Avant même de commencer, elle a perdu

Paris, le 12 décembre 2025

Cher journal,

Ce soir, la maison a vibré dune tension que je navais jamais ressentie. Ma mère, Valérie, ma intercepté dans le couloir, le visage crispé, comme si elle voulait percer le mystère de mes allées et venues nocturnes. «Kévin, tu vas enfin me dire?» a-t-elle lancé, ses yeux me suivant du regard, rougeoyant dune colère à peine contenue. Elle ma fait passer la main sur la poignée de porte, comme pour sassurer que je ne partirais pas avant davoir eu ma réponse.

Jai eu vingtdeux ans et, jusquici, je navais jamais su mentir à ma mère. À chaque fois, elle savait lire dans mes gestes, dans le rougissement de mes joues, dans le frôlement de mes doigts sur le métal froid. «Maman, questce que tu vas encore dire» aije marmonné, le souffle court. Elle, implacable, a insisté: «Jai le droit de savoir avec qui mon fils sort.»

Après un long instant, jai lâché le nom que je gardais secret depuis quelques mois. «Elle sappelle Véronique», aije enfin prononcé. Le mot a glissé hors de ma bouche comme une perle rare, et le visage de ma mère sest éclairé dune lueur inattendue, presque enfantine. Elle a répété le prénom, le goûtant comme on savoure un bon vin nouveau, et un amer sest répandu dans son cœur.

Je suis reparti dans ma chambre, la porte se refermant doucement derrière moi, tandis que le couloir restait vide, peint de blanc usé près de la serrure. Le nom «Véronique» résonnait, lourd, dans le silence. Ma mère, depuis toujours, a été mon univers, la seule femme qui comptait à mes yeux depuis le départ de mon père avant même ma naissance. Elle ma élevé seule, sacrifiant sommeil et repas, refusant toute petite douceur pour moi. Aujourdhui, la jalousie la frappée à lestomac, cruelle et aiguë. Elle pressait sa paume contre sa poitrine, comme pour étouffer le feu qui la rongeait.

Je ne suis quun garçon de vingtdeux ans, mais elle, quarantecinq ans, devait déjà accepter que je trouve ma voie. Comprendre, cest une chose; accepter, cest une autre. Pendant des années, elle a été le centre de mon univers, partageant chaque victoire, chaque dispute, chaque premier baiser même celui que jai donné à Léna, de la classe voisine. Et maintenant, elle découvre que jai une vie que je garde cachée.

Le bouillon du thé a sifflé, la bouilloire sest éteinte, mais elle na même pas bougé. Pendant les jours qui ont suivi, elle a observer mes alléesetretours, mes messages qui séchappaient dun sourire vers lécran du téléphone. Ces sourires, autrefois réservés à elle, lui semblaient désormais des aiguilles plantées sous mes ongles.

Un soir, elle a décidé dintervenir. «Invitela à dîner,» at-elle dit, la voix ferme. Jai levé les yeux de ma soupe de potiron. «Qui?»
«Véronique, ma petite. Jaimerais la rencontrer.»

Je me suis retrouvé, cuillère en bouche, à hésiter. La soupe a éclaboussé la nappe, marquant dun rouge vif le tissu blanc. «Maman, on ne devrait pas cest trop tôt,» aije bégayé. Elle a haussé les sourcils, piquée dune pointe dironie: «Trop tôt? Depuis quand vous sortez ensemble? Trois mois? Quatre?»

Le repas a perdu son goût. «Je ne sais pas, cest juste» aije balbutié. «Quoi? Tu as honte de moi ou delle?» at-elle rétorqué, le ton piqué de défi. «Personne ne membarrasse!» aije répliqué, frustré. Elle a alors proposé: «Samedi, sept heures. Je préparerai quelque chose de bon.»

Les jours avant le samedi, elle sest transformée en stratège. Elle planifiait le menu, répétait des questions devant le miroir, imaginait la jeune femme comme une gamine de vingt ans, naïve, aux lèvres retravaillées, aux cils surchargés. Elle se voyait déjà en belle-mère autoritaire, prête à dominer la scène comme dans les feuilletons télévisés. Elle croyait gagner le droit de donner les ordres après vingtdeux ans de maternité.

Samedi, la table était dressée sous une nappe immaculée, la porcelaine réservée aux grandes occasions étincelait, le poulet rôti embaumait le salon, les salades brillaient dans leurs coupelles de cristal. Tout était sous contrôle, jusquà ce que la sonnette retentisse.

Je me suis ajusté la chemise, jai redressé le col, un sourire de propriétaire sest dessiné sur mes lèvres. Jai ouvert la porte. Sur le seuil se tenait une femme dune trentaine dannées, cheveux sombres coiffés avec élégance, un collier dor fin et une robe simple mais coûteuse. Ses yeux étaient calmes, confiants, avec une pointe damusement.

«Vous devez vous tromper dadresse,» aije tenté, mais avant que je ne finisse, mon frère mon père, qui nétait jamais vraiment parti a fait irruption dans le couloir. Son visage sest illuminé, radieux comme un enfant devant le sapin de Noël.

«Véronique!» at-il crié, la prise dans ses bras, lembrassant sur le sommet de la tête. «Je suis si heureux que tu sois là. Javais peur que tu changes davis.»

Le choc ma figé, moi et ma mère, pendant que la vérité se dévoilait. Ma mère, qui attendait une jeune fille timide, se retrouvait face à une femme de mon âge, presque ma sœur en apparence, qui semblait faite pour moi, pas pour être domptée.

«Entrez,» aije entendu dire ma mère, la voix sèche, étrange.

Le silence sest installé autour de la table. Je servais la salade en silence, les mots préparés sévaporaient. Elle nétait plus la cible dune interrogatoire, mais la cible dune assurance calme, dune confiance qui me rappelait quelle ne pouvait pas être mise à lécart comme une simple rivale.

«Que faitesvous dans la vie?» at-elle finalement demandé.
«Jai mon agence de design dintérieur. Je travaille surtout sur des projets commerciaux, hôtels, restaurants.»

Elle a souri, comme si cela confirmait son statut dindépendante prospère. Jai alors demandé: «Depuis quand?» Elle a répondu: «Cinq mois. Nous nous sommes rencontrés à une exposition dart contemporain. Il a un œil sensible pour la peinture, cela ma tout de suite attirée.»

Elle a évoqué la différence dâge, la rejetant comme un chiffre sans importance. Son regard était serein, presque imperturbable. Mon cœur sest serré quand elle a posé sa main sur mon bras, un geste doux qui a tranché mon âme plus profondément que nimporte quel mot.

«Vous lavez séduit,» aije lâché, la colère montant.
«Maman!» a rétorqué mon frère, la voix aigüe, brisant latmosphère.

Le ton sest élevé, les mots se sont enchaînés. Ma mère, désemparée, a crié linterdiction, mais mon frère sest levé, a quitté la pièce, laissant ma mère et Véronique dans un silence assourdissant. Une minute plus tard, il est revenu, tenant une petite boîte en velours.

«Non, non, non!» at-elle crié, avant que mon frère ne sagenouille, ouvrant la boîte où brillait une bague de diamant sur un fin anneau dor. «Je ne me soucie pas de ce que les autres pensent. Tu es la seule qui compte, Véronique. Veuxtu mépouser?»

Son sourire était large, rempli dune tendresse qui ma fait tourner le dos. Elle a acquiescé, et le monde a semblé se fendre en deux.

Après leur départ, la porte sest refermée avec un déclic discret. Ma mère, assise à la table encore décorée, fixait les trois assiettes, les trois verres, les trois jeux de couverts. Elle a perdu, sans même vraiment commencer à jouer. Elle voulait être la bellemère redoutable, imposer son autorité, mais elle a reçu une femme qui ne se laissait pas dompter.

Le silence de lappartement pesait sur ses épaules. Elle a compris, enfin, que mon frère navait pas seulement couru vers Véronique, il avait fui mon emprise, ma surprotection, mon «je sais mieux que toi». Il était parti vers celle qui le voyait comme un homme, pas comme un petit garçon.

Le poulet se refroidit, les salades se dessèchent, et moi, je reste seul dans ce lieu impeccablement rangé, ne sachant plus quoi faire.

Cette nuit, jai compris que lamour ne se possède pas, il se respecte. Ma mère a voulu contrôler, mais le vrai contrôle vient du lâcherprise. Leçon que je garderai : laisser les êtres chers choisir leur chemin, même si cela blesse notre orgueil.

À demain, cher journal.

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