10 décembre
Ce matin-là, Éléonore, assise au bord de son lit, contemplait son sac à dos éventré sur le parquet, lair aussi morose quun vieux bouledogue hésitant à affronter la bruine. Sur la chaise, une veste attendait patiemment, les billets de la SNCF posés sur le rebord de la fenêtre, tandis que son téléphone clignotait : « Train, 10h20 ». Latmosphère était celle dun départ imminent, teintée dune douce ironie.
Dans la cuisine, le thé refroidissait, oublié comme une résolution de Nouvel An. Deux assiettes, une tasse, un couteau sentassaient dans lévier, témoins dun petit-déjeuner pris en solitaire. Le frigo, rangé avec la rigueur dune médiathèque, débordait de boîtes de soupe et de choux farcis, préparés « au cas où », bien quÉléonore vive désormais seule. Son fils occupait une chambre à Paris pour le travail, sa fille révisait à Lyon, et son ex-mari passait des appels dignes dun conseil dadministration, comme si leur séparation nétait quune formalité.
Éléonore se leva, sapprocha de la fenêtre. Dans la cour, Monsieur Dupuis promenait son briard, deux adolescentes fumaient sur laire de jeux, emmitouflées dans des doudounes identiques. Elle savait que bientôt, les doudounes céderaient la place aux vestes légères, mais le décor resterait inchangé.
Le sac à dos, elle lavait acheté la semaine précédente dans une boutique de sport près du métro République. Le vendeur, moustachu, vantait le dos renforcé et les « sangles ergonomiques » avec lardeur dun critique gastronomique. Elle acquiesçait, songeuse, lessentiel étant dy glisser un jean, un sweat, une trousse de secours et ce roman quelle traînait comme un fardeau.
Prendre la décision de partir seule navait rien dun caprice. Elle se sentait tourner en rond, coincée entre deux arrêts de bus. Les enfants envolés, le mari parti, la comptabilité devenue routine. Matin : bus, bureau, rapports, déjeuners sur le pouce ; soir : Franprix, télé, séries où les femmes de son âge multipliaient les aventures et les révélations. Rien de tout cela chez elle, juste lhabitude dêtre utile, et le grand vide quand lutilité disparaît.
Lidée du voyage sétait imposée après quune collègue lui eut offert un guide sur les villes du nord, expliquant quelle partait « comme ça, en train, avec des correspondances, sans agence ». Éléonore avait feuilleté les pages, admiré les gares, les rivières, les maisons en bois, réalisant quelle navait jamais dépassé le chef-lieu du département. Dabord, elle avait repoussé lidée, puis, le soir venu, elle sétait mise à traquer les billets, les prix, les itinéraires sur internet. Le site plantait, la carte buggait, elle se perdait dans les dates, mais à minuit, le parcours sétait dessiné : Paris Dijon Besançon un village au bord de la Loue, dont le nom lui échappait encore.
Les billets imprimés, rangés dans sa pochette, elle en parla à son fils en visio.
Tu pars toute seule ? demanda-t-il, les sourcils froncés. Maman, pourquoi pas avec quelquun ?
Je veux voir comment vivent les gens, répondit-elle, tentant de garder une voix posée. Me promener, respirer.
Tu pourrais y aller avec une amie ? insista-t-il.
Ses amies étaient débordées : lune avec ses petits-enfants, lautre avec un nouveau mari, la troisième avec son potager. Et puis, elle redoutait le fameux : « Tu es folle de partir seule ! »
Cest plus simple, dit-elle. Je nai à madapter à personne.
Son fils haussa les épaules, conclut :
Daccord. Appelle-moi. Et ne dépense pas tout ton argent sur la carte.
Son ex-mari, lui, fut plus pragmatique.
Où ça ? répéta-t-il au téléphone. À Besançon ? Mais quest-ce quon fait là-bas ? Cest la province
Je ne vais pas à Paris non plus, répliqua-t-elle. Je veux juste y aller.
Il se tut, proposa son aide pour la valise. Elle imagina sa silhouette dans lentrée, posant la valise, inspectant lappartement comme un enquêteur à la recherche dun rival. Elle déclina.
Devant la fenêtre, elle se demanda ce qui leffrayait le plus : la route ou le retour à la routine.
Elle avala son thé froid, ferma le sac, vérifia billets, passeport, porte-monnaie. Dans le couloir, elle enfila ses bottines, éteignit les lumières. Lappartement devint soudain étranger, comme une chambre dhôtel déjà désertée.
Dans lescalier, ça sentait la javel et le parfum bon marché. Dehors, le vent mordait, il faisait frais. Elle releva le col de sa veste, attrapa son sac et se dirigea vers larrêt de bus.
La gare, cétait le théâtre du stress. Des gens pressés, des disputes à la billetterie, des enfants qui criaient. Éléonore, serrant son sac, se fraya un chemin jusquau panneau daffichage. Son train était le troisième en partant du bas. Quarante minutes à patienter.
Elle sinstalla sur une chaise en plastique près de la vitre. À côté, une femme dune cinquantaine dannées racontait à son téléphone que son mari « avait encore tout embrouillé ». Un jeune en écouteurs croquait un croissant, des miettes sur sa veste noire. Éléonore sortit une bouteille deau, but une gorgée, observa son reflet. Son visage semblait fatigué, mais pas vieux. Juste celui dune femme qui a longtemps suivi le même chemin et qui, soudain, bifurque.
Quand lembarquement fut annoncé, elle se leva, direction le quai. Le sac pesait, mais cette lourdeur lui plaisait. Comme si le poids prouvait quelle partait vraiment.
Sa place dans le wagon était côté fenêtre. En face, un jeune couple avec des sacs minuscules. La fille lui sourit, se décala.
Je peux vous aider ? proposa le garçon, main tendue vers le sac.
Merci, je vais le faire, répondit-elle, et, en forçant un peu, hissa le sac sur la grille supérieure. Maladroitement, mais sans aide. Fierté denfant.
Le train démarra. Les immeubles gris, les garages, les terrains vagues défilaient. La jeune fille ouvrit un livre en anglais, le garçon pianota sur son téléphone. Éléonore regarda dehors, puis ouvrit son roman, mais les mots valsaient sans saligner.
Elle pensait à larrivée. À Dijon, elle avait réservé une chambre modeste sur un site. Les photos montraient une pièce propre, murs blancs, lit en bois. La propriétaire, bavarde sur Messenger, ponctuait ses messages de smileys et lappelait « Madame Éléonore ». Ensuite, bus pour Besançon, puis train vers le village au bord de leau. Là-bas, trois jours, sans programme.
Vous partez en vacances ? demanda soudain la jeune fille.
On peut dire ça, répondit Éléonore. Je vais explorer des villes.
Génial, dit la fille. On voulait faire du stop, mais ma mère a dit non. Alors on voyage comme il faut.
Rires, sourires. La conversation sarrêta là, et cétait parfait.
Le soir, le wagon embaumait le sandwich SNCF et le café soluble. La contrôleuse passait avec le chariot, servait le thé dans des verres à pied. Éléonore grignota des œufs durs et des cornichons. Elle sentait les regards certains imaginaient sûrement quelle allait voir de la famille ou faire une cure. Peu pensaient quune femme de son âge voyage seule, sans raison.
Le train arriva à Dijon à la nuit tombée. La gare laccueillit avec ses lampadaires jaunes et la fraîcheur. Elle activa le GPS, trouva le bon bus, erra dans le quartier des immeubles, puis sonna à linterphone.
Oui, répondit une voix féminine. Troisième étage, à gauche.
La propriétaire, une femme ronde en robe de chambre, guida Éléonore dans le couloir étroit, montra la chambre.
Voilà la clé, dit-elle. Salle de bain et cuisine communes. Servez-vous en thé, en sucre. Juste, pas de bruit la nuit, mon petit-fils dort.
La chambre était propre, mais plus petite quen photo. La fenêtre donnait sur une cour avec quelques arbres. Deux reproductions de Dijon ornaient le mur. Éléonore posa son sac près du lit, inspecta la pièce, comme pour vérifier quil ny avait rien de trop.
Seule, la fatigue la rattrapa. Son dos grinçait, ses jambes étaient lourdes, sa tête pesante. Elle sassit au bord du lit, observa son sac. Tout y était rangé, comme chez elle. Sa vie tenait dans ce rectangle de tissu.
La nuit, elle eut du mal à dormir. À travers les murs fins, elle entendait un enfant pleurer, des pas dans le couloir, des portes qui claquaient. Elle se tournait, pensant quelle serait plus tranquille chez elle, où chaque bruit lui était familier. Ici, tout était étranger.
Le matin, dans la salle de bain commune, elle croisa une jeune femme aux cheveux mouillés.
Vous restez longtemps ? demanda-t-elle en sessuyant le visage.
Juste une nuit, répondit Éléonore. Je repars demain.
Moi aussi, dit lautre. Pour le boulot.
Le mot « boulot » sonnait solide. Éléonore navait pas ce prétexte. Elle voyageait, tout simplement.
Après le petit-déjeuner, elle partit marcher. Pas vers le centre ou les églises, mais dans les quartiers. Elle observait les balcons couverts de tapis, les aires de jeux, les chiens, les gens en manteaux et bonnets. Dans une cour, un vieil homme nourrissait les moineaux. Elle sarrêta, regarda les oiseaux sagiter à ses pieds.
Voilà les vrais voyageurs, lança le vieil homme, remarquant son regard. Peu importe où ils trouvent des miettes.
Elle sourit et reprit sa route.
À midi, elle rentra, rassembla ses affaires, remercia la propriétaire et se rendit à la gare routière. Son bus pour Besançon était annulé. Sur le panneau, un mot rouge saffichait, lui serrant le cœur.
Annulé ? demanda-t-elle à la guichetière.
Oui, répondit celle-ci, haussant les épaules. Panne. Le prochain, ce soir.
Je dois partir aujourdhui, dit Éléonore. Jai dautres billets.
Prenez le train, répondit la guichetière, indifférente. La gare est juste en face.
Éléonore sortit. Le vent sétait levé, le ciel sassombrissait. Elle traîna son sac jusquà la gare, fit la queue, répondit à des questions confuses, acheta un nouveau billet. Lancien, pour le bus, resta une feuille inutile dans sa poche.
Elle se sentait comme une collégienne prise au dépourvu, obligée dimproviser. Elle se demanda : « Pourquoi je me suis lancée là-dedans ? » Chez elle, elle serait en train de boire du thé, pas de courir entre les guichets.
Le train pour Besançon était bondé. Elle trouva une place au milieu du wagon, à côté dun homme en veste de travail, qui sentait le tabac et lessence.
Vous allez loin ? demanda-t-il quand le train démarra.
À Besançon, répondit-elle. Puis plus loin.
En visite ? senquit-il.
Elle hésita. Dire « en visite » aurait été plus simple.
Juste comme ça, dit-elle. Je voyage.
Lhomme la regarda, surpris, puis acquiesça.
Cest bien, dit-il. Les gens ne font que bosser et rester chez eux.
À Besançon, ils arrivèrent en fin daprès-midi. Éléonore était épuisée. Il lui fallait trouver un hôtel, dormir, puis prendre le TER pour le village. Elle repéra une chambre bon marché près de la gare, appela. Une voix féminine confirma la disponibilité et donna ladresse.
Quinze minutes de marche plus tard, elle atteignit lhôtel, vieux bâtiment à la façade écaillée. Lenseigne, déjà oubliée, pendait au-dessus de la porte.
À lintérieur, ça sentait loignon frit et le sucre. À laccueil, une jeune femme aux lèvres rouges vérifia lordinateur, fronça les sourcils.
Je nai pas votre réservation, dit-elle. Peut-être navez-vous pas validé ?
Jai appelé, balbutia Éléonore. On ma dit que cétait libre.
Par téléphone, on ne réserve pas, répondit la réceptionniste. Tout est complet.
Les mots restèrent en suspens. Éléonore sentit la panique monter. La nuit tombait, elle était seule, fatiguée, sans toit.
Il ny a vraiment rien ? demanda-t-elle, tentant de rester calme. Même pour une nuit ?
La jeune femme haussa les épaules.
Essayez lhôtel dà côté, deux rues plus loin.
Éléonore sortit. Lair froid la saisit. Elle resta un moment sur le trottoir, le sac pesant, les jambes douloureuses. Elle pensa à rentrer, à tout annuler.
Elle sortit son téléphone, chercha des hôtels. Ses doigts tremblaient. Lun était trop cher, lautre ne répondait pas, le troisième était complet. La batterie du téléphone clignota, presque vide.
Elle regarda autour delle. Un café éclairé se trouvait au coin. Elle entra. Lodeur de soupe et de viennoiseries fraîches flottait. Derrière le comptoir, une femme dune quarantaine dannées portait un tablier.
Je peux recharger mon téléphone ? demanda Éléonore, la voix tremblante. Je prendrai quelque chose.
Bien sûr, répondit la femme. La prise est près de la fenêtre. Installez-vous.
Éléonore commanda un potage et un thé, posa son téléphone, sassit. Devant le bol fumant, les larmes montèrent. Pas de peur, ni de colère. Juste la fatigue. Le monde exigeait des décisions, alors quelle avait lhabitude de demander conseil, de sadapter.
Elle fixa la soupe rouge, cligna des yeux, tenta de se ressaisir. La femme du comptoir sapprocha.
Journée difficile ? demanda-t-elle doucement.
Éléonore acquiesça. Elle navait pas envie de tout raconter, mais les mots vinrent : le bus annulé, la réservation fantôme, la solitude dans une ville inconnue.
Vous venez doù ? demanda la femme.
Éléonore donna le nom de sa ville.
Seule ? sétonna-t-elle.
Oui, répondit Éléonore. Jai voulu voyager.
La femme réfléchit, puis dit :
Ma sœur loue une chambre. Ce nest pas luxueux, mais cest propre. Je peux lappeler si vous voulez.
Ces mots furent un vrai soulagement. Éléonore sentit la tension retomber.
Si ça ne vous dérange pas, dit-elle.
La femme appela, expliqua rapidement. Puis tendit à Éléonore un papier avec ladresse.
Voilà, dit-elle. Quinze minutes à pied. Dites que vous venez de la part de Claire du café.
Merci, dit Éléonore. Je ne sais pas comment
Finissez votre soupe, coupa gentiment Claire. On verra après.
En sortant du café, la nuit était tombée. Les lampadaires jetaient une lumière jaune sur le trottoir. Elle compta les carrefours, suivit le papier. Le sac pesait toujours, mais cette lourdeur lui semblait familière.
La chambre chez la sœur de Claire était petite, avec un vieux canapé propre, un tapis mural et une bibliothèque. La propriétaire, une femme menue au regard attentif, lui montra la salle de bain, la cuisine, la prise pour le téléphone.
Largent demain, dit-elle. Reposez-vous.
Quand la porte se referma, Éléonore soupira enfin. Elle posa le sac, sentit son dos se détendre. Elle sassit, caressa son genou. Une vieille blessure se rappelait à elle.
Cette nuit-là, elle sendormit vite. Sans télé, sans le bruit familier, mais avec la sensation davoir franchi une étape. Pas héroïque, pas grandiose, mais personnelle.
Le matin, à la cuisine, devant son thé, elle se surprit à ne pas vouloir se presser. Le TER nétait pas pour tout de suite. Elle aurait pu visiter les rues principales, entrer dans une église, mais elle était curieuse dautre chose : la vie des gens dans ces vieux immeubles, leurs lectures, leurs discussions.
La propriétaire épluchait des pommes de terre en face.
Vous louez souvent ? demanda Éléonore.
Quand on me le demande, répondit-elle. Surtout des étudiants ou des gens en déplacement.
Elles parlèrent des prix, du travail difficile, des enfants partis loin. Dans ses paroles, Éléonore retrouvait des échos familiers. Son sentiment de solitude nétait pas unique.
Elle attrapa le TER à temps. Le train avançait lentement, sarrêtant dans de petites gares où deux ou trois personnes attendaient. Dehors, défilaient des villages, des forêts, quelques vaches dans les prés. Le wagon était spacieux. Quelques retraités avec des sacs, une femme avec un enfant, deux adolescents.
Éléonore sinstalla près de la fenêtre, posa son sac à côté. Elle sortit un petit carnet acheté à la gare, presque machinalement. Elle ouvrit une page blanche et écrivit : « Je suis dans le TER. La forêt autour. Je suis seule et vivante. » Elle sourit de la solennité, mais ne raya pas.
Le train arriva au village vers midi. Petite gare, bâtiment en bois, une épicerie à côté. Lair était frais, sentait la fumée et la terre humide. Éléonore descendit, observa. Pas de réservation, pas de connaissances. Juste ladresse dune maison dhôtes trouvée sur internet, et une vague idée du chemin.
La route longeait la rivière. Leau sombre, presque noire, coulait lentement. De lautre côté, quelques maisons. Elle marchait, ses bottines shumidifiaient, mais peu importait. Le sac pesait, comme dhabitude.
La maison dhôtes était une bâtisse en bois, toit vert. Sur le perron, un homme lisait le journal. Il se leva en la voyant.
Vous venez chez nous ? demanda-t-il.
Oui, répondit Éléonore. Jai appelé hier.
Ah, de la ville, acquiesça-t-il. Entrez.
À lintérieur, cétait simple mais chaleureux. Murs en bois, quelques chambres, une cuisine avec une grande table. Sa chambre donnait sur la rivière, avec un lit, une table de nuit, une chaise.
Ici, cest calme, dit lhomme. Internet passe mal. Pour appeler, mieux vaut sortir.
Labsence de connexion linquiéta dabord. Comment rester sans contact, sans pouvoir écrire à ses enfants, lire les nouvelles, consulter la carte ? Puis elle pensa que cétait peut-être le but.
Les jours au village sécoulaient lentement, sans lourdeur. Le matin, elle allait au bord de leau, sasseyait sur un vieux banc, regardait le courant. Parfois, des habitants passaient, avec un seau ou une canne à pêche. Ils la saluaient, elle répondait. À lépicerie, la vendeuse la reconnaissait déjà, lui proposait du sarrasin ou du thé.
Le premier jour, Éléonore se sentait maladroite, ne savait où mettre les mains, comment marcher dans les ruelles sans paraître étrangère. Elle pensait que tout le monde la regardait. Le deuxième jour, cette impression satténua. Le troisième, elle se surprit à entrer dans le magasin sans hésiter.
Un soir, la maison dhôtes organisa un dîner. Un couple venu dune ville voisine, un autre homme qui « voulait juste changer dair ». Ils étaient autour de la grande table, mangeaient des pommes de terre aux champignons, buvaient du thé. On parlait météo, routes, difficultés à rejoindre les petits villages.
Pourquoi êtes-vous venue ? demanda lhomme à Éléonore.
Elle réfléchit. Elle aurait pu répondre vaguement. Mais elle sentit quelle navait plus envie de mentir.
Je voulais être seule, dit-elle. Sans travail, sans routine. Voir ce qui se passerait.
Lhomme hocha la tête, sans insister. Le couple échangea un regard, la femme sourit.
Vous avez choisi le bon endroit, dit-elle. Ici, on ne se cache pas de soi-même.
Cette nuit-là, Éléonore resta longtemps éveillée, songeant à ce qui changeait en elle. Rien de spectaculaire, pas comme dans les films où tout bascule. Plutôt un déplacement discret. Elle repensa à sa confusion à la gare, à ses larmes à lhôtel, à la demande daide au café. Autrefois, elle aurait eu honte. Maintenant, non. Elle comprenait quon peut demander et recevoir de laide sans se sentir faible.
Le troisième jour, au bord de la rivière, elle reprit son carnet. Elle nécrivit pas sur litinéraire ou les monuments. Mais sur ce qui lui manquait chez elle. Sur ce quelle faisait par habitude, pas par envie. La liste était longue. Des petites choses « cuisiner pour trois alors que je vis seule » aux grandes « accepter des tâches qui ne me plaisent pas juste parce que je nose pas refuser ».
En relisant, elle vit ce quelle pouvait changer. Pas tout, pas dun coup, mais quelques points. Ne plus assumer les responsabilités des autres au travail. Ne pas répondre à son ex-mari à toute heure, sauf pour les enfants. Ne pas préparer des repas pour la semaine si une soupe et un sandwich suffisent.
Le dernier soir, elle resta longtemps au bord de leau. Le courant continuait, rien navait changé autour. Mais elle, un peu. Elle sentit naître en elle une certitude discrète : sa vie nest pas que devoirs et habitudes. Elle a le droit à ses propres chemins.
Le retour fut plus simple. Elle savait acheter des billets, demander son chemin, chercher un logement. À la gare de Besançon, elle demanda elle-même à changer son billet pour un train plus tôt. La guichetière hésita, puis trouva une solution. Avant, Éléonore aurait reculé. Maintenant, elle attendait la réponse.
Dans le train vers sa ville, une femme avec un grand sac sassit à côté. Elles discutèrent. Lautre parlait de ses petits-enfants, de son jardin, de la difficulté à tout gérer.
Et vous, que faites-vous ? demanda-t-elle à Éléonore.
La question la surprit. Avant, elle aurait dit : « Je suis comptable, mes enfants sont grands. » Cette fois, elle répondit autrement.
Je vis, dit-elle après un silence, étonnée de sa propre réponse. Je travaille, bien sûr. Mais là, je suis partie pour me reposer.
La femme acquiesça, sans y prêter attention. Pour elle, cétait banal. Pour Éléonore, un petit pas.
De retour chez elle, lappartement laccueillit avec son silence et une odeur de renfermé. Elle ouvrit les fenêtres, mit la bouilloire, ôta ses bottines. Elle laissa le sac au milieu de la pièce, sans le défaire. Quil reste là, rappel de sa capacité à partir si elle le souhaite.
Elle parcourut les pièces. La poussière sur létagère, le journal sur la table, le frigo vide. Tout était à sa place, mais tout semblait différent.
Elle alluma la lumière, sortit une assiette et une tasse. Prépara du thé, coupa du pain. Sassit, ouvrit son carnet. Sur la dernière page, elle écrivit : « À mon retour, je ferai » et lista : appeler le travail pour refuser la charge supplémentaire quon lui avait imposée « parce que tu es fiable », appeler son fils pour dire quelle viendra le voir si elle en a envie, sortir le vieux vélo du placard et essayer de rouler, même juste dans la cour.
La liste nétait pas longue, mais précise. Elle la relut, sentit une légère excitation. Comme avant un départ.
Le soir, son ex-mari appela.
Alors, ce voyage ? demanda-t-il. Tu nas pas eu trop froid ?
Ça va, répondit-elle. Tout sest bien passé.
Jaurais besoin daide pour un rapport, tu pourrais maider ?
Avant, elle aurait accepté tout de suite. Cette fois, elle marqua une pause.
Je fatigue avec les rapports des autres, dit-elle. Jai les miens. Je peux te conseiller, mais je ne le ferai pas à ta place.
Il se tut, surpris.
Bon daccord, dit-il. Comme tu veux.
Après lappel, Éléonore ressentit un étrange soulagement. Rien de grave nétait arrivé. Il nétait pas vexé, navait pas crié. Il avait juste accepté son refus.
Plus tard, allongée dans son lit, elle écoutait les bruits familiers : lhorloge, les voitures, lascenseur. Tout était comme avant. Mais en elle, cétait différent. Pas bruyant, pas solennel. Juste un peu plus libre.
Avant de dormir, elle se leva, toucha le sac. Vérifia la fermeture. Le sac restait là, silencieux, prêt à repartir.
On repartira, murmura-t-elle.
Elle ignorait quand, où. Mais elle savait que cétait possible. Et cette certitude suffisait pour sendormir sereinement.
Aujourdhui, jai compris que le vrai voyage commence quand on ose sécouter, même au cœur de lincertitude.

