Les enfants de ma belle-sœur me tapent sur les nerfs : je refuse que ma fille les fréquente. — Je vous respecte, vous et votre fille, mais je ne veux pas que ses enfants viennent chez moi quand je travaille. Leur comportement épouvantable est inacceptable, ai-je déclaré à ma belle-mère. — Et le fait que ta fille reste seule à la maison toute la journée, ça ne te dérange pas ? Au moins, les enfants d’Anna jouent avec elle, elle ne s’ennuie pas en leur compagnie, s’est justifiée ma belle-mère. — Elle ne s’ennuie pas seule, ne t’inquiète pas. Quand j’ai du temps, je t’invite. Mais en attendant, c’est non, ai-je répondu. — Mais qu’est-ce qu’ils t’ont fait, au juste ? Ce genre de conversation revient souvent, car ma belle-mère ne veut pas accepter ma décision. Ma fille a 11 ans. Nous habitons en banlieue parisienne. Ma belle-sœur vit à proximité, avec ses deux enfants : un garçon de 13 ans et une fille de 10 ans. Ils s’entendaient bien avec ma fille. J’ai toujours veillé sur eux, sans jamais rien remarquer. Ma belle-mère est persuadée qu’Anna a élevé des enfants exemplaires ; mais, en réalité, c’est bien différent. Ma belle-mère ne voit ses petits-enfants qu’aux vacances, donc elle ne se rend pas compte de la réalité. Là où ma fille est calme et obéissante, les enfants de ma belle-sœur sont comme une tornade. Ils piquent des jouets, et récemment, ils ont pris mon portefeuille dans mon sac pour s’acheter des glaces et des sodas. Ils débarquent sans prévenir et s’approprient notre maison. Ils jouent, mangent chez nous, sans aucune gêne. La soupe ne leur plaît pas, ils exigent autre chose. — Je mange pas ta soupe. File-moi de l’argent, je vais à l’épicerie, a dit le fils d’Anna à ma fille. — J’ai rien, a répondu ma fille, déconcertée. — Mais ta mère en a, prends-lui son sac. Si tu ne le fais pas, je vais chercher moi-même. Il l’a trouvé. Il a pris l’argent dans mon sac et est parti. Ma fille, elle, n’a rien eu, car elle n’a pas touché à l’argent. Quand j’ai appelé Anna, elle m’a reproché de laisser mon argent « traîner ». — Anna, c’est chez moi ici. Ton fils a fouillé dans mes affaires, parle-lui. Dans notre famille, on ne prend pas les affaires des autres, et je ne laisserai pas tes enfants le faire, lui ai-je répondu. Anna s’est d’abord vexée puis détendue. Quand j’étais en vacances, ses enfants venaient souvent chez nous. Je surveillais tout, il n’y avait pas de souci… Jusqu’au jour où le policier du quartier a convoqué ma fille pour la questionner : le fils d’Anna avait volé quelque chose à l’épicerie, et ma fille était avec lui. — On ne va pas en faire un drame ! a commenté le mari d’Anna. Après ça, j’ai demandé à mon mari d’en parler avec Anna. Il m’a entendue. Les enfants ont promis d’être sages, et Anna de faire attention. Mais, malheureusement… J’ai expliqué à ma fille de ne pas se laisser entraîner. Elle a tenu parole, mais pas eux. Lors d’une nouvelle visite, ils ont saccagé le cerisier : ils voulaient faire un pique-nique et n’ont pas trouvé de bois. Après cet épisode, j’ai décidé de limiter au maximum les contacts entre ma fille et ses cousins. — Tu ne laisses même plus ta fille rendre visite à la famille ? Ce sont quand même ses cousins, m’a reproché ma belle-mère. — Non, elle n’a pas besoin de tels amis. — Éduque-la plutôt à être un leader et pas une suiveuse, comme ça elle ne posera pas de problème, a lancé Anna. Je n’ai même pas répondu. Je n’ai pas honte de l’éducation de ma fille ; c’est Anna qui devrait réfléchir à la sienne. Ma fille a assez d’amis, elle ne manque pas d’attention. Je suis convaincue d’avoir fait le bon choix.

Je vous respecte, vous et votre fille, mais je ne souhaite pas que vos petits-enfants viennent chez moi pendant que je travaille. Leur comportement est insupportable, et je ne peux laccepter, ai-je déclaré à ma belle-mère, la voix tremblante dexaspération.

Et cela ne vous gêne pas que votre fille reste seule toute la journée à la maison ? Au moins, les enfants de Claire jouent avec elle, elle ne sennuie pas, sest justifiée ma belle-mère, sur la défensive.

Elle ne sennuie pas seule, rassurez-vous. Quand jai du temps, je vous invite. Mais là, je préfère quils ne viennent pas, ai-je répondu fermement.

Quont-ils fait, exactement ?

Ce genre de discussion revient sans cesse, ma belle-mère refusant daccepter ma décision, le ton montant à chaque fois sous le ciel gris dun faubourg de Lyon.

Ma fille, Lison, a onze ans. Nous vivons dans une petite maison en banlieue, où lair sent la pluie et les feuilles mouillées. Ma belle-sœur, Claire, nhabite qu’à deux rues, avec ses deux enfants : un garçon de treize ans, Timothée, et une fille de dix ans, Capucine. Tous trois jouaient souvent ensemble, du moins jusqu’à récemment. Jai toujours été attentive ; rien ne semblait troubler leur entente. Ma belle-mère reste persuadée que Claire a élevé des enfants exemplaires, mais la réalité est toute autre.

Elle ne croise ses petits-enfants quasiment que pendant les vacances, alors elle ignore tout de leur conduite en dehors de ces périodes idéalisées. Ma fille est posée, obéissante. Les enfants de Claire, eux, amènent la tempête. Ils volent des jouets, et récemment encore, ils ont fouillé dans mon sac pour prendre vingt euros afin daller acheter des glaces et des Orangina.

Ils débarquent à limproviste et simposent dans notre maison, sans gêne. Ils jouent, engloutissent le goûter, réclament toujours autre chose. Quand je propose un potage, ils font la moue, exigeant quelque chose de « bon ».

Jaime pas la soupe. Donne-moi de largent, jirai macheter autre chose, a exigé Timothée, droit dans ses baskets, face à Lison.

Jen ai pas, a bredouillé Lison, mal à laise.

Prends celui de ta mère dans son sac. Si tu ne me le ramènes pas, je le trouverai moi-même.

Et il la fait. Il a fouillé mon sac, pris les billets, et est parti. Ma fille na rien eu, elle a refusé de participer. Lorsque jai appelé Claire, elle ma reproché de laisser de largent là où on pouvait le trouver.

Claire, cest tout de même chez moi ! Ton fils na pas à toucher à mes affaires. Tu devrais lui parler. Dans notre famille, ça ne se fait pas, aïe-je répondu, la gorge serrée de colère.

Elle sest vexée, puis est vite passée à autre chose. Quand je prenais des congés, ses enfants étaient encore souvent chez nous, mais sous mon œil attentif. Un soir, le policier voisin est venu sonner. Il voulait parler à Lison. Il savérait que Timothée avait volé des bonbons dans le Carrefour du coin, et Lison était avec lui.

Ce nest pas grave, faut pas en faire une histoire, a lâché gravement le mari de Claire, sans vergogne.

Après cela, jai demandé à mon mari, Antoine, de parler à sa sœur. Il ma écoutée. Les cousins ont vaguement promis de se tenir à carreau, Claire a juré de surveiller les siens. Mais rien na changé.

Je suis convenue avec Lison quelle ne devait pas se laisser embarquer. Elle a tenu parole. Eux, non. Un après-midi, ils sont venus une nouvelle fois, ont démoli le cerisier du jardin : ils voulaient faire un feu, pique-niquer, et, faute de bois, ont arraché les branches.

Là, jai décidé : ma fille ne fréquenterait plus ses cousins.

Tu nautorises même pas ta fille à voir ses cousins ? Mais enfin, ils sont de la famille, a grondé ma belle-mère, les larmes aux yeux.

Elle na pas besoin de tels amis, ai-je soufflé, glaciale.

Apprends-lui donc à prendre les devants, à ne pas suivre aveuglément, a lancé Claire, ironique.

Je nai pas répondu. Je nai pas honte de léducation que je donne à Lison. Cest Claire qui devrait se remettre en question. Ma fille a suffisamment damies, elle ne manque ni de tendresse ni dattention. Jai la certitude davoir fait le bon choix.

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Les enfants de ma belle-sœur me tapent sur les nerfs : je refuse que ma fille les fréquente. — Je vous respecte, vous et votre fille, mais je ne veux pas que ses enfants viennent chez moi quand je travaille. Leur comportement épouvantable est inacceptable, ai-je déclaré à ma belle-mère. — Et le fait que ta fille reste seule à la maison toute la journée, ça ne te dérange pas ? Au moins, les enfants d’Anna jouent avec elle, elle ne s’ennuie pas en leur compagnie, s’est justifiée ma belle-mère. — Elle ne s’ennuie pas seule, ne t’inquiète pas. Quand j’ai du temps, je t’invite. Mais en attendant, c’est non, ai-je répondu. — Mais qu’est-ce qu’ils t’ont fait, au juste ? Ce genre de conversation revient souvent, car ma belle-mère ne veut pas accepter ma décision. Ma fille a 11 ans. Nous habitons en banlieue parisienne. Ma belle-sœur vit à proximité, avec ses deux enfants : un garçon de 13 ans et une fille de 10 ans. Ils s’entendaient bien avec ma fille. J’ai toujours veillé sur eux, sans jamais rien remarquer. Ma belle-mère est persuadée qu’Anna a élevé des enfants exemplaires ; mais, en réalité, c’est bien différent. Ma belle-mère ne voit ses petits-enfants qu’aux vacances, donc elle ne se rend pas compte de la réalité. Là où ma fille est calme et obéissante, les enfants de ma belle-sœur sont comme une tornade. Ils piquent des jouets, et récemment, ils ont pris mon portefeuille dans mon sac pour s’acheter des glaces et des sodas. Ils débarquent sans prévenir et s’approprient notre maison. Ils jouent, mangent chez nous, sans aucune gêne. La soupe ne leur plaît pas, ils exigent autre chose. — Je mange pas ta soupe. File-moi de l’argent, je vais à l’épicerie, a dit le fils d’Anna à ma fille. — J’ai rien, a répondu ma fille, déconcertée. — Mais ta mère en a, prends-lui son sac. Si tu ne le fais pas, je vais chercher moi-même. Il l’a trouvé. Il a pris l’argent dans mon sac et est parti. Ma fille, elle, n’a rien eu, car elle n’a pas touché à l’argent. Quand j’ai appelé Anna, elle m’a reproché de laisser mon argent « traîner ». — Anna, c’est chez moi ici. Ton fils a fouillé dans mes affaires, parle-lui. Dans notre famille, on ne prend pas les affaires des autres, et je ne laisserai pas tes enfants le faire, lui ai-je répondu. Anna s’est d’abord vexée puis détendue. Quand j’étais en vacances, ses enfants venaient souvent chez nous. Je surveillais tout, il n’y avait pas de souci… Jusqu’au jour où le policier du quartier a convoqué ma fille pour la questionner : le fils d’Anna avait volé quelque chose à l’épicerie, et ma fille était avec lui. — On ne va pas en faire un drame ! a commenté le mari d’Anna. Après ça, j’ai demandé à mon mari d’en parler avec Anna. Il m’a entendue. Les enfants ont promis d’être sages, et Anna de faire attention. Mais, malheureusement… J’ai expliqué à ma fille de ne pas se laisser entraîner. Elle a tenu parole, mais pas eux. Lors d’une nouvelle visite, ils ont saccagé le cerisier : ils voulaient faire un pique-nique et n’ont pas trouvé de bois. Après cet épisode, j’ai décidé de limiter au maximum les contacts entre ma fille et ses cousins. — Tu ne laisses même plus ta fille rendre visite à la famille ? Ce sont quand même ses cousins, m’a reproché ma belle-mère. — Non, elle n’a pas besoin de tels amis. — Éduque-la plutôt à être un leader et pas une suiveuse, comme ça elle ne posera pas de problème, a lancé Anna. Je n’ai même pas répondu. Je n’ai pas honte de l’éducation de ma fille ; c’est Anna qui devrait réfléchir à la sienne. Ma fille a assez d’amis, elle ne manque pas d’attention. Je suis convaincue d’avoir fait le bon choix.
Cadeau d’un inconnu Un message surgit dans le chat d’équipe, par-dessus les tableaux Excel et les mails urgents, comme un jouet coloré dans un tiroir de paperasse : « Collègues, on lance le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux pour la soirée d’entreprise. Budget : 20 euros max. Lien pour s’inscrire ci-dessous. » Arthur relut l’annonce en jetant machinalement un œil à l’horloge de son écran. Il restait dix jours ouvrés avant la fin de l’année, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant le prochain prélèvement du prêt immobilier. Dans sa tête, tout était découpé en échéances. Les réactions pleuvaient déjà sur le groupe : un GIF de renne, un « Encore ? », des questions sur le budget. Katia, la RH, ajouta aussitôt : « Ce n’est pas obligatoire, mais fortement conseillé. Créons ensemble l’ambiance de Noël ! » Arthur termina son café froid et cliqua sur le lien. Nom, service, accord sur la protection des données. Le bouton « Participer » clignotait. Il hésita une seconde, imaginant une énième bougie ou un mug inutile s’ajouter à son bureau déjà surchargé. Puis il imagina son nom seul sur la liste des participants. Il valida. — Alors Arthur, tu t’inscris aussi au loto ? s’esclaffa Sébastien du service d’à côté en surgissant au-dessus du box. Moi, j’espère tomber sur un chef : j’ai déjà trouvé le cadeau parfait — un livre de gestion du temps. — C’est censé rester anonyme, rappela Arthur. — Bah, c’est encore plus drôle ! Imagine-le ouvrir ça… Arthur sourit poliment et retourna à son rapport. Les chiffres dansaient en une masse grise. Plus loin, on discutait coffrets cadeaux pour des partenaires, on hésitait entre chocolats de luxe ou ceux du supermarché. À la pause cigarette, on spéculait sur la prime de Noël : coupée ? Maintenue ? « En nature » via les fameux coffrets ? Tout ça tournait en fond, comme une tapisserie de fêtes de fin d’année : sapin d’entreprise au hall d’entrée, boules en plastique, cartes impersonnelles du style « Chers partenaires, nous vous souhaitons… » Arthur s’était fixé deux objectifs cette année. Le premier : décrocher son bonus en remplissant ses objectifs. Le second : ne pas s’énerver contre son fils à cause des notes. Les deux lui semblaient tout aussi difficiles. Le soir venu, un mail s’afficha : « Votre destinataire pour le Secret Santa ». Arthur l’ouvrit, compressé dans la rame de métro entre doudounes et sacs à dos. « Bonjour Arthur ! Votre destinataire : Arthur Martin, service analyses. » Il relut la phrase. Puis encore. La rame cahota, quelqu’un le bouscula. Dans le groupe, la frénésie des captures d’écran était lancée : « C’est un bug ? » « Moi aussi je me suis “tiré au sort” ! » « Messieurs-dames, voici le Secret Santa version introspective. » Katia réagit vite : « Oui tout le monde, il y a eu un souci technique. Trop tard pour corriger, les informaticiens disent que tout est relié aux identifiants. Je propose qu’on fasse comme si de rien n’était, gardez la surprise et l’esprit festif ! » « Quelle surprise si je sais que c’est moi ? » « Imagine que c’est un inconnu qui te connaît vraiment bien », répondit Katia avec un emoji sapin. Arthur ferma le chat, rangea son portable. Dans la rame, quelqu’un racontait bruyamment son « bouclage d’exercice ». Il croisa son reflet dans la vitre sombre. Quarante et un ans. Les tempes blanchies, cernes marqués. Blazer de chez Celio, montre en crédit, smartphone pris en promo « comme mon manager ». Un cadeau de soi à soi, mais de la part d’un inconnu, pensa-t-il. Que pourrait bien m’offrir cet inconnu ? Aucune idée. Le lendemain, la pause clope n’était consacrée qu’à ça. — Faut annuler, tranchait Paul le juriste, en secouant sa cigarette. Quand le Secret Santa n’est plus secret, c’est absurde. — Moi j’adore, rétorqua Anne du marketing. Au moins je peux enfin me faire un vrai cadeau utile. Pas un énième mug avec des rennes. — Mais tu te fais déjà plaisir toute l’année, non ? — Pas toujours. Il y a des trucs pour lesquels on hésite à dépenser, répondit Anne en souriant. C’est ça qui est chouette. Arthur écoutait en silence. Dans sa tête défilaient des idées : des écouteurs, une batterie externe, une nouvelle souris. Rien qu’il ne pouvait acheter à tout moment, au fond… et ça ne ressemblait pas à un vrai cadeau, juste une fourniture de plus. — Et toi, tu te ferais quoi comme cadeau ? demanda Sébastien dans l’ascenseur. — Je ne sais pas, admit sincèrement Arthur. — Moi j’aurais choisi une PS5 ! Mais le budget… Bon, je m’offre plutôt un coffret de bières artisanales avec, sur l’étiquette, “de la part du Père Noël”. Et moi ? pensait Arthur, regagnant son bureau. Qu’est-ce que je voudrais recevoir si quelqu’un me voyait — vraiment ? Pas juste comme salarié, payeur de crédit, ou père qui passe « pas assez » de temps. Comme… quoi ? Comme une personne ? Il s’aperçut qu’il était incapable de trouver le bon mot. Le soir, il alla faire un tour au centre commercial. Jeux de lumières, musique partout. Les boutiques vantaient leurs « cadeaux parfaits », « coffrets pour lui », « pour homme de réussite ». Sur chaque affiche, des hommes en beaux manteaux, visage confiant, sans cernes ni crédits. Il entra chez Darty. Un vendeur expliquait comment choisir le bon casque sans fil à un jeune homme. Arthur prit une boîte, l’examina. Le prix rentrait dans le budget, sauf pour la version haut de gamme. Mais c’est moi qui me l’achète. Où est la surprise ? Je m’offre déjà régulièrement ce qu’un homme de mon âge et de mon poste est censé avoir : téléphone, montre, chaussures, manteau. Est-ce ça, un cadeau ? Il reposa la boîte. Il fit un saut à la librairie, accueillante et chaude. À l’entrée, des piles de livres de développement personnel : « Devenez la meilleure version de vous-même », « Gérer son temps, réussir sa vie ». Il feuilleta distraitement, retrouva les mêmes formules sur la « zone de confort » et l’« efficacité ». Un soupir de lassitude lui échappa. Au fond, il s’arrêta au rayon littérature. Des auteurs connus sur le dos des livres. Autrefois il lisait beaucoup : à la fac, une nuit suffisait pour engloutir un roman. Puis le boulot, l’appart, la naissance de son fils, et la lecture était passée dans la liste des choses « à faire un jour ». Et un livre, alors ? Mais lequel ? Cet inconnu imaginaire lui offrirait-il quelque chose qu’il n’aurait pas le temps de lire ? Il sortit les mains vides, saturé par la pub et les spots. Chez lui, sa femme demanda : — Tu fais la tête ? — Non pas du tout, répondit-il en ôtant ses chaussures. Petit jeu au boulot. Cadeaux à se faire entre collègues. — Encore des bougies et des mugs ? soupira-t-elle. — Chacun doit se faire son propre cadeau cette fois. La plateforme a buggé. — Franchement, c’est une bonne idée ! Achète-toi ce que tu n’oses jamais t’offrir. — Comme quoi ? — Je ne sais pas, c’est toi qui sais. Il se tut. Son fils faisait semblant de relire son manuel scolaire au salon. — Alors ? La plupart du temps, tu as des envies précises. Un téléphone, une montre, un sac. Tu adores les gadgets. — Je m’achète tout ça au besoin, répliqua-t-il. Par nécessité plus que par envie. — Peut-être alors, un truc qui ne soit pas un objet ? suggéra-t-elle. Une séance de massage, une journée pour toi, un… — Une journée pour moi ne tient pas sur un bon d’achat, trancha-t-il. Ce qu’il me faudrait, c’est un chef qui n’envoie pas de mails le dimanche. Elle sourit. — Demande donc ça à ton Père Noël anonyme. — Hors budget, ironisa-t-il. La nuit venue, il tourna longtemps dans son lit. Dans sa tête défilaient vitrines, slogans, vœux : « succès professionnel », « nouveaux challenges », « prospérité financière ». Tout important, mais aussi superficiel que les guirlandes de Noël remisées en janvier. Qu’est-ce que je voudrais si personne ne me regardait, ni collègues, ni épouse, ni enfant, ni banque ? Pas de réponse. Une semaine avant la soirée, le bureau fourmillait. Les premiers paquets s’entassaient sur les tables. Certains cachaient leurs achats au fond d’un tiroir, d’autres les exhibaient fièrement. Le groupe discutait tenues, buffet, jeux. Katia annonçait : présence d’un animateur, d’un DJ, et « un moment spécial Secret Santa ». Arthur était toujours sans idée. — Tu traînes, remarqua Sébastien. Après, il ne restera que des trucs nuls. — Je réfléchis. — Faut pas trop réfléchir ! Moi, je me suis commandé un kit à barbecue. Toujours rêvé, jamais sauté le pas. Là, c’est l’occasion. Au déjeuner, il descendit s’installer au café du rez-de-chaussée. Les discussions tournaient autour des bilans, des enfants, des embouteillages. Sur l’écran au-dessus du comptoir défilait : « Offrez-vous un kit fête ! ». Il s’adossa à la baie vitrée, sortit son téléphone. Dans Google : « cadeau homme 40 ans ». Résultat immédiat : montres, portefeuilles, gadgets, coffrets whisky, bon pour un barbier. Ça, c’est pour l’image, pensa-t-il, pas pour ce que je ressens. Il ferma l’onglet, ouvrit sa messagerie perso. Notification d’une plateforme d’apprentissage à laquelle il s’était jadis inscrit : « Nouvelle session : cours de photographie. Inscriptions jusqu’à dimanche ». La photographie. Il pensa à son vieux réflex, acheté il y a dix ans, avant la naissance de son fils, quand le prêt immobilier semblait encore loin. À l’époque, il arpentait Paris avec, photographiant rues, vitrines, passants. Puis l’appareil finit au placard. Pas le temps, pas l’énergie, pas… sérieux. C’est naïf, murmura la petite voix critique. À quarante ans, se souvenir qu’on aimait prendre des photos ? Bientôt tu vas plaquer tout pour devenir artiste ? Ridicule. Il repoussa son plateau, gêné, comme surpris en flagrant délit de faiblesse. Je ne compte rien plaquer. Je voudrais juste… Mais il fut interrompu par un SMS du chef : « J’aurais besoin des chiffres Q3 ce soir ». Arthur soupira et remonta. Le soir, il fouilla l’armoire et retrouva son sac photo. L’appareil, lourd et froid, fonctionnait encore, mais la batterie était morte. Il retrouva le chargeur. Sa femme, curieuse, leva un sourcil : — Tu vas refaire des photos ? — Juste voir si je peux encore m’en servir. Quand la batterie fut suffisante, il sortit sur le balcon, fit quelques clichés du parking enneigé, des lampadaires, des autos. Rien d’extraordinaire. Mais quand il mit l’œil derrière le viseur, le vacarme dans sa tête se calma. Pas disparu, mais assourdi. Il se sentit mieux respirer. Peut-être que c’est ça, le cadeau ? Pas l’appareil en lui-même, mais l’autorisation de s’accorder du temps. Une heure par semaine. Juste pour ça. Sans se juger. Ça semblait à la fois enfantin et effrayant. Sa voix intérieure se moqua : À quoi bon un cours photo ? Rien ne changera. Mais une voix plus douce répondit : Pourquoi pas ? Tu dépenses bien sur des choses qui t’indiffèrent dans six mois. Ça, ça t’a déjà fait du bien. Il repartit sur son ordi, retrouva le mail pour le cours. Au programme : la lumière, la composition, la photo de rue. Séances en ligne, deux fois par semaine le soir. Tarif pile dans le budget Secret Santa, si on ne prenait pas la formule premium. Un cadeau de moi à moi, de la part d’un inconnu, pensa-t-il. Un inconnu qui se souvient de ce qui me faisait du bien et ne s’en moque pas. Il cliqua sur « Payer ». Restait la formalité du « paquet ». Selon le règlement du jeu, le cadeau devait être un objet remis de main à main. Difficile de dire en public « Je me suis inscrit à un cours en ligne ». Il fallait donc un « vrai » cadeau. Chez Monoprix, il acheta un carnet bleu nuit sans motif et une enveloppe. Il imprima la confirmation du cours, la glissa dans l’enveloppe. Sur la première page du carnet, il écrivit : « Pour les images que tu n’as pas encore prises ». Son écriture était hésitante mais lisible. Il hésita puis griffonna un mot. Il voulait que cela sonne comme les mots d’un humain, pas d’une pub de coaching. Après plusieurs versions raturées, il trouva : « Arthur, Parfois il est bon de se rappeler qu’on n’est pas que des bilans et des réunions. Prends un peu de temps pour voir le monde autrement. J’espère que tu le feras. Ton Santa » Il relut. Une petite boule au ventre. Ces mots semblaient étrangers, et pourtant, c’était tout ce dont il avait besoin. Ce “Santa” était plus bienveillant avec lui que lui-même d’habitude. Il rangea le tout dans du papier kraft et attacha un ruban rouge. Le paquet paraissait modeste. Sans logo, sans slogan. La soirée se passait dans une salle du centre d’affaires. Nappes blanches, guirlandes, DJ aux tubes usés. Costumes pour les uns, habits de tous les jours pour d’autres. Les cadeaux étaient alignés contre un mur, chacun une étiquette nominative. Arthur déposa son paquet. Autour, des sacs à logo, des boîtes, des formes étranges sous alu festif. — Alors, prêt pour la grande révélation ? lança Katia en passant. — Autant qu’on peut… À la moitié de la fête, l’animateur annonça le moment spécial. Musique plus douce, lumière tamisée. On riait déjà beaucoup, ambiance décontractée. — Cette année, Secret Santa l’a été pour de bon : chacun est devenu son propre magicien. Mais, bien sûr, faisons comme si de rien n’était ! Rires dans la salle. — Un à un, venez ouvrir votre paquet. N’oubliez pas, ce qui compte, ce n’est pas ce qu’il y a, mais ce que vous découvrez sur vous-même. Encore un qui parle en slogans, pensa Arthur. Quand ce fut son tour, une étrange appréhension le saisit. Il trouva son paquet, lut l’étiquette « Arthur Martin », retourna s’asseoir. — Alors ? Un énième kit barbecue ? chuchota Sébastien. Arthur ouvrit. Carnet, enveloppe. Son prénom manuscrit. Ses mains tremblaient. — Eh bien, c’est discret, ça au moins, commenta Sébastien. Arthur ouvrit, lut la lettre. Autour, on s’esclaffait devant des bon d’achats pour le spa, une boîte de jeux de société… Il aperçut la comptable Sylvie émue devant un livre de yoga, Katia riant d’un mug « Employé du mois ». Il lut à nouveau le billet. Les mots, écrits par lui-même, lui paraissaient tout à coup venus d’un autre. Tu n’es pas que des bilans et des réunions. Quelque chose remua désagréablement — une gêne d’avoir été vu. Mais, en même temps, un soulagement d’être compris sans jugement. — Alors, c’est quoi ? insista Sébastien. — Un cours. De photo. Et un carnet. — Punaise, t’as été gâté ! Ce doit être quelqu’un de créatif. On n’a pas le droit de demander qui… ? — Non, répondit Arthur. — Tant pis, répliqua Sébastien, déjà absorbé par son propre coffret barbecue. Tu feras les photos du prochain séminaire ! Arthur referma le carnet. L’animateur blaguait sur scène, certains dansaient. Autour, le bruit. Mais à l’intérieur, un calme inattendu. Un SMS de sa femme attendait sur l’écran : « Ça va ? ». Il répondit : « Oui, cadeaux rigolos. Je me suis offert un cours », puis effaça la dernière phrase et tapa : « Je te raconterai ». Il rentra tard. Dans l’immeuble, silence, odeur de clémentines. Sa femme lisait à la cuisine, son fils dormait déjà. — Alors ? Tu as eu quoi ? Il posa le carnet et l’enveloppe. — C’est tout ? — Il y a aussi quelque chose dedans, répondit-il en ouvrant la lettre. Elle lut, releva les yeux. — Tu t’es écrit à toi-même ? — Oui. J’ai aussi payé un cours de photo. Elle acquiesça, sans moquerie ni remarque. — Super cadeau. Tu adorais ça. — Ça date d’avant, murmura-t-il. — Et alors ? Avant ne veut pas dire fini. Il haussa les épaules mais sentit quelque chose bouger en lui. Comme un meuble qu’on ose enfin déplacer. — On verra. Le 1er janvier, il se leva sans réveil. Le matin était gris sur la cour remplie d’autos, plaques de neige. Il avait mal à la tête mais sans excès. Sa femme et son fils étaient partis réveillonner chez ses beaux-parents, il devait les rejoindre plus tard. Un silence paisible planait sur l’appart. Arthur prépara un café, ouvrit le carnet, relut : « Pour les images que tu n’as pas encore prises ». Il alluma l’ordi, retrouva le mail d’accès au cours. La première séance n’aurait lieu que dans une semaine, mais il put déjà visionner l’intro. Une voix tranquille parlait de capturer la lumière, pas d’efficacité. Il remarqua tout à coup qu’il ne pensait pas à ses mails pro. Son portable restait dans l’autre pièce, sans stress. Ensuite, il prit son appareil et descendit dans la cour. Air frais mais doux. On descendait les poubelles du Réveillon, on promenait le chien. Une vieille guirlande traînait sur l’aire de jeux. Il leva la caméra, visa. Des branches, des balcons, des fils électriques. Rien d’impressionnant. Mais en appuyant sur le déclencheur, il sentit que, pour une fois, il agissait pour lui. Pas pour un reporting, pas un KPI, ni une présentation. Juste pour lui. Il prit d’autres clichés, puis rentra, transféra les photos. Certaines loupées, d’autres banales. L’une d’elles l’intrigua pourtant : le reflet des fenêtres dans le pare-brise d’une voiture. Il zooma : son ombre tenait l’appareil dans la glace. Un cadeau d’un inconnu, pensa-t-il. Qui n’était autre que lui-même. Et c’est bien comme ça. Il referma le logiciel, termina son café. Bientôt la rentrée, les dossiers, les réunions. Mais aussi ce cours, ce créneau réservé, qu’il essaierait d’honorer. Il ouvrit le carnet, ajouta la date. Puis, sobrement : « Cour, matin, reflet sur pare-brise ». Une ligne simple, mais qui lui appartenait. Il posa son stylo et, sans s’en rendre compte, envisagea l’avenir autrement : pas seulement en termes d’échéances. Il y avait, dans ce futur, un minuscule espace où il pouvait juste regarder et choisir — pour lui. Ce n’était pas grand-chose. Mais ça suffisait pour mieux respirer. Il se resservit un café, ouvrit le planning du cours. En bas de page, un champ « Notes personnelles ». Il inscrivit : « Ne pas annuler pour le boulot ». Un sourire lui vint : la vie se débrouillerait bien pour chambouler ses plans. Mais désormais, il s’accordait au moins le droit d’essayer. Et ça aussi, c’était un cadeau.