Le Billet Gagnant et ses Promesses de Bonheur

Mesdames, prenez place! On va fêter ça comme il se doit, comme une vraie réunion de famille. Le temps file, vous ne voyez? Quarante ans déjà, et pourtant cest comme hier que je suis entrée ici, se souvienttelle, Thérèse, en dressant la table. Des toasts au saumon fumé, une petite salade maison, des quiches chaudes sorties du four du salon de coiffure voisin, on se régale les doigts! Et le gâteau, bien sûr. Un verre pour la vie, pour lamitié, pour tout ce qui est beau. «Les filles nont nulle part où courir», lanceelle. Nathalie a trentesept ans. Dabord bibliothécaire, elle travaille depuis quinze ans à la poste. Elle a amené Céline Mikhailova avec elle. Avec elles, lennui nexiste pas! Et Thérèse a invité son ancienne cheffe du bureau de poste, impossible de loublier! Elles ont partagé les mêmes bancs, même pausescafé, presque une seconde famille. Aujourdhui, Inès, la vieille directrice, est retraitée, assise avec ses petitsenfants.

Thérèse a passé toute sa vie à la poste du même quartier. Elle a fini le collège, na pas pu entrer à lécole professionnelle, et ses parents ont emménagé chez les grandsparents. On la laissé un petit deuxpièces au cinquième étage. Elle était aux anges, même à dixhuit ans, quand elle a pris ce poste: «Je ne resterai pas aux dépendances de mes parents, je dois subvenir à mes besoins». Elle pensait rester quelques années, puis décider ce qui lattendrait. Léquipe était formidable: Inès, la cheffe, la prise sous son aile dès le premier jour, lui a tout expliqué, le travail était simple, sans surprise. Mais rien nest plus stable que linstant présent. Thérèse a distribué journaux et magazines, remis les pensions aux retraités, tenait le registre des abonnements. Puis les ordinateurs sont arrivés, tout est devenu plus léger. Le destin de Thérèse et de ses copines ressemble à un miroir: divorcées, mères célibataires, leurs enfants grandissaient dans le même hall, couraient vers leurs mères pour le déjeuner, faisaient leurs devoirs à leurs côtés. Le petit Mika, le chiot de Thérèse, et la fille de Céline, manucure du salon, ont grandi ensemble, aujourdhui mariés, avec la petite Mila, la petitefille ravissante, qui vient jouer chez Thérèse. Aujourdhui, Thérèse Andréa est directrice du bureau, le flambeau quInès lui a transmis il y a quelques années.

Alors, les filles, comment ça se passe sans moi? Si je navais pas mes petitsenfants, je travaillerais encore, soupire Inès en levant son verre. À notre santé, à notre équipe, à notre bonheur, mes chères! sexclameelle, en sadressant à Thérèse. Et Thérèse, tu te sens comment? Tu gères, non? Nathalie et Céline se regardent, éclatent de rire. Tout roule! On reçoit les colis, on fait les virements, on papote avec les messieurs charmants du quartier! Inès, intriguée, prend un morceau de quiche. Ah, les charmants messieurs! Parlezmoi en détail, je veux tout savoir. Vous avez la vie dure, les filles, comme avant! lancetelle. Viens plus souvent, Inès, tu habites à côté. Amène tes petitsenfants, ils sont les nôtres. On a construit des tours de colis, griffonné sur danciens formulaires, aidé le facteur Vasily. Tout le monde a grandi, alors ramèneles!

Thérèse rougit, dépose la quiche. Il y en a un. Hier encore il est venu, divorcé, son fils étudie à Marseille, il lui envoie des paquets, fait des virements. Il a acheté un ticket de loterie. Ce nest pas pour ça quil vient, sinterpose Céline, exaspérée. Il attend que Thérèse Andréa sorte, il ne vient pas avec nous, cest clair! Inès, taquine, soulève son verre. Allez, les filles, à lamour! Nathalie, tu es encore jeune! Prends exemple sur Thérèse, qui peut même finir par se marier, qui sait?

Deux jours plus tard, Konstantin Nikolaievich fait irruption à la poste, cherchant du regard Thérèse. Céline crie: Thérèse, on tattend! Konstantin, embarrassé, sort son ticket de loterie, prétend vérifier le résultat. Thérèse, tout aussi gênée, met le lecteur en marche. Le numéro saffiche: cest impossible, cest un gain astronomique. Elle pâlit, les yeux écarquillés. Monsieur Konstantin, regardez, cest votre gain! Les chiffres défilent, zéro après zéro, un jackpot inouï. Ce nest pas à nous de le prendre, explique Thérèse en rendormant le ticket, détaillant la procédure pour encaisser. La porte claque derrière le chanceux.

Eh bien, ça narrive pas deux fois, nestce pas? se dit Nathalie, étonnée.

Le lendemain matin, la porte de la poste souvre en grand. Konstantin entre, vêtu dun costume flambant neuf, un bouquet somptueux en main. Bonjour, Thérèse Andréa! Je nai pas osé plus longtemps. Vous êtes magnifique, directrice, femme exceptionnelle. Moi, je ne suis quun retraité, un vieux célibataire sans le sou. Vous avez tiré le ticket gagnant de votre poche, comme le disait ma mère. Thérèse, acceptez dêtre ma femme! Construisons un bonheur qui dure toute la vie! sagenouilletil, offrant les fleurs. La salle explose de joie, même les habitués de la poste applaudissent.

Le mariage est intime, les proches, les collègues, la salle de poste transformée en salle à manger, comme à la maison. Inès, rayonnante, déclare: Je le sentais, ce serait la fin de ce chapitre! Amère à souhait.

Peu après, Thérèse quitte la poste, son mari la presse de partir à la mer, de bâtir une maison de campagne. Les projets fusent. Elle réunit ses amies dans un restaurant pour fêter son départ à la retraite. Les larmes coulent, mais elle promet de revenir, la poste nest plus loin. Elle recommande Nathalie à sa place, en lui murmurant: Peutêtre que toi aussi, tu tireras ton ticket chanceux.

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Le Billet Gagnant et ses Promesses de Bonheur
La maison de tous les conflits — Et en quoi cela concerne-t-il ma maison ? Tatie Claudine, qui venait déjà de sortir un bocal de cornichons et un morceau de fromage du réfrigérateur, se retourna. — Comment ça ? Tu vois bien : dans la petite chambre où je dors d’habitude, il y a des travaux ! Et là, mon fils, ma belle-fille et les trois petits-enfants sont là ! Je n’ai même pas de place pour les coucher ! Alors j’ai décidé : je viens ici, je passe la nuit, demain matin je repars, je règle les soucis avec l’équipe de travaux et, promis, tout va rentrer dans l’ordre ! *** Sophie fut tirée d’un rêve très agréable par un bruit sec venu du rez-de-chaussée. Elle sursauta, s’assit sur son lit et tendit l’oreille… — Mais qu’est-ce que… — chuchota-t-elle dans l’obscurité de la chambre, située à l’étage. Plus aucun bruit suspect, uniquement le tic-tac de l’horloge murale — autrefois apaisant, devenu soudain menaçant… « Sans doute une branche qui a cassé et est tombée sur le perron, pensa-t-elle, ou alors un vieux meuble qui s’effondre… La maison est ancienne. Je verrai ça demain matin. » Sophie se rallongea pour replonger dans son rêve… mais à peine s’assoupissait-elle qu’un nouveau bruit retentit en bas. Moins assourdissant que le premier, mais beaucoup plus inquiétant. Un frottement… Des pas. Quelqu’un marchait en bas. Et ce n’était sûrement pas le chat. La peur la tétanisa. Ce n’était pas un rêve. Des cambrioleurs. Dans SA maison. Et ça, c’était dans le meilleur des cas… Elle n’osait imaginer pire. Paniquée, Sophie sauta hors du lit. Le sol froid sous ses pieds la fit frissonner, mais sa sueur était due à la peur. Son regard se porta sur la table de nuit. Une vieille lampe en laiton, lourde, au pied massif, trônait là. Une vraie massue. Impossible de rater sa cible… Elle la saisit, puis, presque à quatre pattes, s’approcha silencieusement de la porte de la chambre. Elle entrouvrit la porte d’un millimètre. Le couloir était plongé dans le noir, mais la lumière du lampadaire extérieur traversait la fenêtre près du plafond, dessinant des ombres inquiétantes. Les pas s’arrêtèrent. Le cambrioleur (ou les cambrioleurs ?) s’immobilisait devant l’escalier, non loin de la cuisine. Sophie descendit sur la pointe des pieds. Collée au mur, elle prit une profonde inspiration, repensant à ces cours d’autodéfense abandonnés après une seule séance. C’était maintenant ou jamais. Elle fonça, lampe levée au dessus de la tête. — Je vais vous montrer ce que… ! hurla-t-elle, visant la silhouette dans l’obscurité, dos à elle, à la base de l’escalier. La silhouette n’eut même pas le temps de se retourner. Mais Sophie rata sa cible. Et, heureusement ! Car ce n’était pas un cambrioleur armé qui se trouvait là : c’était tatie Claudine. Sophie resta figée, bras pendants, puis, se ressaisissant, atteignit l’interrupteur. — Tatie Claudine ? Claudine serrait dans ses bras un sac en toile, les yeux écarquillés devant Sophie, affublée d’un t-shirt rigolo et d’un pantalon de pyjama. — Ma petite Sophie ! Oh Seigneur ! — tatie Claudine, la main sur le poignet pour contrôler son pouls, — Je suis en mode alerte ! Tu as failli m’assommer… Sophie expira comme elle ne l’avait plus fait depuis ses résultats du bac. — Tatie, j’ai cru que c’était des voleurs ! Pourquoi faire peur comme ça… Je viens de voir défiler ma vie en descendant. Elle posa le pied en laiton de la lampe sur une marche. — Toi tu as cru… et moi, imagine si tu m’avais vraiment frappée… — tremblait Claudine. — Mais comment êtes-vous entrée ? Claudine se souvint alors que c’était à elle de s’expliquer, pas de faire la morale. — Pardon, ma chérie, pardon. Je ne voulais pas te réveiller. Je croyais que tu dormirais bien. J’ai vraiment fait tout doucement… — Doucement ? — répéta Sophie. — On a entendu un beau vacarme pourtant. — C’est moi, j’ai fait tomber le porte-manteau dans le couloir. Après ça, je cherchais où poser mes sacs… — Vos sacs ? — Sophie jeta un œil dans le couloir — plusieurs sacs de courses y attendaient. — Mais pourquoi débarquer chez moi à trois heures du matin ? — Bon, « débarquer », c’est un grand mot… — protesta Claudine, — Je venais juste te rendre une petite visite. — Une visite ? Vous aviez gardé un jeu de clés ? — fit-elle le lien, un peu incrédule. Oups, Claudine s’était fait pincer. — Oh, c’est pas tout à fait… enfin, un peu… disons qu’en faisant du rangement, je suis tombée sur un autre trousseau ! Je l’avais complètement oublié ! Sophie s’adossa au mur. Elle ne savait plus rire ou pleurer. — Bien, — lâcha-t-elle sèchement, — vous avez retrouvé un trousseau. Mais pourquoi venir ici, si tard, sans prévenir ? Vous savez que j’ai peur du noir seule. En écoutant Sophie, Claudine fit le tour du salon, ouvrit toutes les portes. — Oh, comme c’est propre ici ! Tu es douée, ma Sophie. Mais tu vois, c’est la panique chez nous. — Quelle panique ? — demanda Sophie. Claudine entra dans la cuisine, visible depuis le salon, et ouvrit le réfrigérateur sans lumière. Le rayon du frigo éclairait sa silhouette penchée. — Tu sais, Antoine et sa femme sont arrivés à l’improviste ! Et les petits-enfants aussi… — En quoi c’est lié à ma maison ? Tatie Claudine, qui avait déjà récupéré le bocal de cornichons et le fromage, se retourna. — Tu sais bien : dans la pièce où je dors d’habitude, il y a les travaux ! Et là, toute la famille… Je n’ai même pas de place ! J’ai donc décidé de venir dormir ici, je repars demain matin, je règle ça avec les ouvriers… tout ira bien ! Il aurait vraiment fallu la sonner à la lampe. — Tatie Claudine… Je ne veux pas être désagréable, mais techniquement, cette maison est à moi maintenant. Claudine acheva son morceau de fromage, reposa le bocal, et interrogea Sophie du regard. — Et alors ? Tu ne vas pas accueillir ta tatie ? Dans la maison que je t’ai vendue pour pas cher, en plus ! On aurait dit qu’elle l’avait offerte, philanthropiquement. — Je vais vous accueillir, tatie, — céda Sophie, après cette nuit éprouvante, — mais c’est la première et dernière fois. Vous passez la nuit, demain vous repartez. Il fallut faire le lit en bas, sur le canapé neuf prévu pour les invités, mais encore jamais utilisé. Le matin, Claudine, découvrant à quel point Sophie avait emménagé, fouillait chaque tiroir. — Oh, mais c’est quoi ça ? Un nouveau blender ? Celui que je t’ai donné fonctionnait encore, tu disais qu’il était vieux ! Tu ne sais pas apprécier les bonnes choses. À midi, Sophie espérait voir Claudine plier bagage — mais elle n’en fit rien. — Ma Sophie, tu es vraiment gentille de ne pas m’avoir mise dehors ! Tu sais, j’ai réfléchi… À quoi donc ? — Vous avez réfléchi à quoi, tatie ? — Les travaux ne seront pas finis en un jour… L’équipe promettait mercredi, mais ils repoussent pour la troisième fois. Ils te disent une date, font autre chose… Et Antoine est là pour longtemps, il leur faut bien un logement ! — J’ai mes propres projets… — répondit Sophie. — Mais comment je gêne tes projets ? Je dors sur le canapé, comme hier. Je serai discrète comme une souris ! Tu ne sauras même pas que je suis là. — Je l’ai déjà remarqué ! — s’exclama Sophie. — Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ? — demanda-t-elle d’un ton plaintif. Impossible pour Sophie de dire un « non » catégorique. Surtout à une tante. Surtout qu’elle demandait quelques jours, pas l’éternité. Et puis, cette maison avait été longtemps la sienne… — D’accord, — murmura Sophie, — mais seulement jusqu’à mercredi. Et pas d’autres invités. — Jusqu’à mercredi ! Promis, juré ! Mercredi arriva. Les travaux chez Claudine n’étaient pas finis. Une semaine passa. Sophie découvrit qu’elle vivait désormais dans une chambre d’hôtel où elle avait droit à la cuisine… seulement quand tatie Claudine avait fini d’y opérer. Et bien sûr, elle devait aussi assurer l’entretien. — Ma Sophie, tu n’aurais pas une autre serviette ? Celle-ci est sale. Tu la laveras, hein ? Sophie se sentait épuisée. Elle aurait aimé laver uniquement ses affaires, avoir la cuisine pour elle, passer du temps tranquille dans sa chambre. Elle se mit à fermer sa chambre à clé, ce qui provoquait les protestations indignées de Claudine. — Tu as peur que je te pique quelque chose ? Ou c’est quoi, cette manie ? — Je veux juste un peu de solitude… — Parce que je t’agace ? Oui ! Mais, à voix haute, Sophie répondit : — Non. Enfin, au bout de deux semaines, Antoine et sa famille partirent, emportant la moitié des provisions du congélateur. Sophie décida qu’il était temps de congédier ses hôtes. — Tatie Claudine, j’espère que ce soir, vous pourrez enfin dormir chez vous ? — Bien sûr, Sophie ! Mais ce n’était pas tout. — J’ai besoin que vous me rendiez les clés avant de partir. — Pourquoi mes clés ? — Elles ne sont plus à vous. Vous m’avez vendu cette maison. Elle est à moi. Les clés ne doivent appartenir qu’à moi. — Tu me mets à la porte ? — avec les yeux du Chat Potté. — Avec tout le respect possible, vous êtes une invitée. Les invités n’ont pas les clés. — Oh, Sophie, tu sais bien que j’ai vécu ici tant d’années… Je connais chaque recoin. — Je comprends vos sentiments, mais… C’est votre décision de vendre, pas de m’offrir. — Et alors ? Tu pourrais tout de même me laisser passer quelques jours ! Je ne m’installe pas définitivement ! — Tatie Claudine, vous êtes restée deux semaines, avez vidé mon frigo, dormi sur mon canapé, et voilà maintenant que vous ne voulez plus rendre les clés ! Ce n’est plus de l’hospitalité. — On aurait pu vivre ici toutes les deux… — suggéra-t-elle. — N’y pensez pas ! — s’emporta Sophie. Alors la tatie, vexée, sortit ses clés. — Voilà, prends-les. Je ne remettrai jamais plus les pieds ici ! — Au revoir, tatie Claudine. Le message était limpide : il était temps de partir. — Très bien. Ne m’appelle plus. Si tu ne veux plus me voir, à quoi ça sert de nous parler ? — ajouta-t-elle. — Comme vous voudrez. Impossible de se séparer paisiblement, tatie Claudine bougonnait en faisant ses bagages. Mais, une fois la porte refermée derrière elle, Sophie soupira de soulagement — sans aucun remord.