, mais la jeune fille séloigne en riant, lui fait signe, lance un baiser : Appelle-moi Capucine !
Seize ans ont passé. Claire regarde souvent sa fille Capucine, si belle, si espiègle avec ses fossettes et ses cheveux clairs, et elle repense à tout ça. Un jour, elle lui a raconté cette drôle dhistoire pensant quelle soffusquerait. Mais Capucine na fait que sourire et serrer fort sa mère contre elle. Alors aujourdhui, Claire en est sûre : ce ne sont pas toujours les parents qui choisissent leurs enfants. Souvent, ce sont eux qui nous choisissent, et parfois, ils nous le font savoir bien avant de voir le jour.

