Itinéraire vers là-bas Aujourd’hui Nadège était assise au bord du lit, contemplant son sac à dos de voyage ouvert. Il reposait sur le sol, affaissé, la fermeture éclair distendue, tel un vieux chien qui doute qu’on l’emmène vraiment se promener. Sur la chaise, une veste, sur le rebord de la fenêtre, des billets, et sur le téléphone, un rappel clignotant : « Train, 10h20 ». Dans la cuisine, le thé refroidissait. Dans l’évier — deux assiettes, une tasse, un couteau. Au frigo — des boîtes soigneusement rangées, avec de la soupe et des choux farcis qu’elle avait préparés « au cas où », bien qu’elle vive seule désormais. Son fils louait une chambre près de son travail, sa fille étudiait dans une autre ville. Son ex-mari appelait parfois pour des affaires, comme s’ils étaient encore une petite entreprise familiale, mais sans statuts communs. Nadège se leva, s’approcha de la fenêtre. Dans la cour, le voisin promenait son chien poilu, deux adolescentes fumaient sur l’aire de jeux, vêtues de doudounes identiques. Elle savait que dans un mois, dans trois, la scène serait la même. Sauf que les doudounes céderaient la place à des vestes plus légères. Elle avait acheté le sac à dos une semaine plus tôt dans un magasin de sport près du métro. Le vendeur, un jeune d’une vingtaine d’années, lui avait longuement expliqué le volume, le dos, des « sangles » dont elle n’avait pas retenu le nom. Elle hochait la tête sans vraiment écouter. L’essentiel, c’était d’y glisser un jean, un sweat, une trousse de secours et le livre qu’elle n’arrivait jamais à finir. La décision de partir seule n’était pas venue tout de suite. D’abord, elle avait eu l’impression que sa vie était coincée entre deux arrêts. Les enfants avaient grandi, le mari était parti, le travail en comptabilité était devenu purement mécanique. Le matin — bus, bureau, rapports, déjeuners dans des barquettes en plastique, le soir — supermarché, télé, séries interminables où les femmes de son âge ont des amants, des catastrophes ou des révélations soudaines. Dans sa vie, il n’y avait ni l’un, ni l’autre, ni le troisième. Il y avait l’habitude d’être utile et le vide quand cette utilité s’arrêtait. L’idée du voyage est née quand une collègue a apporté un guide sur les villes du nord et lui a dit qu’elle partait avec son mari « comme ça, en train, avec des correspondances, sans agence ». Nadège feuilletait les pages avec des photos de gares, de rivières, de maisons en bois, et pensait qu’elle n’était jamais allée plus loin que le chef-lieu du département. D’abord, elle a balayé l’idée. Puis, le soir, elle a ouvert son ordinateur et s’est mise à regarder les billets, les prix, les itinéraires. Le site buggait, la carte sautait, elle se perdait dans les dates, mais à minuit, une chaîne s’est affichée : sa ville — Orléans — Tours — un petit village au bord de la Loire, dont elle peinait à prononcer le nom. Elle a imprimé les billets et les a rangés dans la pochette des documents. Le lendemain, elle en a parlé à son fils en visioconférence. — Tu pars seule ? — il a plissé les yeux. — Maman, qu’est-ce que tu vas faire là-bas toute seule ? — Je vais voir comment vivent les gens, — a-t-elle répondu, veillant à garder la voix posée. — Je vais me promener. Me reposer. — Peut-être avec une copine ? — a-t-il insisté. Les copines, à vrai dire, étaient occupées. L’une avait des petits-enfants, l’autre un second mariage, la troisième un jardin et des plates-bandes. Et puis il y avait la peur d’entendre : « Tu es folle, partir seule quelque part ? » — C’est plus simple comme ça, — a-t-elle dit. — Je n’ai pas à m’adapter à quelqu’un. Son fils a haussé les épaules, mais à la fin de la conversation, il a dit : — Fais attention. Appelle-moi. Et ne dépense pas tout sur ta carte. Son ex-mari a réagi autrement. — Tu vas où ? — il a répété au téléphone. — À Tours ? Mais qu’est-ce qu’il y a à faire là-bas ? C’est… la province. — Je ne suis pas Paris non plus, — a-t-elle répliqué. — Je veux juste y aller. Il s’est tu, puis a demandé si elle avait besoin d’aide pour la valise. Elle l’a imaginé entrant dans son appartement, posant la valise dans le couloir, regardant autour de lui comme pour vérifier qu’elle n’avait pas quelqu’un. Elle a refusé. Maintenant, debout à la fenêtre, elle essayait de comprendre ce qu’elle craignait le plus : la route ou de revenir et de se retrouver au même point. Elle a fini son thé refroidi, fermé le sac à dos, vérifié les billets, le passeport, le portefeuille. Dans le couloir, elle a enfilé ses bottines, éteint la lumière dans les pièces. L’appartement est devenu tout de suite étranger, comme une chambre d’hôtel dont on a déjà emporté les valises. Dans l’escalier, ça sentait le produit ménager et le parfum de quelqu’un. Dehors, il faisait frais, le vent soufflait. Elle a relevé le col de sa veste, attrapé son sac et est partie vers l’arrêt de bus. À la gare, c’était bruyant. Les gens se pressaient, certains râlaient dans la file, des enfants criaient. Nadège, serrant son sac contre elle, se frayait un chemin vers le tableau d’affichage. Son train était le troisième en partant du bas. Il restait quarante minutes avant le départ. Elle s’est assise sur une chaise en plastique près de la fenêtre. À côté, une femme d’une cinquantaine d’années racontait bruyamment au téléphone que son mari « avait encore tout mélangé ». Un jeune homme avec des écouteurs mangeait un chausson, des miettes tombaient sur sa veste noire. Nadège a sorti une bouteille d’eau de sa poche, a bu une gorgée, a regardé son profil reflété dans la vitre. Son visage semblait fatigué, mais pas vieux. Juste le visage de quelqu’un qui a longtemps suivi le même itinéraire et qui soudain bifurque. Quand l’embarquement a été annoncé, elle s’est levée et est allée vers le quai. Le sac tirait sur ses épaules, mais cette sensation lui plaisait. Comme si la lourdeur prouvait qu’elle partait vraiment quelque part. Dans le wagon, sa place était près de la fenêtre. En face, un jeune couple avec des sacs plus petits était déjà assis. La jeune femme a souri à Nadège, s’est décalée pour libérer le passage. — Je vous aide ? — a proposé le garçon, tendant la main vers son sac. — Merci, je vais y arriver, — a-t-elle répondu, et, en forçant un peu, a hissé son sac sur la tablette du haut. Ce n’était pas très gracieux, mais elle l’a fait sans aide. Elle a ressenti une fierté enfantine. Le train est parti. Dehors défilaient les immeubles gris, les garages, les terrains vagues. La jeune femme en face a sorti un livre en anglais, le garçon a lancé quelque chose sur son téléphone. Nadège regardait par la fenêtre, puis a ouvert son livre, mais les mots sautaient, sans former de sens. Elle pensait à ce qu’elle ferait en arrivant. À Orléans, elle avait réservé un logement bon marché sur un site. Les photos montraient une chambre propre, aux murs blancs et au lit en bois. La propriétaire échangeait avec elle sur le messager, mettait des smileys et l’appelait par son prénom. Ensuite, il y aurait un bus pour Tours, puis un autre train pour le village au bord de la Loire. Là — trois jours, juste comme ça, sans programme touristique. — Vous partez en vacances ? — a soudain demandé la jeune femme en face. — On peut dire ça, — a répondu Nadège. — Je vais visiter des villes. — Super, — a dit la jeune femme. — Nous, on voulait faire du stop, mais ma mère n’a pas voulu. Alors on voyage comme des gens sérieux. Elle a ri, le garçon a souri. Nadège a souri aussi. La conversation s’est arrêtée d’elle-même, et ça lui convenait. Le soir, le wagon s’est rempli d’odeurs de nourriture, de sandwichs, de café soluble. La contrôleuse passait avec le chariot, servait le thé dans des verres à pied. Nadège mangeait des œufs durs et des concombres qu’elle avait emportés. Elle sentait les regards — certains pensaient sûrement qu’elle allait chez des proches ou dans une maison de repos. Peu imaginaient qu’une femme de son âge voyage seule, sans raison. Le train est arrivé à Orléans à la tombée de la nuit. La gare l’a accueillie avec la lumière jaune des lampadaires et la fraîcheur. Elle a allumé le GPS sur son téléphone, trouvé le bon bus, est arrivée dans un quartier d’immeubles, a erré un peu parmi les entrées identiques et a enfin sonné à l’interphone. — Oui, oui, — a répondu une voix féminine. — Montez au troisième, à gauche. La propriétaire était une femme ronde en robe de chambre. Elle a guidé Nadège dans le couloir étroit, lui a montré la chambre. — Voilà la clé, — a-t-elle dit. — Salle de bain commune, cuisine aussi. Thé, sucre — servez-vous. Juste, pas de bruit la nuit, j’ai un petit-fils. La chambre était vraiment propre, mais plus petite que sur les photos. La fenêtre donnait sur la cour avec quelques arbres. Deux reproductions de la ville ornaient le mur. Nadège a posé son sac près du lit, a fait le tour de la pièce, comme pour vérifier qu’il n’y avait rien de caché. Quand elle s’est retrouvée seule, la fatigue l’a submergée. Son dos la lançait, ses jambes étaient lourdes, sa tête pesante. Elle s’est assise au bord du lit, a regardé son sac. Les affaires y étaient rangées avec soin, comme à la maison. Toute sa vie tenait dans ce rectangle de tissu. La nuit, elle a eu du mal à dormir. À travers les murs fins, elle entendait un enfant pleurer, quelqu’un traînait dans le couloir, les portes claquaient. Elle se tournait, pensant qu’elle serait plus tranquille chez elle. Là-bas, elle connaissait chaque bruit, chaque grincement. Ici, tout était étranger. Le matin, en se lavant dans la salle de bain commune, elle a croisé une jeune femme aux cheveux mouillés. — Vous restez longtemps ? — a demandé la jeune femme en s’essuyant le visage. — Juste une nuit, — a répondu Nadège. — Après, je continue. — Moi aussi, — a dit l’autre. — Pour le travail. Le mot « travail » sonnait sûr. Nadège n’avait pas cette excuse. Elle voyageait, tout simplement. Après le petit-déjeuner, elle est partie se promener. Pas au centre, ni aux cathédrales, juste dans les quartiers. Elle regardait les balcons avec des tapis, les aires de jeux, les chiens, les gens en vestes et bonnets. Dans une cour, un vieux sur un banc nourrissait les moineaux avec du pain. Elle s’est arrêtée, a observé les oiseaux s’agiter à ses pieds. — Voilà les vrais voyageurs, — a dit le vieux en croisant son regard. — Peu importe où ils trouvent des miettes. Elle a souri et a repris sa route. À midi, elle est revenue dans la chambre, a rassemblé ses affaires, remercié la propriétaire et est partie à la gare routière. Là, elle a découvert que son bus pour Tours était annulé. Sur le tableau, à côté du numéro, un mot rouge s’est allumé, et elle a senti son cœur se serrer. — Comment ça, annulé ? — a-t-elle demandé à la guichetière. — Comme ça, — a haussé les épaules la femme. — Panne. Le prochain, c’est ce soir. — Mais je dois partir aujourd’hui, — a dit Nadège. — J’ai des billets pour la suite. — Alors prenez le train, — a répondu la guichetière, indifférente. — La gare est juste en face. Nadège est sortie. Le vent s’était levé, le ciel s’était couvert. Elle a traîné son sac jusqu’à la gare, a fait la queue, répondu à des questions incompréhensibles, acheté un nouveau billet. L’ancien, pour le bus, est resté une feuille dans sa poche. Elle se sentait comme une écolière qui n’a pas appris sa leçon et doit improviser. Elle pensait : « Pourquoi je me suis embarquée là-dedans ? » Chez elle, elle serait en train de boire un thé, pas de courir entre les guichets. Le train pour Tours était bondé. Elle a eu une place au milieu du wagon, à côté d’un homme en veste de travail. Il sentait le tabac et l’essence. — Vous allez loin ? — a-t-il demandé quand le train est parti. — À Tours, — a-t-elle répondu. — Puis plus loin. — En visite ? — a-t-il demandé. Elle a hésité. Dire « en visite » aurait été plus simple. — Juste comme ça, — a-t-elle dit. — Je voyage. L’homme l’a regardée, un peu surpris, puis a hoché la tête. — C’est bien, — a-t-il dit. — Les gens ne font que bosser et rester chez eux. À Tours, ils sont arrivés en fin d’après-midi. Nadège était épuisée. Il lui fallait trouver un hôtel, dormir, et le matin prendre le train pour le village. Elle a trouvé une option pas chère sur son téléphone, a appelé. Une voix féminine lui a confirmé qu’il y avait une chambre libre et lui a donné l’adresse. L’hôtel était à quinze minutes à pied. Elle marchait sur le trottoir, évitant les flaques et les passants, pensant que son sac devenait plus lourd à chaque pas. Le bâtiment était vieux, la façade écaillée. L’enseigne portait un nom qu’elle a oublié aussitôt lu. Dedans, ça sentait l’oignon frit et quelque chose de sucré. À la réception, une jeune femme aux lèvres très maquillées. — J’ai réservé une chambre, — a dit Nadège, donnant son nom. La jeune femme a vérifié l’ordinateur, a froncé les sourcils. — Je n’ai pas votre réservation, — a-t-elle dit. — Peut-être que vous n’avez pas tout validé ? — J’ai appelé, — a balbutié Nadège. — On m’a dit que c’était libre. — Par téléphone, on ne bloque pas, — a répondu la jeune femme. — Tout est complet. Les mots sont restés en suspens. Nadège a senti la panique monter. Il faisait déjà nuit, elle était dans une ville inconnue, avec un sac lourd, sans endroit où dormir. — Il n’y a vraiment rien à faire ? — a-t-elle demandé, essayant de rester calme. — Juste pour une nuit. La jeune femme a haussé les épaules. — Tout est pris. Essayez l’hôtel d’à côté, deux maisons plus loin. Nadège est sortie. L’air froid lui a fouetté le visage. Elle est restée sur le trottoir, le sac tirant vers le bas, les jambes lourdes. Un instant, elle a eu envie de faire demi-tour et d’acheter un billet pour rentrer. Dire à tout le monde que le voyage n’a pas marché, que c’était une idée stupide. Elle a sorti son téléphone, lancé une recherche d’hôtels à proximité. Ses doigts tremblaient. Un hôtel était trop cher, un autre ne répondait pas, un troisième était complet. À un moment, le téléphone a affiché un avertissement de batterie faible. Elle a regardé autour d’elle. Au coin, une enseigne de café brillait. Dedans, c’était lumineux, on voyait des tables derrière la vitre. Nadège a traversé la rue et est entrée. Ça sentait la soupe et la pâtisserie fraîche. Derrière le comptoir, une femme d’environ quarante-cinq ans en tablier. — Je peux recharger mon téléphone ? — a demandé Nadège, la voix tremblante. — Je vais commander quelque chose. — Bien sûr, — a répondu la femme. — La prise est près de la fenêtre. Installez-vous. Nadège a commandé du bortsch et du thé, a mis son téléphone à charger, s’est assise. Quand le bol de soupe chaude est arrivé, elle a senti les larmes monter. Pas de tristesse, ni de peur. De fatigue. Parce que le monde autour exigeait des décisions, alors qu’elle avait l’habitude de demander conseil, de s’adapter. Elle a plongé son regard dans la soupe rouge, a cligné des yeux, essayant de se ressaisir. La femme derrière le comptoir l’a remarquée, s’est approchée. — Journée difficile ? — a-t-elle demandé doucement. Nadège a hoché la tête. Elle n’avait pas envie de tout raconter, mais les mots sont venus : le bus annulé, la réservation inexistante, le fait d’être seule dans une ville étrangère sans savoir où dormir. — Vous venez d’où ? — a demandé la femme. Nadège a donné le nom de sa ville. — Vous êtes venue seule ? — s’est étonnée la femme. — Oui, — a répondu Nadège. — J’ai décidé de voyager. La femme s’est tue, puis a dit : — Ma sœur loue une chambre. Ce n’est pas luxueux, mais c’est propre. Si vous voulez, je peux l’appeler. Les mots ont sonné comme une bouée de sauvetage. Nadège a senti quelque chose se relâcher en elle. — Si ça ne vous dérange pas, — a-t-elle dit. La femme a appelé, a expliqué rapidement la situation. Puis elle a tendu à Nadège un papier avec l’adresse. — Voilà, — a-t-elle dit. — Quinze minutes à pied. Dites que vous venez de la part de Tatiana du café. — Merci, — a dit Nadège. — Je ne sais pas comment… — Finissez d’abord, — l’a interrompue Tatiana avec douceur. — On verra après. Quand Nadège est sortie du café, il faisait nuit. Les lampadaires éclairaient le trottoir d’une lumière jaune. Elle marchait, comptant les carrefours, vérifiant l’adresse. Le sac tirait toujours sur ses épaules, mais cette lourdeur lui semblait familière, presque rassurante. La chambre chez la sœur de Tatiana était petite, avec un vieux canapé propre, un tapis au mur et une armoire pleine de livres. La propriétaire, une femme menue aux yeux attentifs, lui a montré la salle de bain, la cuisine, la prise pour charger son téléphone. — L’argent demain, — a-t-elle dit. — Pour l’instant, reposez-vous. Quand la porte s’est refermée, Nadège a enfin soufflé. Elle a posé son sac, soulagée. Elle s’est assise sur le canapé, a passé la main sur son genou. Sa jambe la lançait, une vieille blessure se rappelait à elle. Cette nuit-là, elle s’est endormie presque tout de suite. Sans télé, sans le bruit familier de la maison, mais avec le sentiment d’avoir traversé quelque chose d’important. Pas héroïque, pas grandiose, mais personnel. Le matin, assise dans la cuisine avec une tasse de thé, elle s’est surprise à ne pas vouloir se presser. Le train n’était pas pour tout de suite. Elle aurait pu courir dans les rues principales, visiter la cathédrale, mais elle était curieuse d’autre chose : comment vivent les gens dans ces vieilles maisons, ce qu’ils lisent, de quoi ils parlent dans leur cuisine. La propriétaire était assise en face, épluchant des pommes de terre. — Vous louez souvent la chambre ? — a demandé Nadège. — Quand on me le demande, — a répondu la femme. — Surtout des étudiants ou des gens en déplacement. Elles ont parlé des prix, de la difficulté à trouver du travail, des enfants partis dans différentes villes. Dans les mots de la propriétaire, Nadège a reconnu des intonations familières. Son sentiment de solitude n’était pas unique. Elle a fini par attraper le train. Il avançait lentement, s’arrêtant dans de petites gares où il n’y avait que deux ou trois personnes sur le quai. Dehors défilaient des villages, des forêts, quelques vaches dans les prés. Le wagon était spacieux. Quelques vacanciers avec des sacs, une femme avec un enfant, deux ados avec des sacs à dos. Nadège s’est installée près de la fenêtre, a posé son sac sur le siège à côté. Elle a sorti un petit carnet et un stylo de la poche latérale. Elle l’avait acheté au kiosque de la gare, presque machinalement. Elle a ouvert une page blanche et écrit : « Je suis dans le train. Autour, la forêt. Je suis seule et vivante. » Puis elle a souri de la solennité de la phrase, mais n’a pas barré. Le train est arrivé au village vers midi. Petite gare, bâtiment en bois, à côté — une épicerie avec une enseigne « Produits ». L’air était frais, sentait la fumée des cheminées et la terre humide. Nadège est descendue, a regardé autour d’elle. Elle n’avait ni réservation, ni connaissances. Juste l’adresse d’une maison d’hôtes trouvée sur internet, et une idée approximative de la direction. La route longeait la Loire. L’eau était sombre, presque noire, coulait lentement entre les rives. De l’autre côté, on voyait quelques maisons. Elle marchait, sentant ses bottines s’humidifier, mais peu importait. Le sac tirait sur ses épaules, comme d’habitude. La maison d’hôtes était une bâtisse en bois, toit vert. Sur le perron, un homme en pull lisait le journal. En la voyant, il s’est levé. — Vous venez chez nous ? — a-t-il demandé. — Oui, — a répondu Nadège. — J’ai appelé hier. — Ah, de la ville, — a-t-il acquiescé. — Entrez. Dedans, c’était simple mais chaleureux. Murs en bois, quelques chambres, une cuisine avec une grande table. Dans la chambre qu’on lui a attribuée, il y avait un lit, une table de nuit, une chaise. La fenêtre donnait sur la Loire. — Ici, c’est calme, — a dit l’homme. — Internet passe mal. Si vous devez appeler, mieux vaut sortir. L’absence de connexion l’a d’abord effrayée. Comment ferait-elle sans contact permanent, sans pouvoir écrire à ses enfants, vérifier les infos, consulter la carte ? Puis elle s’est dit que c’était peut-être le but. Les jours au village passaient lentement, mais sans lourdeur. Le matin, elle allait au bord de la Loire, s’asseyait sur un vieux banc, regardait l’eau. Parfois, des locaux passaient — avec un seau, une canne à pêche. Ils lui faisaient un signe, elle répondait. À l’épicerie, la vendeuse la reconnaissait déjà et lui demandait si elle voulait encore du sarrasin ou du thé. Le premier jour, Nadège se sentait maladroite. Elle ne savait pas quoi faire de ses mains, comment marcher dans les rues étroites sans paraître étrangère. Elle avait l’impression que tout le monde la regardait. Le deuxième jour, cette sensation s’est atténuée. Le troisième, elle s’est surprise à entrer dans le magasin avec assurance, sans se retourner. Un soir, à la maison d’hôtes, il y a eu un petit dîner. Un couple venu d’une ville voisine, un autre homme qui, selon ses dires, « voulait juste changer d’air ». Ils étaient autour de la grande table, mangeaient des pommes de terre aux champignons, buvaient du thé. La conversation portait sur la météo, les routes, la difficulté à rejoindre les petits villages. — Et vous, pourquoi ici ? — a demandé l’homme à Nadège. Elle a réfléchi. Elle aurait pu répondre vaguement. Mais elle a senti qu’elle ne voulait plus inventer d’excuses. — Je voulais être seule, — a-t-elle dit. — Sans travail, sans habitudes. Voir ce qui se passe. L’homme a hoché la tête, sans poser de questions. Le couple s’est regardé, la femme a souri. — Vous avez choisi le bon endroit, — a-t-elle dit. — Ici, on ne se cache pas de soi-même. Cette nuit-là, Nadège est restée longtemps dans le noir, pensant que quelque chose changeait en elle. Pas bruyamment, pas comme dans les films où l’on décide soudain de tout bouleverser. Plutôt comme un déplacement silencieux à l’intérieur. Elle repensait à son désarroi à la gare, à ses larmes à l’hôtel, à la demande d’aide à une inconnue au café. Avant, elle aurait eu honte. Maintenant, non. Elle voyait qu’elle pouvait demander et accepter de l’aide sans se sentir faible. Le troisième jour, assise au bord de la Loire, elle a sorti son carnet et s’est mise à écrire. Pas sur l’itinéraire, ni sur les monuments. Sur ce qui lui manquait chez elle. Sur ce qu’elle faisait par habitude, pas par envie. La liste était longue. Des petites choses — « cuisiner pour trois alors que je vis seule », aux grandes — « accepter des tâches qui ne me rendent pas heureuse juste parce que je n’ose pas dire non ». Elle a relu et a vu clairement ce qu’elle pouvait changer. Pas tout d’un coup, pas radicalement, mais au moins quelques points. Ne plus prendre les responsabilités des autres au travail. Ne pas répondre à son ex-mari à toute heure, sauf pour les enfants. Ne pas cuisiner « pour la semaine » si une soupe et un sandwich lui suffisent. Le dernier soir au village, elle est restée longtemps au bord de la Loire. L’eau coulait, comme toujours. Rien n’avait changé autour. Seule elle avait changé, un peu. Elle a senti naître en elle une certitude discrète mais solide : sa vie n’est pas faite que d’obligations et d’habitudes. Elle a le droit à ses propres itinéraires. Le retour lui a semblé plus facile. Elle savait acheter des billets, demander son chemin, chercher un logement. À la gare de Tours, elle est allée elle-même au guichet et a calmement demandé à changer son billet pour un train plus tôt. La guichetière a d’abord fait la moue, puis a trouvé une solution. Avant, Nadège aurait hésité, reculé. Maintenant, elle attendait jusqu’à obtenir ce qu’il fallait. Dans le train pour sa ville, une femme avec un grand sac s’est assise à côté d’elle. Elles ont discuté. L’autre parlait de ses petits-enfants, de son jardin, de la difficulté à tout gérer. — Et vous, vous faites quoi ? — a-t-elle demandé à Nadège. La question l’a surprise. Avant, elle aurait répondu : « Je travaille en comptabilité, les enfants sont grands. » Maintenant, elle n’avait plus envie de se définir seulement ainsi. — Je vis, — a-t-elle dit après une pause, étonnée de sa propre réponse. — Je travaille, bien sûr. Mais là, je suis partie… me reposer. La femme a hoché la tête, sans y prêter attention. Pour elle, c’était juste une conversation. Pour Nadège, un petit pas. En rentrant, l’appartement l’a accueillie avec son silence et une légère odeur de renfermé. Elle a ouvert les fenêtres, mis la bouilloire, enlevé ses bottines. Elle a posé le sac au milieu de la pièce et ne l’a pas défait tout de suite. Qu’il reste là, comme un rappel qu’elle peut partir si elle le veut. Elle a fait le tour des pièces. La poussière sur l’étagère, le journal oublié sur la table, le frigo vide. Tout était à sa place. Mais tout semblait un peu différent. Elle a allumé la lumière dans la cuisine, sorti une assiette et une tasse. Elle a fait du thé, coupé du pain. S’est assise à la table, a ouvert son carnet. Sur la dernière page, elle a écrit : « Quand je reviendrai, je ferai… » et a commencé la liste. Appeler le travail pour refuser la charge supplémentaire qu’on lui avait donnée « parce que tu es la plus sérieuse ». Appeler son fils et lui dire qu’elle viendra le voir si elle en a envie, pas parce que « il faut ». Sortir le vieux vélo du placard et essayer de rouler à nouveau, même juste dans la cour. La liste n’était pas si longue, mais précise. Elle l’a regardée et a ressenti une légère excitation. Comme avant le départ. Le soir, son ex-mari a appelé. — Alors, ce voyage ? — a-t-il demandé. — Tu n’as pas eu froid ? — Ça va, — a-t-elle répondu. — Tout s’est bien passé. — Dis, j’aurais besoin d’aide pour un rapport, tu pourrais m’aider ? Avant, elle aurait accepté tout de suite. Cette fois, elle a marqué une pause. — Je suis fatiguée des rapports des autres, — a-t-elle dit. — J’en ai assez des miens. Je peux te conseiller, mais je ne le ferai pas à ta place. Il s’est tu, surpris. — Bon… d’accord, — a-t-il dit. — Comme tu veux. Quand la conversation s’est terminée, Nadège a ressenti un étrange soulagement. Rien de grave n’était arrivé. Il n’était pas vexé, n’avait pas crié. Il avait juste accepté son refus. Plus tard, allongée dans son lit, elle écoutait les bruits familiers de l’appartement : le tic-tac de l’horloge, le bruit des voitures dehors, le bourdonnement de l’ascenseur. Tout était comme avant. Mais en elle, c’était différent. Pas bruyant, pas solennel. Juste un peu plus libre. Avant de dormir, elle s’est levée, a touché son sac. Elle a vérifié la fermeture. Le sac était là, silencieux, mais comme prêt à repartir. — On repartira, — a-t-elle murmuré. Elle ne savait pas quand ni où. Mais elle savait que c’était possible. Et cette certitude suffisait pour s’endormir paisiblement.

10 décembre

Ce matin-là, Éléonore, assise au bord de son lit, contemplait son sac à dos éventré sur le parquet, lair aussi morose quun vieux bouledogue hésitant à affronter la bruine. Sur la chaise, une veste attendait patiemment, les billets de la SNCF posés sur le rebord de la fenêtre, tandis que son téléphone clignotait : « Train, 10h20 ». Latmosphère était celle dun départ imminent, teintée dune douce ironie.

Dans la cuisine, le thé refroidissait, oublié comme une résolution de Nouvel An. Deux assiettes, une tasse, un couteau sentassaient dans lévier, témoins dun petit-déjeuner pris en solitaire. Le frigo, rangé avec la rigueur dune médiathèque, débordait de boîtes de soupe et de choux farcis, préparés « au cas où », bien quÉléonore vive désormais seule. Son fils occupait une chambre à Paris pour le travail, sa fille révisait à Lyon, et son ex-mari passait des appels dignes dun conseil dadministration, comme si leur séparation nétait quune formalité.

Éléonore se leva, sapprocha de la fenêtre. Dans la cour, Monsieur Dupuis promenait son briard, deux adolescentes fumaient sur laire de jeux, emmitouflées dans des doudounes identiques. Elle savait que bientôt, les doudounes céderaient la place aux vestes légères, mais le décor resterait inchangé.

Le sac à dos, elle lavait acheté la semaine précédente dans une boutique de sport près du métro République. Le vendeur, moustachu, vantait le dos renforcé et les « sangles ergonomiques » avec lardeur dun critique gastronomique. Elle acquiesçait, songeuse, lessentiel étant dy glisser un jean, un sweat, une trousse de secours et ce roman quelle traînait comme un fardeau.

Prendre la décision de partir seule navait rien dun caprice. Elle se sentait tourner en rond, coincée entre deux arrêts de bus. Les enfants envolés, le mari parti, la comptabilité devenue routine. Matin : bus, bureau, rapports, déjeuners sur le pouce ; soir : Franprix, télé, séries où les femmes de son âge multipliaient les aventures et les révélations. Rien de tout cela chez elle, juste lhabitude dêtre utile, et le grand vide quand lutilité disparaît.

Lidée du voyage sétait imposée après quune collègue lui eut offert un guide sur les villes du nord, expliquant quelle partait « comme ça, en train, avec des correspondances, sans agence ». Éléonore avait feuilleté les pages, admiré les gares, les rivières, les maisons en bois, réalisant quelle navait jamais dépassé le chef-lieu du département. Dabord, elle avait repoussé lidée, puis, le soir venu, elle sétait mise à traquer les billets, les prix, les itinéraires sur internet. Le site plantait, la carte buggait, elle se perdait dans les dates, mais à minuit, le parcours sétait dessiné : Paris Dijon Besançon un village au bord de la Loue, dont le nom lui échappait encore.

Les billets imprimés, rangés dans sa pochette, elle en parla à son fils en visio.

Tu pars toute seule ? demanda-t-il, les sourcils froncés. Maman, pourquoi pas avec quelquun ?

Je veux voir comment vivent les gens, répondit-elle, tentant de garder une voix posée. Me promener, respirer.

Tu pourrais y aller avec une amie ? insista-t-il.

Ses amies étaient débordées : lune avec ses petits-enfants, lautre avec un nouveau mari, la troisième avec son potager. Et puis, elle redoutait le fameux : « Tu es folle de partir seule ! »

Cest plus simple, dit-elle. Je nai à madapter à personne.

Son fils haussa les épaules, conclut :

Daccord. Appelle-moi. Et ne dépense pas tout ton argent sur la carte.

Son ex-mari, lui, fut plus pragmatique.

Où ça ? répéta-t-il au téléphone. À Besançon ? Mais quest-ce quon fait là-bas ? Cest la province

Je ne vais pas à Paris non plus, répliqua-t-elle. Je veux juste y aller.

Il se tut, proposa son aide pour la valise. Elle imagina sa silhouette dans lentrée, posant la valise, inspectant lappartement comme un enquêteur à la recherche dun rival. Elle déclina.

Devant la fenêtre, elle se demanda ce qui leffrayait le plus : la route ou le retour à la routine.

Elle avala son thé froid, ferma le sac, vérifia billets, passeport, porte-monnaie. Dans le couloir, elle enfila ses bottines, éteignit les lumières. Lappartement devint soudain étranger, comme une chambre dhôtel déjà désertée.

Dans lescalier, ça sentait la javel et le parfum bon marché. Dehors, le vent mordait, il faisait frais. Elle releva le col de sa veste, attrapa son sac et se dirigea vers larrêt de bus.

La gare, cétait le théâtre du stress. Des gens pressés, des disputes à la billetterie, des enfants qui criaient. Éléonore, serrant son sac, se fraya un chemin jusquau panneau daffichage. Son train était le troisième en partant du bas. Quarante minutes à patienter.

Elle sinstalla sur une chaise en plastique près de la vitre. À côté, une femme dune cinquantaine dannées racontait à son téléphone que son mari « avait encore tout embrouillé ». Un jeune en écouteurs croquait un croissant, des miettes sur sa veste noire. Éléonore sortit une bouteille deau, but une gorgée, observa son reflet. Son visage semblait fatigué, mais pas vieux. Juste celui dune femme qui a longtemps suivi le même chemin et qui, soudain, bifurque.

Quand lembarquement fut annoncé, elle se leva, direction le quai. Le sac pesait, mais cette lourdeur lui plaisait. Comme si le poids prouvait quelle partait vraiment.

Sa place dans le wagon était côté fenêtre. En face, un jeune couple avec des sacs minuscules. La fille lui sourit, se décala.

Je peux vous aider ? proposa le garçon, main tendue vers le sac.

Merci, je vais le faire, répondit-elle, et, en forçant un peu, hissa le sac sur la grille supérieure. Maladroitement, mais sans aide. Fierté denfant.

Le train démarra. Les immeubles gris, les garages, les terrains vagues défilaient. La jeune fille ouvrit un livre en anglais, le garçon pianota sur son téléphone. Éléonore regarda dehors, puis ouvrit son roman, mais les mots valsaient sans saligner.

Elle pensait à larrivée. À Dijon, elle avait réservé une chambre modeste sur un site. Les photos montraient une pièce propre, murs blancs, lit en bois. La propriétaire, bavarde sur Messenger, ponctuait ses messages de smileys et lappelait « Madame Éléonore ». Ensuite, bus pour Besançon, puis train vers le village au bord de leau. Là-bas, trois jours, sans programme.

Vous partez en vacances ? demanda soudain la jeune fille.

On peut dire ça, répondit Éléonore. Je vais explorer des villes.

Génial, dit la fille. On voulait faire du stop, mais ma mère a dit non. Alors on voyage comme il faut.

Rires, sourires. La conversation sarrêta là, et cétait parfait.

Le soir, le wagon embaumait le sandwich SNCF et le café soluble. La contrôleuse passait avec le chariot, servait le thé dans des verres à pied. Éléonore grignota des œufs durs et des cornichons. Elle sentait les regards certains imaginaient sûrement quelle allait voir de la famille ou faire une cure. Peu pensaient quune femme de son âge voyage seule, sans raison.

Le train arriva à Dijon à la nuit tombée. La gare laccueillit avec ses lampadaires jaunes et la fraîcheur. Elle activa le GPS, trouva le bon bus, erra dans le quartier des immeubles, puis sonna à linterphone.

Oui, répondit une voix féminine. Troisième étage, à gauche.

La propriétaire, une femme ronde en robe de chambre, guida Éléonore dans le couloir étroit, montra la chambre.

Voilà la clé, dit-elle. Salle de bain et cuisine communes. Servez-vous en thé, en sucre. Juste, pas de bruit la nuit, mon petit-fils dort.

La chambre était propre, mais plus petite quen photo. La fenêtre donnait sur une cour avec quelques arbres. Deux reproductions de Dijon ornaient le mur. Éléonore posa son sac près du lit, inspecta la pièce, comme pour vérifier quil ny avait rien de trop.

Seule, la fatigue la rattrapa. Son dos grinçait, ses jambes étaient lourdes, sa tête pesante. Elle sassit au bord du lit, observa son sac. Tout y était rangé, comme chez elle. Sa vie tenait dans ce rectangle de tissu.

La nuit, elle eut du mal à dormir. À travers les murs fins, elle entendait un enfant pleurer, des pas dans le couloir, des portes qui claquaient. Elle se tournait, pensant quelle serait plus tranquille chez elle, où chaque bruit lui était familier. Ici, tout était étranger.

Le matin, dans la salle de bain commune, elle croisa une jeune femme aux cheveux mouillés.

Vous restez longtemps ? demanda-t-elle en sessuyant le visage.

Juste une nuit, répondit Éléonore. Je repars demain.

Moi aussi, dit lautre. Pour le boulot.

Le mot « boulot » sonnait solide. Éléonore navait pas ce prétexte. Elle voyageait, tout simplement.

Après le petit-déjeuner, elle partit marcher. Pas vers le centre ou les églises, mais dans les quartiers. Elle observait les balcons couverts de tapis, les aires de jeux, les chiens, les gens en manteaux et bonnets. Dans une cour, un vieil homme nourrissait les moineaux. Elle sarrêta, regarda les oiseaux sagiter à ses pieds.

Voilà les vrais voyageurs, lança le vieil homme, remarquant son regard. Peu importe où ils trouvent des miettes.

Elle sourit et reprit sa route.

À midi, elle rentra, rassembla ses affaires, remercia la propriétaire et se rendit à la gare routière. Son bus pour Besançon était annulé. Sur le panneau, un mot rouge saffichait, lui serrant le cœur.

Annulé ? demanda-t-elle à la guichetière.

Oui, répondit celle-ci, haussant les épaules. Panne. Le prochain, ce soir.

Je dois partir aujourdhui, dit Éléonore. Jai dautres billets.

Prenez le train, répondit la guichetière, indifférente. La gare est juste en face.

Éléonore sortit. Le vent sétait levé, le ciel sassombrissait. Elle traîna son sac jusquà la gare, fit la queue, répondit à des questions confuses, acheta un nouveau billet. Lancien, pour le bus, resta une feuille inutile dans sa poche.

Elle se sentait comme une collégienne prise au dépourvu, obligée dimproviser. Elle se demanda : « Pourquoi je me suis lancée là-dedans ? » Chez elle, elle serait en train de boire du thé, pas de courir entre les guichets.

Le train pour Besançon était bondé. Elle trouva une place au milieu du wagon, à côté dun homme en veste de travail, qui sentait le tabac et lessence.

Vous allez loin ? demanda-t-il quand le train démarra.

À Besançon, répondit-elle. Puis plus loin.

En visite ? senquit-il.

Elle hésita. Dire « en visite » aurait été plus simple.

Juste comme ça, dit-elle. Je voyage.

Lhomme la regarda, surpris, puis acquiesça.

Cest bien, dit-il. Les gens ne font que bosser et rester chez eux.

À Besançon, ils arrivèrent en fin daprès-midi. Éléonore était épuisée. Il lui fallait trouver un hôtel, dormir, puis prendre le TER pour le village. Elle repéra une chambre bon marché près de la gare, appela. Une voix féminine confirma la disponibilité et donna ladresse.

Quinze minutes de marche plus tard, elle atteignit lhôtel, vieux bâtiment à la façade écaillée. Lenseigne, déjà oubliée, pendait au-dessus de la porte.

À lintérieur, ça sentait loignon frit et le sucre. À laccueil, une jeune femme aux lèvres rouges vérifia lordinateur, fronça les sourcils.

Je nai pas votre réservation, dit-elle. Peut-être navez-vous pas validé ?

Jai appelé, balbutia Éléonore. On ma dit que cétait libre.

Par téléphone, on ne réserve pas, répondit la réceptionniste. Tout est complet.

Les mots restèrent en suspens. Éléonore sentit la panique monter. La nuit tombait, elle était seule, fatiguée, sans toit.

Il ny a vraiment rien ? demanda-t-elle, tentant de rester calme. Même pour une nuit ?

La jeune femme haussa les épaules.

Essayez lhôtel dà côté, deux rues plus loin.

Éléonore sortit. Lair froid la saisit. Elle resta un moment sur le trottoir, le sac pesant, les jambes douloureuses. Elle pensa à rentrer, à tout annuler.

Elle sortit son téléphone, chercha des hôtels. Ses doigts tremblaient. Lun était trop cher, lautre ne répondait pas, le troisième était complet. La batterie du téléphone clignota, presque vide.

Elle regarda autour delle. Un café éclairé se trouvait au coin. Elle entra. Lodeur de soupe et de viennoiseries fraîches flottait. Derrière le comptoir, une femme dune quarantaine dannées portait un tablier.

Je peux recharger mon téléphone ? demanda Éléonore, la voix tremblante. Je prendrai quelque chose.

Bien sûr, répondit la femme. La prise est près de la fenêtre. Installez-vous.

Éléonore commanda un potage et un thé, posa son téléphone, sassit. Devant le bol fumant, les larmes montèrent. Pas de peur, ni de colère. Juste la fatigue. Le monde exigeait des décisions, alors quelle avait lhabitude de demander conseil, de sadapter.

Elle fixa la soupe rouge, cligna des yeux, tenta de se ressaisir. La femme du comptoir sapprocha.

Journée difficile ? demanda-t-elle doucement.

Éléonore acquiesça. Elle navait pas envie de tout raconter, mais les mots vinrent : le bus annulé, la réservation fantôme, la solitude dans une ville inconnue.

Vous venez doù ? demanda la femme.

Éléonore donna le nom de sa ville.

Seule ? sétonna-t-elle.

Oui, répondit Éléonore. Jai voulu voyager.

La femme réfléchit, puis dit :

Ma sœur loue une chambre. Ce nest pas luxueux, mais cest propre. Je peux lappeler si vous voulez.

Ces mots furent un vrai soulagement. Éléonore sentit la tension retomber.

Si ça ne vous dérange pas, dit-elle.

La femme appela, expliqua rapidement. Puis tendit à Éléonore un papier avec ladresse.

Voilà, dit-elle. Quinze minutes à pied. Dites que vous venez de la part de Claire du café.

Merci, dit Éléonore. Je ne sais pas comment

Finissez votre soupe, coupa gentiment Claire. On verra après.

En sortant du café, la nuit était tombée. Les lampadaires jetaient une lumière jaune sur le trottoir. Elle compta les carrefours, suivit le papier. Le sac pesait toujours, mais cette lourdeur lui semblait familière.

La chambre chez la sœur de Claire était petite, avec un vieux canapé propre, un tapis mural et une bibliothèque. La propriétaire, une femme menue au regard attentif, lui montra la salle de bain, la cuisine, la prise pour le téléphone.

Largent demain, dit-elle. Reposez-vous.

Quand la porte se referma, Éléonore soupira enfin. Elle posa le sac, sentit son dos se détendre. Elle sassit, caressa son genou. Une vieille blessure se rappelait à elle.

Cette nuit-là, elle sendormit vite. Sans télé, sans le bruit familier, mais avec la sensation davoir franchi une étape. Pas héroïque, pas grandiose, mais personnelle.

Le matin, à la cuisine, devant son thé, elle se surprit à ne pas vouloir se presser. Le TER nétait pas pour tout de suite. Elle aurait pu visiter les rues principales, entrer dans une église, mais elle était curieuse dautre chose : la vie des gens dans ces vieux immeubles, leurs lectures, leurs discussions.

La propriétaire épluchait des pommes de terre en face.

Vous louez souvent ? demanda Éléonore.

Quand on me le demande, répondit-elle. Surtout des étudiants ou des gens en déplacement.

Elles parlèrent des prix, du travail difficile, des enfants partis loin. Dans ses paroles, Éléonore retrouvait des échos familiers. Son sentiment de solitude nétait pas unique.

Elle attrapa le TER à temps. Le train avançait lentement, sarrêtant dans de petites gares où deux ou trois personnes attendaient. Dehors, défilaient des villages, des forêts, quelques vaches dans les prés. Le wagon était spacieux. Quelques retraités avec des sacs, une femme avec un enfant, deux adolescents.

Éléonore sinstalla près de la fenêtre, posa son sac à côté. Elle sortit un petit carnet acheté à la gare, presque machinalement. Elle ouvrit une page blanche et écrivit : « Je suis dans le TER. La forêt autour. Je suis seule et vivante. » Elle sourit de la solennité, mais ne raya pas.

Le train arriva au village vers midi. Petite gare, bâtiment en bois, une épicerie à côté. Lair était frais, sentait la fumée et la terre humide. Éléonore descendit, observa. Pas de réservation, pas de connaissances. Juste ladresse dune maison dhôtes trouvée sur internet, et une vague idée du chemin.

La route longeait la rivière. Leau sombre, presque noire, coulait lentement. De lautre côté, quelques maisons. Elle marchait, ses bottines shumidifiaient, mais peu importait. Le sac pesait, comme dhabitude.

La maison dhôtes était une bâtisse en bois, toit vert. Sur le perron, un homme lisait le journal. Il se leva en la voyant.

Vous venez chez nous ? demanda-t-il.

Oui, répondit Éléonore. Jai appelé hier.

Ah, de la ville, acquiesça-t-il. Entrez.

À lintérieur, cétait simple mais chaleureux. Murs en bois, quelques chambres, une cuisine avec une grande table. Sa chambre donnait sur la rivière, avec un lit, une table de nuit, une chaise.

Ici, cest calme, dit lhomme. Internet passe mal. Pour appeler, mieux vaut sortir.

Labsence de connexion linquiéta dabord. Comment rester sans contact, sans pouvoir écrire à ses enfants, lire les nouvelles, consulter la carte ? Puis elle pensa que cétait peut-être le but.

Les jours au village sécoulaient lentement, sans lourdeur. Le matin, elle allait au bord de leau, sasseyait sur un vieux banc, regardait le courant. Parfois, des habitants passaient, avec un seau ou une canne à pêche. Ils la saluaient, elle répondait. À lépicerie, la vendeuse la reconnaissait déjà, lui proposait du sarrasin ou du thé.

Le premier jour, Éléonore se sentait maladroite, ne savait où mettre les mains, comment marcher dans les ruelles sans paraître étrangère. Elle pensait que tout le monde la regardait. Le deuxième jour, cette impression satténua. Le troisième, elle se surprit à entrer dans le magasin sans hésiter.

Un soir, la maison dhôtes organisa un dîner. Un couple venu dune ville voisine, un autre homme qui « voulait juste changer dair ». Ils étaient autour de la grande table, mangeaient des pommes de terre aux champignons, buvaient du thé. On parlait météo, routes, difficultés à rejoindre les petits villages.

Pourquoi êtes-vous venue ? demanda lhomme à Éléonore.

Elle réfléchit. Elle aurait pu répondre vaguement. Mais elle sentit quelle navait plus envie de mentir.

Je voulais être seule, dit-elle. Sans travail, sans routine. Voir ce qui se passerait.

Lhomme hocha la tête, sans insister. Le couple échangea un regard, la femme sourit.

Vous avez choisi le bon endroit, dit-elle. Ici, on ne se cache pas de soi-même.

Cette nuit-là, Éléonore resta longtemps éveillée, songeant à ce qui changeait en elle. Rien de spectaculaire, pas comme dans les films où tout bascule. Plutôt un déplacement discret. Elle repensa à sa confusion à la gare, à ses larmes à lhôtel, à la demande daide au café. Autrefois, elle aurait eu honte. Maintenant, non. Elle comprenait quon peut demander et recevoir de laide sans se sentir faible.

Le troisième jour, au bord de la rivière, elle reprit son carnet. Elle nécrivit pas sur litinéraire ou les monuments. Mais sur ce qui lui manquait chez elle. Sur ce quelle faisait par habitude, pas par envie. La liste était longue. Des petites choses « cuisiner pour trois alors que je vis seule » aux grandes « accepter des tâches qui ne me plaisent pas juste parce que je nose pas refuser ».

En relisant, elle vit ce quelle pouvait changer. Pas tout, pas dun coup, mais quelques points. Ne plus assumer les responsabilités des autres au travail. Ne pas répondre à son ex-mari à toute heure, sauf pour les enfants. Ne pas préparer des repas pour la semaine si une soupe et un sandwich suffisent.

Le dernier soir, elle resta longtemps au bord de leau. Le courant continuait, rien navait changé autour. Mais elle, un peu. Elle sentit naître en elle une certitude discrète : sa vie nest pas que devoirs et habitudes. Elle a le droit à ses propres chemins.

Le retour fut plus simple. Elle savait acheter des billets, demander son chemin, chercher un logement. À la gare de Besançon, elle demanda elle-même à changer son billet pour un train plus tôt. La guichetière hésita, puis trouva une solution. Avant, Éléonore aurait reculé. Maintenant, elle attendait la réponse.

Dans le train vers sa ville, une femme avec un grand sac sassit à côté. Elles discutèrent. Lautre parlait de ses petits-enfants, de son jardin, de la difficulté à tout gérer.

Et vous, que faites-vous ? demanda-t-elle à Éléonore.

La question la surprit. Avant, elle aurait dit : « Je suis comptable, mes enfants sont grands. » Cette fois, elle répondit autrement.

Je vis, dit-elle après un silence, étonnée de sa propre réponse. Je travaille, bien sûr. Mais là, je suis partie pour me reposer.

La femme acquiesça, sans y prêter attention. Pour elle, cétait banal. Pour Éléonore, un petit pas.

De retour chez elle, lappartement laccueillit avec son silence et une odeur de renfermé. Elle ouvrit les fenêtres, mit la bouilloire, ôta ses bottines. Elle laissa le sac au milieu de la pièce, sans le défaire. Quil reste là, rappel de sa capacité à partir si elle le souhaite.

Elle parcourut les pièces. La poussière sur létagère, le journal sur la table, le frigo vide. Tout était à sa place, mais tout semblait différent.

Elle alluma la lumière, sortit une assiette et une tasse. Prépara du thé, coupa du pain. Sassit, ouvrit son carnet. Sur la dernière page, elle écrivit : « À mon retour, je ferai » et lista : appeler le travail pour refuser la charge supplémentaire quon lui avait imposée « parce que tu es fiable », appeler son fils pour dire quelle viendra le voir si elle en a envie, sortir le vieux vélo du placard et essayer de rouler, même juste dans la cour.

La liste nétait pas longue, mais précise. Elle la relut, sentit une légère excitation. Comme avant un départ.

Le soir, son ex-mari appela.

Alors, ce voyage ? demanda-t-il. Tu nas pas eu trop froid ?

Ça va, répondit-elle. Tout sest bien passé.

Jaurais besoin daide pour un rapport, tu pourrais maider ?

Avant, elle aurait accepté tout de suite. Cette fois, elle marqua une pause.

Je fatigue avec les rapports des autres, dit-elle. Jai les miens. Je peux te conseiller, mais je ne le ferai pas à ta place.

Il se tut, surpris.

Bon daccord, dit-il. Comme tu veux.

Après lappel, Éléonore ressentit un étrange soulagement. Rien de grave nétait arrivé. Il nétait pas vexé, navait pas crié. Il avait juste accepté son refus.

Plus tard, allongée dans son lit, elle écoutait les bruits familiers : lhorloge, les voitures, lascenseur. Tout était comme avant. Mais en elle, cétait différent. Pas bruyant, pas solennel. Juste un peu plus libre.

Avant de dormir, elle se leva, toucha le sac. Vérifia la fermeture. Le sac restait là, silencieux, prêt à repartir.

On repartira, murmura-t-elle.

Elle ignorait quand, où. Mais elle savait que cétait possible. Et cette certitude suffisait pour sendormir sereinement.

Aujourdhui, jai compris que le vrai voyage commence quand on ose sécouter, même au cœur de lincertitude.

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Itinéraire vers là-bas Aujourd’hui Nadège était assise au bord du lit, contemplant son sac à dos de voyage ouvert. Il reposait sur le sol, affaissé, la fermeture éclair distendue, tel un vieux chien qui doute qu’on l’emmène vraiment se promener. Sur la chaise, une veste, sur le rebord de la fenêtre, des billets, et sur le téléphone, un rappel clignotant : « Train, 10h20 ». Dans la cuisine, le thé refroidissait. Dans l’évier — deux assiettes, une tasse, un couteau. Au frigo — des boîtes soigneusement rangées, avec de la soupe et des choux farcis qu’elle avait préparés « au cas où », bien qu’elle vive seule désormais. Son fils louait une chambre près de son travail, sa fille étudiait dans une autre ville. Son ex-mari appelait parfois pour des affaires, comme s’ils étaient encore une petite entreprise familiale, mais sans statuts communs. Nadège se leva, s’approcha de la fenêtre. Dans la cour, le voisin promenait son chien poilu, deux adolescentes fumaient sur l’aire de jeux, vêtues de doudounes identiques. Elle savait que dans un mois, dans trois, la scène serait la même. Sauf que les doudounes céderaient la place à des vestes plus légères. Elle avait acheté le sac à dos une semaine plus tôt dans un magasin de sport près du métro. Le vendeur, un jeune d’une vingtaine d’années, lui avait longuement expliqué le volume, le dos, des « sangles » dont elle n’avait pas retenu le nom. Elle hochait la tête sans vraiment écouter. L’essentiel, c’était d’y glisser un jean, un sweat, une trousse de secours et le livre qu’elle n’arrivait jamais à finir. La décision de partir seule n’était pas venue tout de suite. D’abord, elle avait eu l’impression que sa vie était coincée entre deux arrêts. Les enfants avaient grandi, le mari était parti, le travail en comptabilité était devenu purement mécanique. Le matin — bus, bureau, rapports, déjeuners dans des barquettes en plastique, le soir — supermarché, télé, séries interminables où les femmes de son âge ont des amants, des catastrophes ou des révélations soudaines. Dans sa vie, il n’y avait ni l’un, ni l’autre, ni le troisième. Il y avait l’habitude d’être utile et le vide quand cette utilité s’arrêtait. L’idée du voyage est née quand une collègue a apporté un guide sur les villes du nord et lui a dit qu’elle partait avec son mari « comme ça, en train, avec des correspondances, sans agence ». Nadège feuilletait les pages avec des photos de gares, de rivières, de maisons en bois, et pensait qu’elle n’était jamais allée plus loin que le chef-lieu du département. D’abord, elle a balayé l’idée. Puis, le soir, elle a ouvert son ordinateur et s’est mise à regarder les billets, les prix, les itinéraires. Le site buggait, la carte sautait, elle se perdait dans les dates, mais à minuit, une chaîne s’est affichée : sa ville — Orléans — Tours — un petit village au bord de la Loire, dont elle peinait à prononcer le nom. Elle a imprimé les billets et les a rangés dans la pochette des documents. Le lendemain, elle en a parlé à son fils en visioconférence. — Tu pars seule ? — il a plissé les yeux. — Maman, qu’est-ce que tu vas faire là-bas toute seule ? — Je vais voir comment vivent les gens, — a-t-elle répondu, veillant à garder la voix posée. — Je vais me promener. Me reposer. — Peut-être avec une copine ? — a-t-il insisté. Les copines, à vrai dire, étaient occupées. L’une avait des petits-enfants, l’autre un second mariage, la troisième un jardin et des plates-bandes. Et puis il y avait la peur d’entendre : « Tu es folle, partir seule quelque part ? » — C’est plus simple comme ça, — a-t-elle dit. — Je n’ai pas à m’adapter à quelqu’un. Son fils a haussé les épaules, mais à la fin de la conversation, il a dit : — Fais attention. Appelle-moi. Et ne dépense pas tout sur ta carte. Son ex-mari a réagi autrement. — Tu vas où ? — il a répété au téléphone. — À Tours ? Mais qu’est-ce qu’il y a à faire là-bas ? C’est… la province. — Je ne suis pas Paris non plus, — a-t-elle répliqué. — Je veux juste y aller. Il s’est tu, puis a demandé si elle avait besoin d’aide pour la valise. Elle l’a imaginé entrant dans son appartement, posant la valise dans le couloir, regardant autour de lui comme pour vérifier qu’elle n’avait pas quelqu’un. Elle a refusé. Maintenant, debout à la fenêtre, elle essayait de comprendre ce qu’elle craignait le plus : la route ou de revenir et de se retrouver au même point. Elle a fini son thé refroidi, fermé le sac à dos, vérifié les billets, le passeport, le portefeuille. Dans le couloir, elle a enfilé ses bottines, éteint la lumière dans les pièces. L’appartement est devenu tout de suite étranger, comme une chambre d’hôtel dont on a déjà emporté les valises. Dans l’escalier, ça sentait le produit ménager et le parfum de quelqu’un. Dehors, il faisait frais, le vent soufflait. Elle a relevé le col de sa veste, attrapé son sac et est partie vers l’arrêt de bus. À la gare, c’était bruyant. Les gens se pressaient, certains râlaient dans la file, des enfants criaient. Nadège, serrant son sac contre elle, se frayait un chemin vers le tableau d’affichage. Son train était le troisième en partant du bas. Il restait quarante minutes avant le départ. Elle s’est assise sur une chaise en plastique près de la fenêtre. À côté, une femme d’une cinquantaine d’années racontait bruyamment au téléphone que son mari « avait encore tout mélangé ». Un jeune homme avec des écouteurs mangeait un chausson, des miettes tombaient sur sa veste noire. Nadège a sorti une bouteille d’eau de sa poche, a bu une gorgée, a regardé son profil reflété dans la vitre. Son visage semblait fatigué, mais pas vieux. Juste le visage de quelqu’un qui a longtemps suivi le même itinéraire et qui soudain bifurque. Quand l’embarquement a été annoncé, elle s’est levée et est allée vers le quai. Le sac tirait sur ses épaules, mais cette sensation lui plaisait. Comme si la lourdeur prouvait qu’elle partait vraiment quelque part. Dans le wagon, sa place était près de la fenêtre. En face, un jeune couple avec des sacs plus petits était déjà assis. La jeune femme a souri à Nadège, s’est décalée pour libérer le passage. — Je vous aide ? — a proposé le garçon, tendant la main vers son sac. — Merci, je vais y arriver, — a-t-elle répondu, et, en forçant un peu, a hissé son sac sur la tablette du haut. Ce n’était pas très gracieux, mais elle l’a fait sans aide. Elle a ressenti une fierté enfantine. Le train est parti. Dehors défilaient les immeubles gris, les garages, les terrains vagues. La jeune femme en face a sorti un livre en anglais, le garçon a lancé quelque chose sur son téléphone. Nadège regardait par la fenêtre, puis a ouvert son livre, mais les mots sautaient, sans former de sens. Elle pensait à ce qu’elle ferait en arrivant. À Orléans, elle avait réservé un logement bon marché sur un site. Les photos montraient une chambre propre, aux murs blancs et au lit en bois. La propriétaire échangeait avec elle sur le messager, mettait des smileys et l’appelait par son prénom. Ensuite, il y aurait un bus pour Tours, puis un autre train pour le village au bord de la Loire. Là — trois jours, juste comme ça, sans programme touristique. — Vous partez en vacances ? — a soudain demandé la jeune femme en face. — On peut dire ça, — a répondu Nadège. — Je vais visiter des villes. — Super, — a dit la jeune femme. — Nous, on voulait faire du stop, mais ma mère n’a pas voulu. Alors on voyage comme des gens sérieux. Elle a ri, le garçon a souri. Nadège a souri aussi. La conversation s’est arrêtée d’elle-même, et ça lui convenait. Le soir, le wagon s’est rempli d’odeurs de nourriture, de sandwichs, de café soluble. La contrôleuse passait avec le chariot, servait le thé dans des verres à pied. Nadège mangeait des œufs durs et des concombres qu’elle avait emportés. Elle sentait les regards — certains pensaient sûrement qu’elle allait chez des proches ou dans une maison de repos. Peu imaginaient qu’une femme de son âge voyage seule, sans raison. Le train est arrivé à Orléans à la tombée de la nuit. La gare l’a accueillie avec la lumière jaune des lampadaires et la fraîcheur. Elle a allumé le GPS sur son téléphone, trouvé le bon bus, est arrivée dans un quartier d’immeubles, a erré un peu parmi les entrées identiques et a enfin sonné à l’interphone. — Oui, oui, — a répondu une voix féminine. — Montez au troisième, à gauche. La propriétaire était une femme ronde en robe de chambre. Elle a guidé Nadège dans le couloir étroit, lui a montré la chambre. — Voilà la clé, — a-t-elle dit. — Salle de bain commune, cuisine aussi. Thé, sucre — servez-vous. Juste, pas de bruit la nuit, j’ai un petit-fils. La chambre était vraiment propre, mais plus petite que sur les photos. La fenêtre donnait sur la cour avec quelques arbres. Deux reproductions de la ville ornaient le mur. Nadège a posé son sac près du lit, a fait le tour de la pièce, comme pour vérifier qu’il n’y avait rien de caché. Quand elle s’est retrouvée seule, la fatigue l’a submergée. Son dos la lançait, ses jambes étaient lourdes, sa tête pesante. Elle s’est assise au bord du lit, a regardé son sac. Les affaires y étaient rangées avec soin, comme à la maison. Toute sa vie tenait dans ce rectangle de tissu. La nuit, elle a eu du mal à dormir. À travers les murs fins, elle entendait un enfant pleurer, quelqu’un traînait dans le couloir, les portes claquaient. Elle se tournait, pensant qu’elle serait plus tranquille chez elle. Là-bas, elle connaissait chaque bruit, chaque grincement. Ici, tout était étranger. Le matin, en se lavant dans la salle de bain commune, elle a croisé une jeune femme aux cheveux mouillés. — Vous restez longtemps ? — a demandé la jeune femme en s’essuyant le visage. — Juste une nuit, — a répondu Nadège. — Après, je continue. — Moi aussi, — a dit l’autre. — Pour le travail. Le mot « travail » sonnait sûr. Nadège n’avait pas cette excuse. Elle voyageait, tout simplement. Après le petit-déjeuner, elle est partie se promener. Pas au centre, ni aux cathédrales, juste dans les quartiers. Elle regardait les balcons avec des tapis, les aires de jeux, les chiens, les gens en vestes et bonnets. Dans une cour, un vieux sur un banc nourrissait les moineaux avec du pain. Elle s’est arrêtée, a observé les oiseaux s’agiter à ses pieds. — Voilà les vrais voyageurs, — a dit le vieux en croisant son regard. — Peu importe où ils trouvent des miettes. Elle a souri et a repris sa route. À midi, elle est revenue dans la chambre, a rassemblé ses affaires, remercié la propriétaire et est partie à la gare routière. Là, elle a découvert que son bus pour Tours était annulé. Sur le tableau, à côté du numéro, un mot rouge s’est allumé, et elle a senti son cœur se serrer. — Comment ça, annulé ? — a-t-elle demandé à la guichetière. — Comme ça, — a haussé les épaules la femme. — Panne. Le prochain, c’est ce soir. — Mais je dois partir aujourd’hui, — a dit Nadège. — J’ai des billets pour la suite. — Alors prenez le train, — a répondu la guichetière, indifférente. — La gare est juste en face. Nadège est sortie. Le vent s’était levé, le ciel s’était couvert. Elle a traîné son sac jusqu’à la gare, a fait la queue, répondu à des questions incompréhensibles, acheté un nouveau billet. L’ancien, pour le bus, est resté une feuille dans sa poche. Elle se sentait comme une écolière qui n’a pas appris sa leçon et doit improviser. Elle pensait : « Pourquoi je me suis embarquée là-dedans ? » Chez elle, elle serait en train de boire un thé, pas de courir entre les guichets. Le train pour Tours était bondé. Elle a eu une place au milieu du wagon, à côté d’un homme en veste de travail. Il sentait le tabac et l’essence. — Vous allez loin ? — a-t-il demandé quand le train est parti. — À Tours, — a-t-elle répondu. — Puis plus loin. — En visite ? — a-t-il demandé. Elle a hésité. Dire « en visite » aurait été plus simple. — Juste comme ça, — a-t-elle dit. — Je voyage. L’homme l’a regardée, un peu surpris, puis a hoché la tête. — C’est bien, — a-t-il dit. — Les gens ne font que bosser et rester chez eux. À Tours, ils sont arrivés en fin d’après-midi. Nadège était épuisée. Il lui fallait trouver un hôtel, dormir, et le matin prendre le train pour le village. Elle a trouvé une option pas chère sur son téléphone, a appelé. Une voix féminine lui a confirmé qu’il y avait une chambre libre et lui a donné l’adresse. L’hôtel était à quinze minutes à pied. Elle marchait sur le trottoir, évitant les flaques et les passants, pensant que son sac devenait plus lourd à chaque pas. Le bâtiment était vieux, la façade écaillée. L’enseigne portait un nom qu’elle a oublié aussitôt lu. Dedans, ça sentait l’oignon frit et quelque chose de sucré. À la réception, une jeune femme aux lèvres très maquillées. — J’ai réservé une chambre, — a dit Nadège, donnant son nom. La jeune femme a vérifié l’ordinateur, a froncé les sourcils. — Je n’ai pas votre réservation, — a-t-elle dit. — Peut-être que vous n’avez pas tout validé ? — J’ai appelé, — a balbutié Nadège. — On m’a dit que c’était libre. — Par téléphone, on ne bloque pas, — a répondu la jeune femme. — Tout est complet. Les mots sont restés en suspens. Nadège a senti la panique monter. Il faisait déjà nuit, elle était dans une ville inconnue, avec un sac lourd, sans endroit où dormir. — Il n’y a vraiment rien à faire ? — a-t-elle demandé, essayant de rester calme. — Juste pour une nuit. La jeune femme a haussé les épaules. — Tout est pris. Essayez l’hôtel d’à côté, deux maisons plus loin. Nadège est sortie. L’air froid lui a fouetté le visage. Elle est restée sur le trottoir, le sac tirant vers le bas, les jambes lourdes. Un instant, elle a eu envie de faire demi-tour et d’acheter un billet pour rentrer. Dire à tout le monde que le voyage n’a pas marché, que c’était une idée stupide. Elle a sorti son téléphone, lancé une recherche d’hôtels à proximité. Ses doigts tremblaient. Un hôtel était trop cher, un autre ne répondait pas, un troisième était complet. À un moment, le téléphone a affiché un avertissement de batterie faible. Elle a regardé autour d’elle. Au coin, une enseigne de café brillait. Dedans, c’était lumineux, on voyait des tables derrière la vitre. Nadège a traversé la rue et est entrée. Ça sentait la soupe et la pâtisserie fraîche. Derrière le comptoir, une femme d’environ quarante-cinq ans en tablier. — Je peux recharger mon téléphone ? — a demandé Nadège, la voix tremblante. — Je vais commander quelque chose. — Bien sûr, — a répondu la femme. — La prise est près de la fenêtre. Installez-vous. Nadège a commandé du bortsch et du thé, a mis son téléphone à charger, s’est assise. Quand le bol de soupe chaude est arrivé, elle a senti les larmes monter. Pas de tristesse, ni de peur. De fatigue. Parce que le monde autour exigeait des décisions, alors qu’elle avait l’habitude de demander conseil, de s’adapter. Elle a plongé son regard dans la soupe rouge, a cligné des yeux, essayant de se ressaisir. La femme derrière le comptoir l’a remarquée, s’est approchée. — Journée difficile ? — a-t-elle demandé doucement. Nadège a hoché la tête. Elle n’avait pas envie de tout raconter, mais les mots sont venus : le bus annulé, la réservation inexistante, le fait d’être seule dans une ville étrangère sans savoir où dormir. — Vous venez d’où ? — a demandé la femme. Nadège a donné le nom de sa ville. — Vous êtes venue seule ? — s’est étonnée la femme. — Oui, — a répondu Nadège. — J’ai décidé de voyager. La femme s’est tue, puis a dit : — Ma sœur loue une chambre. Ce n’est pas luxueux, mais c’est propre. Si vous voulez, je peux l’appeler. Les mots ont sonné comme une bouée de sauvetage. Nadège a senti quelque chose se relâcher en elle. — Si ça ne vous dérange pas, — a-t-elle dit. La femme a appelé, a expliqué rapidement la situation. Puis elle a tendu à Nadège un papier avec l’adresse. — Voilà, — a-t-elle dit. — Quinze minutes à pied. Dites que vous venez de la part de Tatiana du café. — Merci, — a dit Nadège. — Je ne sais pas comment… — Finissez d’abord, — l’a interrompue Tatiana avec douceur. — On verra après. Quand Nadège est sortie du café, il faisait nuit. Les lampadaires éclairaient le trottoir d’une lumière jaune. Elle marchait, comptant les carrefours, vérifiant l’adresse. Le sac tirait toujours sur ses épaules, mais cette lourdeur lui semblait familière, presque rassurante. La chambre chez la sœur de Tatiana était petite, avec un vieux canapé propre, un tapis au mur et une armoire pleine de livres. La propriétaire, une femme menue aux yeux attentifs, lui a montré la salle de bain, la cuisine, la prise pour charger son téléphone. — L’argent demain, — a-t-elle dit. — Pour l’instant, reposez-vous. Quand la porte s’est refermée, Nadège a enfin soufflé. Elle a posé son sac, soulagée. Elle s’est assise sur le canapé, a passé la main sur son genou. Sa jambe la lançait, une vieille blessure se rappelait à elle. Cette nuit-là, elle s’est endormie presque tout de suite. Sans télé, sans le bruit familier de la maison, mais avec le sentiment d’avoir traversé quelque chose d’important. Pas héroïque, pas grandiose, mais personnel. Le matin, assise dans la cuisine avec une tasse de thé, elle s’est surprise à ne pas vouloir se presser. Le train n’était pas pour tout de suite. Elle aurait pu courir dans les rues principales, visiter la cathédrale, mais elle était curieuse d’autre chose : comment vivent les gens dans ces vieilles maisons, ce qu’ils lisent, de quoi ils parlent dans leur cuisine. La propriétaire était assise en face, épluchant des pommes de terre. — Vous louez souvent la chambre ? — a demandé Nadège. — Quand on me le demande, — a répondu la femme. — Surtout des étudiants ou des gens en déplacement. Elles ont parlé des prix, de la difficulté à trouver du travail, des enfants partis dans différentes villes. Dans les mots de la propriétaire, Nadège a reconnu des intonations familières. Son sentiment de solitude n’était pas unique. Elle a fini par attraper le train. Il avançait lentement, s’arrêtant dans de petites gares où il n’y avait que deux ou trois personnes sur le quai. Dehors défilaient des villages, des forêts, quelques vaches dans les prés. Le wagon était spacieux. Quelques vacanciers avec des sacs, une femme avec un enfant, deux ados avec des sacs à dos. Nadège s’est installée près de la fenêtre, a posé son sac sur le siège à côté. Elle a sorti un petit carnet et un stylo de la poche latérale. Elle l’avait acheté au kiosque de la gare, presque machinalement. Elle a ouvert une page blanche et écrit : « Je suis dans le train. Autour, la forêt. Je suis seule et vivante. » Puis elle a souri de la solennité de la phrase, mais n’a pas barré. Le train est arrivé au village vers midi. Petite gare, bâtiment en bois, à côté — une épicerie avec une enseigne « Produits ». L’air était frais, sentait la fumée des cheminées et la terre humide. Nadège est descendue, a regardé autour d’elle. Elle n’avait ni réservation, ni connaissances. Juste l’adresse d’une maison d’hôtes trouvée sur internet, et une idée approximative de la direction. La route longeait la Loire. L’eau était sombre, presque noire, coulait lentement entre les rives. De l’autre côté, on voyait quelques maisons. Elle marchait, sentant ses bottines s’humidifier, mais peu importait. Le sac tirait sur ses épaules, comme d’habitude. La maison d’hôtes était une bâtisse en bois, toit vert. Sur le perron, un homme en pull lisait le journal. En la voyant, il s’est levé. — Vous venez chez nous ? — a-t-il demandé. — Oui, — a répondu Nadège. — J’ai appelé hier. — Ah, de la ville, — a-t-il acquiescé. — Entrez. Dedans, c’était simple mais chaleureux. Murs en bois, quelques chambres, une cuisine avec une grande table. Dans la chambre qu’on lui a attribuée, il y avait un lit, une table de nuit, une chaise. La fenêtre donnait sur la Loire. — Ici, c’est calme, — a dit l’homme. — Internet passe mal. Si vous devez appeler, mieux vaut sortir. L’absence de connexion l’a d’abord effrayée. Comment ferait-elle sans contact permanent, sans pouvoir écrire à ses enfants, vérifier les infos, consulter la carte ? Puis elle s’est dit que c’était peut-être le but. Les jours au village passaient lentement, mais sans lourdeur. Le matin, elle allait au bord de la Loire, s’asseyait sur un vieux banc, regardait l’eau. Parfois, des locaux passaient — avec un seau, une canne à pêche. Ils lui faisaient un signe, elle répondait. À l’épicerie, la vendeuse la reconnaissait déjà et lui demandait si elle voulait encore du sarrasin ou du thé. Le premier jour, Nadège se sentait maladroite. Elle ne savait pas quoi faire de ses mains, comment marcher dans les rues étroites sans paraître étrangère. Elle avait l’impression que tout le monde la regardait. Le deuxième jour, cette sensation s’est atténuée. Le troisième, elle s’est surprise à entrer dans le magasin avec assurance, sans se retourner. Un soir, à la maison d’hôtes, il y a eu un petit dîner. Un couple venu d’une ville voisine, un autre homme qui, selon ses dires, « voulait juste changer d’air ». Ils étaient autour de la grande table, mangeaient des pommes de terre aux champignons, buvaient du thé. La conversation portait sur la météo, les routes, la difficulté à rejoindre les petits villages. — Et vous, pourquoi ici ? — a demandé l’homme à Nadège. Elle a réfléchi. Elle aurait pu répondre vaguement. Mais elle a senti qu’elle ne voulait plus inventer d’excuses. — Je voulais être seule, — a-t-elle dit. — Sans travail, sans habitudes. Voir ce qui se passe. L’homme a hoché la tête, sans poser de questions. Le couple s’est regardé, la femme a souri. — Vous avez choisi le bon endroit, — a-t-elle dit. — Ici, on ne se cache pas de soi-même. Cette nuit-là, Nadège est restée longtemps dans le noir, pensant que quelque chose changeait en elle. Pas bruyamment, pas comme dans les films où l’on décide soudain de tout bouleverser. Plutôt comme un déplacement silencieux à l’intérieur. Elle repensait à son désarroi à la gare, à ses larmes à l’hôtel, à la demande d’aide à une inconnue au café. Avant, elle aurait eu honte. Maintenant, non. Elle voyait qu’elle pouvait demander et accepter de l’aide sans se sentir faible. Le troisième jour, assise au bord de la Loire, elle a sorti son carnet et s’est mise à écrire. Pas sur l’itinéraire, ni sur les monuments. Sur ce qui lui manquait chez elle. Sur ce qu’elle faisait par habitude, pas par envie. La liste était longue. Des petites choses — « cuisiner pour trois alors que je vis seule », aux grandes — « accepter des tâches qui ne me rendent pas heureuse juste parce que je n’ose pas dire non ». Elle a relu et a vu clairement ce qu’elle pouvait changer. Pas tout d’un coup, pas radicalement, mais au moins quelques points. Ne plus prendre les responsabilités des autres au travail. Ne pas répondre à son ex-mari à toute heure, sauf pour les enfants. Ne pas cuisiner « pour la semaine » si une soupe et un sandwich lui suffisent. Le dernier soir au village, elle est restée longtemps au bord de la Loire. L’eau coulait, comme toujours. Rien n’avait changé autour. Seule elle avait changé, un peu. Elle a senti naître en elle une certitude discrète mais solide : sa vie n’est pas faite que d’obligations et d’habitudes. Elle a le droit à ses propres itinéraires. Le retour lui a semblé plus facile. Elle savait acheter des billets, demander son chemin, chercher un logement. À la gare de Tours, elle est allée elle-même au guichet et a calmement demandé à changer son billet pour un train plus tôt. La guichetière a d’abord fait la moue, puis a trouvé une solution. Avant, Nadège aurait hésité, reculé. Maintenant, elle attendait jusqu’à obtenir ce qu’il fallait. Dans le train pour sa ville, une femme avec un grand sac s’est assise à côté d’elle. Elles ont discuté. L’autre parlait de ses petits-enfants, de son jardin, de la difficulté à tout gérer. — Et vous, vous faites quoi ? — a-t-elle demandé à Nadège. La question l’a surprise. Avant, elle aurait répondu : « Je travaille en comptabilité, les enfants sont grands. » Maintenant, elle n’avait plus envie de se définir seulement ainsi. — Je vis, — a-t-elle dit après une pause, étonnée de sa propre réponse. — Je travaille, bien sûr. Mais là, je suis partie… me reposer. La femme a hoché la tête, sans y prêter attention. Pour elle, c’était juste une conversation. Pour Nadège, un petit pas. En rentrant, l’appartement l’a accueillie avec son silence et une légère odeur de renfermé. Elle a ouvert les fenêtres, mis la bouilloire, enlevé ses bottines. Elle a posé le sac au milieu de la pièce et ne l’a pas défait tout de suite. Qu’il reste là, comme un rappel qu’elle peut partir si elle le veut. Elle a fait le tour des pièces. La poussière sur l’étagère, le journal oublié sur la table, le frigo vide. Tout était à sa place. Mais tout semblait un peu différent. Elle a allumé la lumière dans la cuisine, sorti une assiette et une tasse. Elle a fait du thé, coupé du pain. S’est assise à la table, a ouvert son carnet. Sur la dernière page, elle a écrit : « Quand je reviendrai, je ferai… » et a commencé la liste. Appeler le travail pour refuser la charge supplémentaire qu’on lui avait donnée « parce que tu es la plus sérieuse ». Appeler son fils et lui dire qu’elle viendra le voir si elle en a envie, pas parce que « il faut ». Sortir le vieux vélo du placard et essayer de rouler à nouveau, même juste dans la cour. La liste n’était pas si longue, mais précise. Elle l’a regardée et a ressenti une légère excitation. Comme avant le départ. Le soir, son ex-mari a appelé. — Alors, ce voyage ? — a-t-il demandé. — Tu n’as pas eu froid ? — Ça va, — a-t-elle répondu. — Tout s’est bien passé. — Dis, j’aurais besoin d’aide pour un rapport, tu pourrais m’aider ? Avant, elle aurait accepté tout de suite. Cette fois, elle a marqué une pause. — Je suis fatiguée des rapports des autres, — a-t-elle dit. — J’en ai assez des miens. Je peux te conseiller, mais je ne le ferai pas à ta place. Il s’est tu, surpris. — Bon… d’accord, — a-t-il dit. — Comme tu veux. Quand la conversation s’est terminée, Nadège a ressenti un étrange soulagement. Rien de grave n’était arrivé. Il n’était pas vexé, n’avait pas crié. Il avait juste accepté son refus. Plus tard, allongée dans son lit, elle écoutait les bruits familiers de l’appartement : le tic-tac de l’horloge, le bruit des voitures dehors, le bourdonnement de l’ascenseur. Tout était comme avant. Mais en elle, c’était différent. Pas bruyant, pas solennel. Juste un peu plus libre. Avant de dormir, elle s’est levée, a touché son sac. Elle a vérifié la fermeture. Le sac était là, silencieux, mais comme prêt à repartir. — On repartira, — a-t-elle murmuré. Elle ne savait pas quand ni où. Mais elle savait que c’était possible. Et cette certitude suffisait pour s’endormir paisiblement.
Генка: Путешествие по ожиданию таинственного Заката в Новом Городе