Partie au bout du monde, laissant ma mère seule ici

Je te raconte ça comme si on était assises ensemble, café à la main. Tu sais, jai tout quitté pour partir à lautre bout du monde, et ma mère, elle est restée seule ici.

Chloé, si tu continues à traîner comme ça, on va rater lavion ! Pierre était appuyé contre la porte de la chambre, lair un peu agacé.

Chloé lui a lancé un sourire malicieux.

Tu te souviens de notre premier vol ?

…Onze ans déjà. Cest fou comme le temps passe. À lépoque, Pierre avait décroché un poste dans une boîte internationale, et on a pris la décision en trois semaines, cétait dingue. Chloé parlait déjà la langue, sa grand-mère lui avait toujours dit que ça ouvrait des portes. Elle avait raison, même si elle na jamais vu où ces portes menaient.

Au début, Chloé ne bossait pas. La société leur avait trouvé un appart dans un quartier calme, avec vue sur un petit parc, et elle passait ses journées à rendre ce lieu un peu plus chaleureux.

Pierre, lui, galérait avec la langue, rentrait du boulot épuisé, sécroulait sur le canapé en marmonnant des mots nouveaux dans son sommeil.
Je voudrais une bière, il a sorti ça une nuit, et Chloé a éclaté de rire dans son oreiller.

Ses premières phrases étaient basiques : commander à manger, demander son chemin, expliquer ladresse au taxi. Chloé, elle, lisait le journal local, papotait avec la voisine sur la météo et la politique, sétait inscrite à la médiathèque.

Elle a mis du temps à trouver un job. Dabord traductrice dans une petite agence, puis assistante dans une clinique, et enfin ce poste quelle occupe encore : coordinatrice de projets internationaux dans une fondation éducative.

Et puis, il y a eu la naissance de Camille.

Cest là que Françoise, la mère de Chloé, a commencé à se sentir seule… Mais pas juste un peu : cétait bruyant, exigeant, dramatique. Chaque appel devenait une montagne russe émotionnelle : des questions sur Camille, des plaintes sur sa tension, des larmes, des reproches.

Tu mas abandonnée, répétait sa mère, et ces mots senfonçaient dans Chloé comme une écharde impossible à retirer. Tu es partie au bout du monde, et moi je suis là, toute seule.

Le bout du monde, cétait trois heures davion. Chloé le rappelait à chaque fois, mais pour Françoise, la distance se mesurait en solitude, pas en kilomètres.

En onze ans, sa mère nest venue que deux fois. La première, pour le premier anniversaire de Camille. Deux semaines à critiquer tout : lappart (« trop petit »), la bouffe (« fade »), les voisins (« bizarres »), le temps (« déprimant »). La seconde, il y a quatre ans, et ça sest terminé en dispute parce que Camille a répondu en allemand à sa grand-mère, faute de trouver le mot en français.

Tu lélèves comme une étrangère, accusait Françoise. Elle ne connaît même pas sa langue maternelle.

Mais Camille, elle noubliait rien. Elle jonglait entre les deux langues, cétait magique. Impossible de lexpliquer à sa mère.

Chloé, elle, rentrait voir sa mère une à deux fois par an. À chaque retour, une douleur sourde sinstallait, partant du plexus et envahissant tout son corps. Les rues familières, lodeur de limmeuble, lappart de sa mère avec les mêmes papiers peints quil y a vingt ans, tout ça réveillait la nostalgie et lenvie de repartir là où sa vraie vie lattendait.

Tu te rappelles comme cétait bien avant ? demandait Françoise en feuilletant de vieilles photos. Tu étais si petite, si heureuse.

Chloé ne se souvenait pas dune enfance particulièrement heureuse. Elle se rappelait les disputes, les cris de son père, les pleurs de sa mère. Elle rêvait de partir. Et elle la fait dabord à Paris, puis encore plus loin.

Mais ça, elle ne pouvait pas le dire. Pour Françoise, le passé était une version retouchée, où tout était mieux, plus pur, plus juste.

La seule chose que Chloé pouvait faire, cétait aider financièrement. Chaque mois, elle envoyait léquivalent de la retraite de sa mère en euros. Elle payait les réparations, le plombier, les fenêtres, le frigo. Cétait sa façon de sacheter un peu de paix, même si la culpabilité ne disparaissait jamais vraiment.

Françoise acceptait largent, mais répétait toujours : « Je nai pas besoin de tes virements, jai besoin de toi. »

Maman, a fini par dire Chloé, à bout de patience. Viens vivre chez nous. Il y a une chambre, pas grande mais sympa. Un jardin. Camille serait ravie. Je tapprendrai les bases de la langue, tu pourras maccompagner partout. On peut essayer.

Elle la proposé plusieurs fois, sincèrement, avec lespoir de trouver une solution pour tout le monde. La chambre existait vraiment. Pas immense, mais douillette, avec une fenêtre à louest où le soleil se couche magnifiquement lété. Dans le jardin, on pourrait planter des fleurs ou des légumes, Françoise aimait ça autrefois.

Mais Françoise refusait. À chaque fois.

Quest-ce que je ferais là-bas ? Assise à ne rien comprendre ? Cest ta vie, pas la mienne. Je suis née ici, je finirai ici…

Elle ne finissait jamais sa phrase, mais Chloé comprenait.

Ce qui la surprenait le plus, cest que sa mère navait rien qui la retenait en France. Des amies ? Aucune proche. Françoise sétait fâchée avec tout le monde, souvent pour des broutilles. Un travail ? Retraitée depuis sept ans. Son père ? Parti il y a quinze ans, et tant mieux. Des loisirs ? Françoise méprisait « ces clubs de vieilles ».

Elle restait seule dans son appart, regardait la télé, allait au supermarché, appelait sa fille pour se plaindre.

La belle-mère de Chloé, Monique, avait cinq ans de plus. Elle venait davoir soixante-huit ans, vivait seule aussi, et son fils et sa belle-fille lui manquaient. Mais quelle différence entre ces deux femmes !

Monique cultivait des fleurs pour les vendre elle avait commencé avec une petite serre, maintenant elle fournissait trois boutiques du coin. Elle sétait inscrite à des cours gratuits dinformatique, maîtrisait les appels vidéo, et chaque dimanche, ils se voyaient à lécran. Jamais elle ne demandait quand ils reviendraient. Elle disait : « Je suis contente que tout se passe bien pour vous. »

Maman, tu pourrais essayer de trouver une activité ? suggérait Chloé, après une énième discussion sur la solitude de Françoise. Il y a des ateliers pour…
Je ne suis pas ta belle-mère, coupait sa mère. Je nai pas besoin de ça. Jai besoin de ma fille près de moi.

Impossible de discuter. Cétait comme un mur.

Le téléphone de Chloé a sonné, numéro de sa mère affiché.

Oui, maman ?
Chloé… la voix était étrange, pas plaintive comme dhabitude, mais étouffée. Chloé, je ne vais pas bien du tout.

Le cœur de Chloé a fait un bond.

Quest-ce quil se passe ? Tu es où ?
À la maison. Je… je ne vais vraiment pas bien. Viens. Sil te plaît.

Chloé a serré le téléphone si fort que le plastique lui a fait mal. La panique la submergée. Pierre a vu son visage changer, a pris Camille par la main et la éloignée.

Maman, tiens bon. Jarrive. Je serai là dans… elle a fait le calcul à toute vitesse. Sept heures, maximum. Tu peux parler ?
Viens, a gémi Françoise. Sil arrive quelque chose… je veux te voir.

Les heures suivantes sont floues. Chloé a traversé les aéroports, les correspondances, les taxis, les embouteillages.

Quand elle a ouvert la porte de lappart avec son vieux trousseau, Françoise était assise dans la cuisine, en train de boire du thé.

Pas dhôpital. Pas de perfusion. Juste la cuisine.

Ma chérie ! elle sest levée, les bras ouverts. Tu es là ! Enfin !

Chloé est restée figée sur le seuil. Quelque chose sest brisé en elle, doucement.

Tu… tu vas bien ?

Françoise a détourné le regard.

Jétais mal. Vraiment. Mais ça sest calmé.
Tu as dit quil y avait les urgences.
Eh bien, jai cru que… sa mère a hésité. Les médecins sont venus, ont vérifié. Ils ont dit que cétait la tension. Ils mont fait une piqûre, et voilà. Mais jai eu très peur, Chloé. Vraiment.

Un silence lourd a envahi la pièce. Les mêmes papiers peints, la même odeur, la même table à nappe fleurie. Mais le visage de sa mère était différent.

Tu mas menti, a murmuré Chloé. Tu mas menti pour que je vienne.
Je voulais te voir ! Tu ne viens jamais !
Je viens chaque année !
Ce nest pas assez ! Françoise a levé les bras. Tu dois être là ! Près de moi ! Je suis ta mère !
Ma vie est là-bas. Ma famille est là-bas. Ma fille est là-bas.
Ta fille est ma petite-fille ! a coupé Françoise. Et tu pourrais lélever ici, dans un vrai pays, avec des gens normaux qui parlent une vraie langue !

Chloé a reculé, les jambes tremblantes, sest assise sur le tabouret près de la porte.

Tu… tu comprends que jai cru… les mots ne sortaient pas. Jai tout laissé tomber. Jai pris lavion en pensant que je pourrais te perdre. Que je naurais pas le temps de te dire au revoir.
Voilà ! Françoise sest penchée en avant. Tu es venue parce que tu as eu peur ! Sans la peur, tu ne penserais même pas à moi !
Je pense à toi tous les jours. Tous les jours. Je tappelle, je tenvoie de largent, je te propose de venir…
Je ne veux pas dargent ! a coupé sa mère. Je veux toi ! Ici ! Près de moi !
Je ne reviendrai pas.

Trois mots, clairs, nets.

Maman, écoute-moi. Je ne reviendrai pas en France. Jai mon boulot, mon mari, ma fille qui va à lécole. Jai une vie que jai construite en onze ans. Je taime, mais je ne vais pas tout abandonner parce que tu refuses de changer quoi que ce soit.

Françoise est devenue pâle.

Je ne veux pas changer ? Moi ?
Oui. Tu restes ici, tu refuses toute aide, toute proposition, et tu me reproches tout. Ce nest pas juste.
Pas juste ? sa mère sest agrippée à la table. Je tai mise au monde ! Je tai élevée ! Jai tout fait pour toi !
Et je ten suis reconnaissante. Mais ça ne veut pas dire que je dois tout laisser tomber pour rester à côté de toi !

Chloé sest levée.

Je repars demain. Si tu veux venir vivre chez nous, dis-le. Si tu veux venir en visite, je paie le billet, quand tu veux. Mais tu ne me manipuleras plus.
Chloé !

Elle est sortie sans se retourner.

Dans lavion, en regardant les nuages défiler, Chloé a écrit à Pierre : « Tout va bien. Je te raconterai en arrivant. »

Il a répondu une minute plus tard : « On tattend. Camille a fait un nouveau dessin. Pour toi. »
Chloé a souri, les larmes aux yeux.

Les mois suivants, elle na pas appelé sa mère. Elle continuait à envoyer de largent par principe, pas par amour. Pour les nouvelles de Françoise, elle passait par sa tante Marie.

Ta mère est en vie, disait Marie, sèchement. Elle va au marché, râle sur sa tension. Elle ten veut terriblement.
Je sais, répondait Chloé.

La rancœur de sa mère était prévisible. La sienne aussi. Entre elles, un gouffre que personne ne voulait franchir.

Mais Chloé a remarqué quelque chose détrange : pour la première fois depuis des années, elle respirait librement. Plus dappels quotidiens en larmes. Plus de culpabilité qui la rongeait. Plus cette impression dêtre une mauvaise fille qui a fui ses responsabilités.

Elle était juste une femme qui avait choisi dêtre heureuse.

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Partie au bout du monde, laissant ma mère seule ici
Le paradis sous les toits Quand Damien lui tendit les clés de son appartement, Ève sut : la Bastille était prise. Aucun Depardieu n’a autant attendu son César qu’Ève guettait son Adam (fût-il Damien), avec, cerise sur le gâteau, son propre petit nid. Désabusée, trente-cinq ans, elle jetait de plus en plus souvent des regards complices aux chats errants et aux vitrines de « Loisirs Créatifs ». Lui, c’était le célibataire ayant sacrifié sa jeunesse à sa carrière, la nourriture saine, le yoga et d’autres lubies du genre se trouver en ce bas monde, tout cela sans enfants à l’horizon. Depuis ses vingt ans, Ève rêvait d’un tel cadeau, et ce Père Noël-là — vieux diesel — avait enfin compris qu’elle ne plaisantait pas. — J’ai ma dernière mission de l’année, puis je suis à toi, promit Damien en lui confiant le sésame de son oasis. — Ne t’effraie pas de mon antre, je n’y viens que pour hiberner, ajouta-t-il avant d’enfourcher un « Airbus » vers un autre fuseau horaire pour le week-end. Ève, brosse à dents et crème sous le bras, partit découvrir la fameuse tanière. Les problèmes commencèrent dès la porte. Damien avait prévenu : la serrure coinçait parfois, mais elle n’imaginait pas à ce point… Quarante minutes d’assauts : pousser, tirer, tourner la clé à fond, politesse de demi-tour, rien n’y faisait, la jalouse refusait de céder au nouveau locataire. Ève tenta la pression psychologique, comme on l’enseignait autrefois derrière les garages du collège. Le bruit attira la curiosité des voisins. — Vous essayez d’entrer chez quelqu’un ? demanda une voix inquiète de l’autre côté du couloir. — J’ai les clés ! répondit Ève, à bout de souffle et passablement énervée. — Et vous êtes qui, au juste ? On ne vous connaît pas… insista la voisine. — Je suis sa copine, voilà ! s’exclama Ève, bras croisés, défiant la porte entrebâillée. — Ah bon… Vous ?! s’étonna la femme. — Oui, moi ! Il y a un souci ? — Non, aucun… C’est juste qu’il n’a jamais ramené personne (Ève sentit son cœur fondre pour Damien), et là, d’un coup… — D’un coup quoi ? demanda Ève, un brin perplexe. — Ce ne sont pas mes affaires. Désolée, conclut la voisine en refermant sa porte. Consciente qu’il fallait s’imposer ou mourir, Ève força la clé avec tant de détermination qu’elle faillit démonter l’embrasure de la porte. Enfin ouverte. L’univers de Damien s’ouvrit à elle, aussi glacial que spartiate. — Pauvre chou, ton cœur a oublié, ou n’a jamais su, ce qu’est un vrai chez-soi… s’échappa-t-il des lèvres d’Ève en découvrant ce logis à habiter. L’avantage, au fond : la voisine n’avait pas menti, aucune main féminine n’avait caressé ces murs, ce sol, cette cuisine, ces fenêtres grises. Elle était la première reine de ce château. Incapable de résister, Ève se chaussa illico et courut au supermarché chercher rideau, tapis de bain, maniques, serviettes, et, bien sûr, des petites touches parfumées et des boîtes à cosmétiques. « Ce n’est pas de l’intrusion d’apporter un peu de douceur dans un nouvel appartement », se rassurait-elle, sa deuxième charrette pleine à craquer. La serrure ne lui résistait plus… ni à personne, d’ailleurs, tellement elle avait été martyrisée. Après des heures de bidouille au couteau de cuisine puis une course dès l’aube pour acheter une nouvelle serrure — et de nouveaux ustensiles ! — elle refit petit à petit place nette et cosy. Et tant qu’à faire : nappes, dessous de plat, rideaux… Dimanche à midi, Damien l’appela de sa mission, prolongée de deux jours. — Je serai ravi si tu apportes un peu de chaleur ici, lui sourit-il au téléphone en apprenant qu’Ève s’était permise de revisiter la déco. À vrai dire, l’ambiance douillette arrivait déjà par palettes entières. Toutes ces années d’attente éclataient enfin en pluie d’accessoires. Quand Damien rentra, il ne restait plus que l’araignée, survivant effaré à côté de la VMC — ultime symbole d’intimité préservée. Son logement avait soudain l’air d’un appartement de célibataire heureux en ménage depuis huit ans, puis divorcé, puis redevenu heureux par défi… Ève ne s’était pas seulement investie dans l’appartement : tout l’immeuble savait désormais qu’elle était la nouvelle maîtresse de maison. L’alliance attendrait — simple formalité ! Les voisins, déconcertés d’abord, finirent par hausser les épaules : « Si vous le dites, après tout, c’est chez vous. » *** Le jour du retour de Damien, Ève prépara un vrai dîner maison, emballa ses atouts dans une robe aussi chic que suggestive, disposa de l’encens, tamisa la lumière… Un accueil d’Adam rêvé. Voilà leur coin de Paradis, pas besoin d’Éden ! Damien tarda. Quand la robe commença à laisser ses marques, quelqu’un introduisit la clé dans la serrure. — C’est une nouvelle serrure, pousse juste, c’est ouvert ! lança Ève, mi-affolée, mi-enjouée, sûre de son effet. À ce moment-là, elle reçut un SMS de Damien : « Tu es où ? Je suis rentré, l’appart n’a pas bougé ! On m’avait dit que tu allais tout envahir de produits de beauté… » Message qu’elle ne lut que bien plus tard, car à cet instant précis… cinq inconnus firent irruption : deux adultes, deux ados et un vieux monsieur qui, en la voyant, se redressa et lissa ses rares cheveux. — Eh ben, papy, quel accueil ! Pourquoi aller en cure quand tu as l’hôtel à la maison ? lança l’un des jeunes. Il reçut aussitôt un coup de coude de sa compagne. Ève, deux verres à la main, restait paralysée. Un cri d’effroi la menaçait, mais elle ne pouvait bouger. L’araignée riait en silence. — Excusez-moi, vous êtes qui ? bredouilla Ève. — Le propriétaire de la cabane locale. Vous venez pour les soins à domicile ? J’avais dit que je saurais me débrouiller ! répliqua le vieil homme, lorgnant la tenue d’infirmière sexy d’Ève. — Eh ben Adam-Mathieu, ici c’est cosy maintenant ! Rien à voir avec le caveau d’avant. Et vous, Mademoiselle, quel est votre prénom ? Notre Adam n’est-il pas un peu vieux pour vous ? Mais il est séduisant, et propriétaire… — È… Ève… — Ah ! Sacré flair Adam-Mathieu, pas à dire ! À en juger par ses yeux brillants, le papi trouvait aussi la situation prometteuse. — Euh, et Damien ? murmura Ève en avalant d’un trait les deux verres. — C’est moi Damien ! — lança un gamin de huit ans. — Pas si vite, mon grand, reprit sa mère, envoyant tout son petit monde à la voiture. — Excusez-moi… J’ai dû me tromper d’appartement, tenta Ève, se rappelant soudain la serrure. C’est bien au 18, avenue des Lilas, appt 26 ? — Non, ici c’est le 18, rue des Aubépines, fit le papy, tout content de déballer son cadeau. — Bien sûr… je confonds toujours, soupira tragiquement Ève. Installez-vous, je dois juste passer un appel. Elle attrapa son téléphone et fila s’enfermer dans la salle de bains, enroulée dans une serviette. C’est là qu’elle lut le SMS de Damien. « Damien, j’arrive, j’ai juste été retenue en courses », tapa Ève. « D’accord, je t’attends. Si tu peux ramener une bonne bouteille de vin », répondit Damien en message vocal. Du vin, Ève en avait, mais déjà dans le sang. Elle emporta le tapis et la nouvelle rideau de douche sous le bras, attendit que toute la famille file à la cuisine, rassembla ses affaires et fila en catimini. — Adam, la voilà qui part ! s’écrièrent les voisins derrière leurs portes entrouvertes. *** — J’expliquerai plus tard, dit-elle au jeune homme qui lui ouvrit finalement la porte chez Damien. En pleine brume, elle fonça droit à la salle de bain, remit le rideau, installa son tapis, puis plongea sur le canapé où elle dormit jusqu’au matin, le temps que tout le vin et le stress s’évaporent. Au réveil, il y avait encore un inconnu devant elle. — Dites, c’est bien quelle adresse ici… ? — Allée des Jasmins, 18.