Jai tout juste soufflé soixante bougies, et une solitude glacée sest insinuée dans chaque recoin de mon appartement du 3e arrondissement. Mon mari dil y a longtemps sest évanoui comme une fumée, et mon unique fils, désormais expatrié à Québec, ne revint plus que dans les rêves.
«Tu ne peux pas rester seule!», répète inlassablement ma vieille amie Claire, la voix tremblante comme un carillon brisé.
«Et où je le chercherais, ce «prince»?», soupireje, les yeux noyés dune fatigue qui ne trouve pas refuge. Mes camarades de mon âge sont toutes des ombres épuisées, leurs regards privés de léclat dune aube nouvelle. Elles nont plus besoin dun époux, mais dune gardenage pour leurs souvenirs.
«Essaie dabord les plus jeunes», me souffle Claire, «tu es encore belle comme un matin de printemps!»
Ces mots se sont plantés dans mon esprit comme des graines dune fleur nocturne. Cest alors quest apparu Jacques. Il avait quarantecinq ans, était divorcé, et sa fille adulte habitait déjà loin, dans un appartement aux volets bleus. Nous avons dabord bavardé, puis nous sommes rencontrés, et bientôt il a franchi le seuil de ma porte.
Jétais au comble du bonheur, comme si le ciel sétait ouvert au-dessus de ma cuisine. Mais le voile sest levé : ses intentions nétaient pas celles que jimaginais.
Mon premier mari était une lourde pierre. Il ne travaillait pas, vivait aux frais de mon salaire, gaspillant tout en bouteilles et arrachant sans cesse des objets du foyer. Javais accepté, pensant que cétait la façon dont les choses devaient être.
Un jour, quelque chose a changé. Jai rassemblé ses biens, les ai déposés devant la porte et les ai refermés à jamais. Le soulagement était comme une brise dété qui balaie la poussière.
Après ce divorce, des prétendants se sont présentés, mais je les tenais à distance, comme on protège un secret fragile. Les dernières années se sont avérées particulièrement lourdes. Mon fils, parti travailler au Canada, a choisi de rester là-bas pour toujours. Je me réjouissais pour lui, mais je savais quil était trop tard pour le suivre; changer de pays, de coutumes, de vie, ce nétait plus pour moi.
«Tu ne dois pas rester seule! Trouve quelquun, au moins», réitère Claire.
«Où? Tous les hommes de mon âge errent comme des spectres, fatigués, cherchant seulement un fauteuil», répondeje.
«Regarde les plus jeunes!», insisteelle, et, sans le savoir, jai déclenché le cours dune destinée absurde.
Chaque jour, dans le square derrière mon immeuble, je voyais un homme promener son chien grand, élancé, avec une touche de gris sur les tempes. Dabord des regards furtifs, puis de brefs bonjours, et bientôt Jacques sest glissé dans le fil de mon existence comme une liane invisible.
Il apportait des fleurs sauvages, me conviait à des balades le long de la Seine imaginaire qui coulait entre nos immeubles, et racontait des anecdotes qui semblaient sortir dun vieux film noir. Je me suis sentie éclore, comme une rose qui souvre sous la lumière de la lune.
Les voisins murmuraient, certains envoyaient des regards verts, dautres condamnaient mon choix. Cela ne ma pas dérangée. Quand Jacques a emménagé, jai retrouvé le plaisir de préparer des dîners parfumés, de laver ses chemises, de prendre soin de lui Tout était doux, jusquà ce quil me dise un soir:
«Tu pourrais promener mon chien. Ça te ferait du bien de marcher davantage.»
«Allonsy ensemble», proposaije.
«Il vaut mieux que lon ne se montre pas trop souvent en public»
Ses mots ont frappé mon cœur comme une douche froide. Étaitil embarrassé? Ou simplement à la recherche dune hôtesse qui le nourrirait et le chérirait?
Ce soir-là, je décidai dêtre franche.
«Jacques, les tâches ménagères doivent être partagées. Tu peux laver tes propres chemises.»
Il me regarda, surpris, puis sourit avec une arrogance tranquille.
«Tu voulais un jeune homme, alors tu dois le servir. Sinon, à quoi serstu?»
Je demeurai muette trois secondes, puis déclarai:
«Tu as trente minutes pour rassembler tes affaires et partir.»
«Tu plaisantes?Je ne peux pas! Ma fille a déjà amené son petit ami dans mon appartement.»
«Alors vivez ensemble!», rétorquaije en fermant la porte avec un claquement résolu.
Je ne ressentis aucune douleur, seulement une légère tristesse, comme le crépuscule qui se retire derrière les toits de Paris.
Je restai seule. Encore une fois. Et je me demandai: estil encore possible, à mon âge, de rencontrer un amour véritable? Ou nestce quune illusion semée par le cinéma et les romans? Je nai pas encore la réponse. Mais une chose est claire: je ne suis pas pour quelquun. Je suis pour moi.
