10 décembre
Assise sur le rebord de mon lit, je contemple mon sac à dos entrouvert, affaissé sur le parquet, la fermeture éclair béante, évoquant un vieux chien sceptique quon tente de convaincre de sortir. Ma parka repose sur la chaise, les billets de la SNCF sont posés sur le rebord de la fenêtre, et mon téléphone clignote : « Train, 10h20 ».
Dans la cuisine, le thé refroidit lentement. Deux assiettes, une tasse, un couteau attendent dans lévier. Le frigo abrite des boîtes bien rangées, remplies de soupe et de choux farcis, préparés « au cas où », même si je vis seule désormais. Mon fils loue une chambre près de son travail, ma fille étudie à Lyon. Mon ex-mari appelle parfois pour régler des affaires, comme si nous étions encore une SARL familiale, mais sans statuts communs.
Je me lève et mapproche de la fenêtre. Dans la cour, le voisin promène son berger des Pyrénées ébouriffé, tandis que deux adolescentes grillent des cigarettes sur laire de jeux, emmitouflées dans des doudounes identiques. Je sais que dans quelques semaines, la scène restera la même, sauf que les doudounes céderont la place à des vestes plus légères.
Jai acheté le sac à dos la semaine dernière dans une enseigne de sport près du métro. Le vendeur, un jeune homme dune vingtaine dannées, détaillait le volume, le dos renforcé, les sangles. Jacquiesçais sans vraiment écouter. Lessentiel était dy glisser mon jean, mon sweat, la trousse de secours et ce roman que je narrive jamais à terminer.
Décider de partir seule na pas été spontané. Dabord, jai eu limpression que ma vie stagnait entre deux arrêts. Les enfants ont grandi, le mari est parti, la comptabilité est devenue mécanique. Le matin : bus, bureau, bilans, déjeuners dans des barquettes, le soir : supermarché, télé, séries interminables où les femmes de mon âge accumulent amants, drames ou révélations. Rien de tout cela dans mon quotidien. Juste lhabitude dêtre utile, et le vide quand cette utilité sévapore.
Lidée du voyage est née quand une collègue a apporté un guide sur les villes du nord, racontant quelle partait avec son mari « comme ça, en train, avec des correspondances, sans agence ». Jai feuilleté les pages, admiré les gares, les rivières, les maisons en bois, et réalisé que je nétais jamais allée plus loin que Dijon. Dabord, jai repoussé lidée. Puis, le soir, jai ouvert mon ordinateur, cherché des billets, des prix, des itinéraires. Le site buggait, la carte sautait, je me perdais dans les dates, mais à minuit, une chaîne sest dessinée : Paris Orléans Tours un petit village au bord de la Loire, dont le nom méchappait.
Jai imprimé les billets, rangé dans la pochette à documents. Le lendemain, jen ai parlé à mon fils en visio.
Tu pars seule ? il a plissé les yeux. Maman, pourquoi toute seule ?
Je veux voir comment vivent les gens, ai-je répondu, tâchant de garder une voix posée. Me promener, me reposer.
Tu pourrais y aller avec une amie, non ? il insistait.
Les amies, honnêtement, étaient occupées. Lune gardait ses petits-enfants, lautre refaisait sa vie, la troisième cultivait son potager. Et puis, javais peur dentendre : « Tu es folle de partir seule ? »
Cest plus simple ainsi, ai-je dit. Je nai à madapter à personne.
Il a haussé les épaules, mais à la fin, il a ajouté :
Fais attention. Appelle-moi. Et ne dépense pas tout ton argent sur la carte.
Mon ex-mari a réagi autrement.
Où ça ? il a répété au téléphone. À Tours ? Mais quest-ce quil y a à faire là-bas ? Cest la province.
Je ne suis pas Paris non plus, ai-je coupé. Je veux juste partir.
Il sest tu, puis a demandé si javais besoin daide pour la valise. Je lai imaginé entrant chez moi, posant la valise dans lentrée, scrutant les lieux comme sil vérifiait que je navais pas dinvité. Jai refusé.
Devant la fenêtre, je me demandais ce qui meffrayait le plus : la route ou le retour à la case départ.
Jai bu le thé froid, fermé le sac, vérifié billets, passeport, porte-monnaie. Dans le couloir, jai enfilé mes bottines, éteint les lumières. Lappartement est devenu étranger, comme une chambre dhôtel déjà vidée de ses bagages.
Dans lescalier, ça sentait le produit ménager et le parfum. Dehors, le vent soufflait, il faisait frais. Jai relevé le col de ma veste, attrapé le sac et marché vers larrêt de bus.
À la gare, cétait le tumulte. Les gens pressés, des disputes à la billetterie, des enfants qui criaient. Je serrais mon sac, me frayant un chemin jusquau panneau daffichage. Mon train était le troisième en bas. Quarante minutes avant le départ.
Je me suis assise sur une chaise en plastique près de la vitre. À côté, une femme dune cinquantaine dannées racontait bruyamment au téléphone que son mari « sétait encore trompé ». Un jeune homme en écouteurs mangeait un croissant, des miettes sur sa veste noire. Jai sorti ma bouteille deau, bu une gorgée, observé mon reflet dans la vitre. Mon visage semblait fatigué, mais pas vieux. Juste celui de quelquun qui a longtemps suivi le même chemin et qui, soudain, bifurque.
Quand lembarquement a été annoncé, je me suis levée et dirigée vers le quai. Le sac pesait sur mes épaules, mais cette sensation me plaisait. Comme une preuve tangible que je partais vraiment.
Ma place était côté fenêtre. En face, un jeune couple déjà installé avec de petits sacs. La fille ma souri, sest décalée pour me laisser passer.
Je peux vous aider ? a proposé le garçon, tendant la main vers mon sac.
Merci, je vais y arriver, ai-je répondu, en hissant le sac sur la grille du haut, maladroitement mais sans aide. Une fierté enfantine ma envahie.
Le train est parti. Les immeubles gris, les garages, les terrains vagues défilaient. La fille a sorti un livre en anglais, le garçon a lancé quelque chose sur son téléphone. Jai regardé dehors, puis ouvert mon roman, mais les mots dansaient sans former de sens.
Je réfléchissais à ce que je ferais en arrivant. À Orléans, javais réservé une chambre modeste sur un site. Les photos montraient une pièce propre, murs blancs, lit en bois. La propriétaire mécrivait sur le chat, ajoutait des smileys, mappelait « Madame ». Ensuite, un bus pour Tours, puis un autre train vers le village au bord de la Loire. Là-bas, trois jours, sans programme touristique.
Vous partez en vacances ? a demandé soudain la fille en face.
On peut dire ça, ai-je répondu. Je vais découvrir des villes.
Sympa, a-t-elle dit. On voulait faire du stop, mais ma mère a refusé. Du coup, on voyage comme il faut.
Elle a ri, le garçon a souri. Jai souri aussi. La conversation sest arrêtée là, et cela ma convenu.
Le soir, le wagon sest rempli dodeurs de nourriture, de sandwichs, de café soluble. La contrôleuse passait avec le chariot, servait le thé dans des verres à pied. Jai mangé des œufs durs et des concombres, emportés de chez moi. Je sentais les regards certains pensaient sûrement que je rejoignais de la famille ou allais en cure. Peu imaginaient quune femme de mon âge voyage seule, sans raison.
À Orléans, le train est arrivé à la tombée de la nuit. La gare ma accueillie avec ses lampadaires jaunes et la fraîcheur. Jai activé le GPS, trouvé le bon bus, rejoint le quartier des immeubles, erré un peu parmi les entrées identiques, puis sonné à linterphone.
Oui, a répondu une voix féminine. Troisième étage, à gauche.
La propriétaire, une femme ronde en robe de chambre, ma guidée dans le couloir étroit, montré la chambre.
Voici la clé, a-t-elle dit. Salle de bain et cuisine communes. Servez-vous en thé et sucre. Mais pas de bruit la nuit, mon petit-fils dort.
La chambre était propre, plus petite que sur les photos. La fenêtre donnait sur une cour avec quelques arbres. Deux reproductions de la ville ornaient le mur. Jai posé mon sac près du lit, inspecté la pièce, comme pour vérifier quil ny avait rien de superflu.
Seule, la fatigue ma submergée. Le dos douloureux, les jambes lourdes, la tête pleine. Je me suis assise au bord du lit, regardé mon sac. Tout y était rangé, comme à la maison. Ma vie tenait dans ce rectangle de tissu.
La nuit, impossible de dormir. À travers les murs fins, jentendais un enfant pleurer, des pas dans le couloir, des portes qui claquaient. Je me tournais, pensant quà la maison, tout serait plus calme. Là-bas, je connaissais chaque bruit, chaque craquement. Ici, tout était étranger.
Le matin, dans la salle de bain commune, jai croisé une jeune fille aux cheveux mouillés.
Vous restez longtemps ? a-t-elle demandé en sessuyant le visage.
Juste une nuit, ai-je répondu. Je repars demain.
Moi aussi, a-t-elle dit. Pour le travail.
Le mot « travail » sonnait assuré. Moi, je navais pas dexcuse. Je voyageais, simplement.
Après le petit-déjeuner, je suis sortie marcher. Pas vers le centre ou les cathédrales, juste dans les quartiers. Jobservais les balcons couverts de tapis, les aires de jeux, les chiens, les gens en manteaux et bonnets. Dans une cour, un vieux monsieur nourrissait les moineaux avec du pain. Je me suis arrêtée, regardant les oiseaux sagiter à ses pieds.
Voilà les vrais voyageurs, a-t-il remarqué en croisant mon regard. Peu importe où ils trouvent des miettes.
Jai souri et repris ma route.
À midi, jai regagné la chambre, rassemblé mes affaires, remercié la propriétaire et filé à la gare routière. Là, jai découvert que mon bus pour Tours était annulé. Sur le panneau, un mot rouge saffichait, me serrant le cœur.
Annulé ? ai-je demandé à la guichetière.
Oui, elle a haussé les épaules. Panne. Le prochain est ce soir.
Je dois partir aujourdhui, ai-je insisté. Jai dautres billets.
Prenez le train, a-t-elle répondu, indifférente. La gare est juste en face.
Dehors, le vent sétait levé, le ciel sassombrissait. Jai traîné mon sac jusquà la gare, patienté dans la file, répondu à des questions confuses, acheté un nouveau billet. Lancien ticket de bus est resté une feuille froissée dans ma poche.
Je me sentais comme une écolière prise au dépourvu, obligée dimproviser. Je pensais : « Pourquoi me suis-je lancée là-dedans ? » Chez moi, jaurais bu du thé dans la cuisine, pas couru entre les guichets.
Le train pour Tours était bondé. Jai eu une place au milieu du wagon, à côté dun homme en veste de travail, qui sentait le tabac et lessence.
Vous allez loin ? a-t-il demandé quand le train est parti.
À Tours, ai-je répondu. Puis plus loin.
En visite ? il sest enquis.
Jai hésité. Dire « en visite » aurait été plus simple.
Juste comme ça, ai-je dit. Je voyage.
Il ma regardée, surpris, puis a hoché la tête.
Cest bien, a-t-il dit. Les gens ne font que bosser et rester chez eux.
À Tours, nous sommes arrivés en fin daprès-midi. Jétais épuisée. Il me fallait trouver un hôtel, dormir, puis prendre le TER pour le village. Jai repéré une adresse abordable près de la gare, appelé. Une voix féminine ma assuré quil restait une chambre, ma donné ladresse.
Quinze minutes de marche plus tard, jarrivais devant un bâtiment ancien, crépi écaillé. Lenseigne portait un nom que jai oublié aussitôt.
À lintérieur, ça sentait loignon frit et le sucre. À laccueil, une jeune femme aux lèvres rouges vérifiait lordinateur.
Jai réservé une chambre, ai-je dit, donnant mon nom.
Elle a cherché, fronçant les sourcils.
Je ne trouve pas votre réservation, a-t-elle dit. Peut-être navez-vous pas validé ?
Jai appelé, ai-je balbutié. On ma dit que cétait libre.
Par téléphone, on ne bloque pas, a-t-elle répondu. Tout est complet.
Les mots sont restés en suspens. La panique montait. Il faisait nuit, jétais seule, le sac lourd, sans toit pour la nuit.
Il ny a vraiment rien ? ai-je demandé, tentant de rester calme. Juste pour une nuit.
Elle a haussé les épaules.
Essayez lhôtel dà côté, deux rues plus loin.
Dehors, lair froid ma giflée. Je suis restée sur le trottoir, le sac pesant, les jambes douloureuses. Un instant, jai eu envie de rebrousser chemin, dacheter un billet retour, davouer que ce voyage était une erreur.
Jai sorti mon téléphone, cherché des hôtels proches. Mes doigts tremblaient. Lun était trop cher, lautre ne répondait pas, le troisième était complet. Soudain, un message dalerte : batterie faible.
Jai regardé autour de moi. Au coin, une enseigne de café brillait. À lintérieur, lumière et tables accueillantes.
Jai traversé la rue, suis entrée. Lodeur de soupe et de viennoiseries fraîches flottait. Derrière le comptoir, une femme dune quarantaine dannées en tablier.
Je peux recharger mon téléphone ? ai-je demandé, la voix tremblante. Je prendrai quelque chose.
Bien sûr, a-t-elle répondu. La prise est près de la fenêtre. Installez-vous.
Jai commandé une soupe à loignon et un thé, branché mon téléphone, me suis assise. Devant le bol fumant, les larmes sont montées. Pas de peur, ni de colère. Juste la fatigue. Le monde exigeait des décisions, alors que javais lhabitude de demander conseil, de madapter.
Jai fixé la soupe, cligné des yeux, cherchant à me ressaisir. La femme du comptoir la remarqué, sest approchée.
Journée difficile ? a-t-elle murmuré.
Jai hoché la tête. Je navais pas envie de tout raconter, mais les mots sont venus : le bus annulé, la réservation fantôme, la solitude dans une ville inconnue.
Vous venez doù ? a-t-elle demandé.
Jai donné le nom de ma ville.
Seule ? elle sest étonnée.
Oui, ai-je dit. Jai décidé de voyager.
Elle a réfléchi, puis proposé :
Ma sœur loue une chambre. Ce nest pas luxueux, mais cest propre. Si vous voulez, je peux lappeler.
Ses mots étaient une bouée. Je me suis sentie soulagée.
Si ça ne la dérange pas, ai-je dit.
Elle a téléphoné, expliqué rapidement. Puis ma tendu un papier avec ladresse.
Voilà, a-t-elle dit. Quinze minutes à pied. Dites que vous venez de la part de Sophie du café.
Merci, ai-je dit. Je ne sais pas comment
Finissez votre soupe, ma-t-elle coupée doucement. On verra après.
En sortant du café, la nuit était tombée. Les lampadaires éclairaient le trottoir. Je comptais les carrefours, vérifiais ladresse. Le sac pesait toujours, mais cette lourdeur me semblait familière.
La chambre chez la sœur de Sophie était petite, avec un vieux canapé propre, un tapis mural, une bibliothèque. La propriétaire, une femme menue au regard attentif, ma montré la salle de bain, la cuisine, la prise pour charger mon téléphone.
On verra pour largent demain, a-t-elle dit. Reposez-vous.
Quand la porte sest refermée, jai enfin soufflé. Jai posé le sac, soulagé mon dos. Assise sur le canapé, jai massé mon genou, la vieille blessure se rappelait à moi.
Cette nuit-là, je me suis endormie presque aussitôt. Sans télé, sans le bruit familier de la maison, mais avec la sensation davoir franchi une étape. Pas héroïque, pas grandiose, mais personnelle.
Le matin, à la cuisine, une tasse de thé à la main, jai réalisé que je navais pas envie de me presser. Le TER nétait pas pour tout de suite. Jaurais pu visiter les rues principales, entrer dans la cathédrale, mais jétais curieuse dautre chose : comment vivent les gens dans ces vieux immeubles, ce quils lisent, de quoi ils parlent dans leur cuisine.
La propriétaire épluchait des pommes de terre en face.
Vous louez souvent la chambre ? ai-je demandé.
Quand on me le demande, a-t-elle répondu. Surtout des étudiants ou des gens en déplacement.
On a parlé des prix, des difficultés à trouver du travail, des enfants partis dans dautres villes. Dans ses mots, jai reconnu des intonations familières. Mon sentiment de solitude nétait pas unique.
Jai eu le temps pour le TER. Le train avançait lentement, sarrêtant dans de petites gares où deux ou trois personnes attendaient. Dehors, défilaient des villages, des forêts, quelques vaches dans les prés. Le wagon était spacieux. Quelques retraités avec des sacs, une femme avec un enfant, deux ados avec des sacs à dos.
Je me suis installée près de la fenêtre, le sac à côté. Jai sorti un petit carnet et un stylo, achetés machinalement au kiosque. Jai ouvert une page blanche et écrit : « Je suis dans le TER. Autour, la forêt. Je suis seule et vivante. » Jai souri à la solennité de la phrase, mais je ne lai pas effacée.
Le train est arrivé au village vers midi. Petite gare en bois, magasin « Épicerie » à côté. Lair était frais, sentait la fumée et la terre humide. Je suis descendue, ai regardé autour. Pas de réservation, pas de connaissances. Juste ladresse dune maison dhôtes trouvée sur internet, et une vague idée du chemin.
La route longeait la Loire. Leau sombre, presque noire, coulait lentement. De lautre côté, quelques maisons éparses. Je marchais, sentant lhumidité dans mes chaussures, indifférente. Le sac pesait, mais jy étais habituée.
La maison dhôtes était une bâtisse en bois, toit vert. Sur le perron, un homme lisait le journal. En me voyant, il sest levé.
Vous venez chez nous ? a-t-il demandé.
Oui, ai-je dit. Jai appelé hier.
Ah, de la ville, il a acquiescé. Entrez.
À lintérieur, cétait simple, mais chaleureux. Murs en bois, quelques chambres, grande table dans la cuisine. Ma chambre donnait sur la Loire, avec un lit, une table de nuit, une chaise.
Ici, cest calme, a-t-il dit. Internet passe mal. Pour appeler, mieux vaut sortir.
Labsence de connexion ma dabord inquiétée. Comment vivre sans contact permanent, sans pouvoir écrire aux enfants, vérifier les infos, consulter la carte ? Puis jai pensé que cétait peut-être le but.
Les jours au village sécoulaient lentement, sans lourdeur. Le matin, je sortais au bord de la Loire, masseyais sur un vieux banc, regardais leau. Parfois, des habitants passaient, avec un seau ou une canne à pêche. On se saluait. À lépicerie, la vendeuse me reconnaissait déjà, demandait si javais besoin de sarrasin ou de thé.
Le premier jour, je me sentais maladroite, ne sachant où mettre les mains, comment marcher dans les ruelles sans paraître étrangère. Javais limpression dêtre observée. Le deuxième jour, ce sentiment sest atténué. Le troisième, jai remarqué que jentrais à lépicerie sans hésiter.
Un soir, à la maison dhôtes, on a partagé un dîner. Un couple venu dune ville voisine, un autre homme qui « voulait juste changer dair ». On était autour de la grande table, à manger des pommes de terre aux champignons, à boire du thé. On parlait météo, routes, difficultés à rejoindre les petits villages.
Pourquoi êtes-vous venue ici ? ma demandé lhomme qui changeait dair.
Jai réfléchi. Jaurais pu répondre vaguement. Mais jai senti que je navais plus envie de me justifier.
Je voulais être seule, ai-je dit. Sans travail, sans routine. Voir ce qui se passe.
Il a hoché la tête, sans insister. Le couple sest regardé, la femme a souri.
Vous avez choisi le bon endroit, a-t-elle dit. Ici, on ne se cache pas de soi-même.
Cette nuit-là, jai longtemps pensé à ce qui marrivait. Rien de spectaculaire, pas comme dans les films où tout bascule. Plutôt un déplacement discret à lintérieur. Je repensais à ma confusion à la gare, à mes larmes à lhôtel, à la demande daide au café. Avant, jaurais eu honte. Maintenant, non. Jai compris que demander et accepter laide ne me rendait pas faible.
Le troisième jour, au bord de la Loire, jai repris mon carnet. Pas pour noter litinéraire ou les monuments. Pour écrire ce qui me manquait chez moi. Ce que je faisais par habitude, pas par envie. La liste était longue. Des petites choses « cuisiner pour trois alors que je vis seule » aux grandes « accepter des tâches qui ne me plaisent pas juste parce que je nose pas refuser ».
En relisant, jai vu ce que je pouvais changer. Pas tout, pas dun coup, mais quelques points. Ne plus prendre les responsabilités des autres au travail. Ne pas répondre à mon ex-mari à toute heure, sauf pour les enfants. Ne pas préparer des repas pour la semaine si une soupe et un sandwich me suffisent.
Le dernier soir, je suis restée longtemps au bord de la Loire. Leau coulait, immuable. Rien navait changé autour. Moi, un peu. Jai ressenti une certitude discrète : ma vie nest pas que devoirs et habitudes. Jai le droit à mes propres chemins.
Le retour ma semblé plus facile. Je savais acheter les billets, demander mon chemin, chercher un logement. À la gare de Tours, jai demandé sans hésiter à changer mon billet pour un train plus tôt. La guichetière a dabord rechigné, puis a trouvé une solution. Avant, jaurais abandonné. Maintenant, jai insisté.
Dans le train vers Paris, une femme avec un grand sac sest assise à côté. On a discuté. Elle parlait de ses petits-enfants, de son jardin, de la difficulté à tout gérer.
Et vous, que faites-vous ? ma-t-elle demandé.
La question ma surprise. Avant, jaurais dit : « Je suis comptable, mes enfants sont grands. » Cette fois, je nai pas voulu me définir ainsi.
Je vis, ai-je dit après un silence, étonnée de ma réponse. Je travaille, bien sûr. Mais là, je suis partie pour me reposer.
Elle a hoché la tête, sans y prêter attention. Pour elle, cétait banal. Pour moi, un petit pas.
De retour chez moi, lappartement ma accueillie avec son silence et une odeur de renfermé. Jai ouvert les fenêtres, mis la bouilloire, retiré mes bottines. Jai posé le sac au milieu de la pièce, sans le défaire. Quil reste là, rappelant que je peux partir si je le veux.
Jai fait le tour des pièces. Poussière sur létagère, journal oublié sur la table, frigo vide. Tout était à sa place, mais tout semblait différent.
Jai allumé la lumière, sorti une assiette et une tasse. Préparé du thé, coupé du pain. Assise à la table, jai ouvert mon carnet. Sur la dernière page, jai écrit : « À mon retour, je ferai » et jai listé. Appeler le bureau pour refuser la charge supplémentaire quon ma imposée « parce que je suis fiable ». Dire à mon fils que je viendrai le voir si jen ai envie, pas parce qu« il faut ». Sortir le vieux vélo du placard et essayer de rouler, même juste dans la cour.
La liste nétait pas longue, mais précise. Je lai relue, ressentant une légère excitation. Comme avant un départ.
Le soir, mon ex-mari a appelé.
Alors, ce voyage ? a-t-il demandé. Tu nas pas eu trop froid ?
Ça va, ai-je répondu. Tout sest bien passé.
Jaurais besoin daide pour un rapport, tu pourrais maider ?
Avant, jaurais accepté tout de suite. Cette fois, jai marqué une pause.
Je fatigue avec les rapports des autres, ai-je dit. Jai les miens. Je peux te conseiller, mais pas le faire à ta place.
Il sest tu, surpris.
Bon daccord, a-t-il dit. Comme tu veux.
Après lappel, jai ressenti un étrange soulagement. Rien de grave nétait arrivé. Il nétait pas vexé, na pas crié. Il a juste accepté mon refus.
Plus tard, allongée dans mon lit, jécoutais les bruits familiers : lhorloge, les voitures, lascenseur. Tout était comme avant. Mais en moi, cétait différent. Pas bruyant, pas solennel. Juste un peu plus libre.
Avant de dormir, je me suis levée, ai touché le sac. Vérifié la fermeture. Il était là, silencieux, prêt à repartir.
On repartira, ai-je murmuré.
Je ne savais ni quand ni où. Mais je savais que cétait possible. Et cette certitude suffisait pour mendormir paisiblement.

