Indifférence totale

Au secours ! Quelquun, sil vous plaît ! Aidez-moi !

Le cri déchira le silence avant laube, traversant les vitres épaisses et tirant Élodie dun sommeil profond. Elle se redressa brusquement, encore confuse, mais certaine que ce nétait ni des fêtards ni une dispute de voisins. Ce cri, cétait la peur pure.

À laide ! Mon Dieu, quelquun !

Élodie jeta sa couette et courut pieds nus vers la fenêtre. Le froid de décembre la saisit quand elle ouvrit le battant. Lair glacial envahit la pièce, apportant des appels plus clairs, presque des hurlements désespérés.
La cour baignait dans la lumière orangée des lampadaires. Élodie plissa les yeux, cherchant la source du bruit, et la vit enfin. Limmeuble voisin, lescalier de secours sur le côté. Une silhouette frêle, vêtue dune veste claire, saccrochait aux barreaux rouillés. En bas…

Un chien. Grand, maigre, les côtes saillantes. Il tournait sous lescalier, aboyant dune voix rauque, sautant parfois, claquant ses mâchoires à quelques centimètres des jambes pendantes. La jeune femme remontait les genoux, mais ses bras faiblissaient.

Faites-le partir ! Je nen peux plus !

Élodie balaya les balcons du regard. Trois, quatre, cinq rectangles lumineux de téléphones. Des gens filmaient. Ils filmaient la peur, la fatigue, la chute imminente vers la gueule du chien.
Un homme en débardeur au troisième étage saccroupit pour mieux cadrer.

Vous navez pas honte ?! hurla Élodie dans la nuit. Appelez la police, au moins !

Aucune réaction. Un téléphone se tourna vers elle, nouveau sujet à filmer.

Élodie recula, attrapa son portable sur la table de nuit. Ses doigts tremblaient, mais elle composa le numéro.

Police, jécoute.
Un chien attaque quelquun ! La cour entre les immeubles quatorze et seize, rue de la Seine ! Une jeune femme est suspendue à lescalier de secours, elle ne tiendra pas longtemps !

Elle ne répondit pas aux questions, jeta le téléphone sur le lit et courut vers lentrée. Doudoune sur la chemise de nuit pas le temps de fermer. Pantoufles à pieds nus celles avec des lapins, cadeau de sa mère à Noël. Dans la poche, une bombe lacrymogène, héritage dune mésaventure dans le métro.

Élodie ouvrit la porte et dévala lescalier, sautant les marches.

La porte dentrée claqua contre le mur. Lair glacé brûla ses poumons, la neige trempa aussitôt ses pantoufles, mais elle traversait déjà la cour, cherchant quelque chose de lourd. Là. Un pavé, arraché du vieux trottoir.
Le chien lentendit avant de la voir. Il se retourna, dévoilant ses crocs jaunes, grognant sourdement.

Hé ! Hé, le chien ! Regarde ici !

Élodie cria dune voix quelle ne se connaissait pas, grave, primitive. Elle lança le pavé, pas sur lanimal, mais assez près. Il frappa lasphalte devant les pattes, ricocha sur le mur.

Le chien recula, son aboiement se mua en gémissement confus. Élodie frappa du pied, brandit la bombe et cria encore juste du bruit, juste une menace, juste « je suis plus forte ».

Ça suffit. Le chien séloigna, jetant des regards inquiets, mais sans agressivité. Il disparut derrière les garages, son aboiement séteignant au loin.

Tiens bon ! Jarrive !

Élodie courut vers lescalier, mais trop tard. La jeune femme lâcha prise et tomba heureusement, il ne restait quun mètre cinquante. Elle seffondra sur le côté, recroquevillée, sanglotant comme une enfant.

Chut, cest fini…

Élodie sagenouilla dans la neige. Le froid traversa la chemise de nuit, mais peu importait. La jeune femme à peine vingt ans, peut-être un peu plus. Des cheveux blonds collés aux joues mouillées de larmes.

Tu peux te lever ? Appuie-toi sur moi.

La jeune femme saccrocha à la doudoune, Élodie laida à se relever. Ses mains étaient écorchées, la veste déchirée au coude. Mais elle était vivante.
Élodie leva les yeux vers les balcons. Les téléphones avaient disparu. Les fenêtres séteignaient une à une, comme si rien ne sétait passé. Comme sil ny avait eu ni cris, ni peur, ni danger. Le spectacle fini, chacun reprenait son sommeil.

Viens chez moi. Jhabite juste à côté.

La jeune femme hocha la tête, toujours en larmes. Elles atteignirent la porte. Élodie la soutenait, ses jambes fléchissaient à chaque pas.

Dans le hall, il faisait chaud. La jeune femme sadossa au mur, ferma les yeux et glissa lentement. Élodie la rattrapa de justesse.

Ne tendors pas ! Quatrième étage, courage.
Je mappelle Camille, murmura-t-elle, les dents claquant. Camille.
Élodie. Voilà, on se connaît. Viens, Camille, le thé chaud tattend.

Elles montèrent, lentement, sarrêtant à chaque palier. Élodie tenait Camille par la taille, sentant ses tremblements diminuer. Peut-être la chaleur, peut-être ladrénaline qui retombait.

Lappartement était en désordre lit défait, téléphone sur loreiller, lumière du couloir allumée. Élodie installa Camille dans la cuisine, sur un vieux tabouret, et se précipita vers la bouilloire.

Ça va chauffer. Jai du miel, tu veux ? Et du sucre, il te faut du glucose.

Camille acquiesça. Élodie remarqua ses mains sales, tremblantes, couvertes de griffures.

On va soigner ça. Jai une bonne trousse, du désinfectant, des pansements. Rien de grave, juste des égratignures.

La bouilloire siffla. Élodie prépara un thé fort, presque noir, trois cuillères de sucre, une bonne dose de miel. Elle posa la tasse devant Camille, chercha la trousse de secours.

Le désinfectant grésilla sur les plaies, Camille grimaça mais ne dit rien. Élodie tamponnait doucement, observant son invitée inattendue. Si jeune. Un visage doux, même gonflé par les larmes et le mascara coulé. Des petites boucles doreilles.

Comment tes arrivée là, sur cette échelle ?

Camille but une gorgée de thé, se brûlant sans sen soucier.

Je rentrais du travail. Dhabitude, tout va bien, le quartier est calme… Elle est sortie de derrière les garages. Au début, je nai pas compris, juste un chien. Mais elle ma suivie. Dabord elle marchait, puis elle a couru, grogné. Jai voulu entrer dans limmeuble le digicode ne marchait pas, jai paniqué. Elle était déjà là. Lescalier, cest la première chose que jai vue…

Camille se tut, serra la tasse.

Jai crié vingt minutes, peut-être plus. Je ne sais pas. Mes bras me faisaient mal, puis je ne les sentais plus. Je croyais que jallais tomber. Et eux… ils filmaient.

Élodie sassit en face. Camille eut un petit rire nerveux.

Tes forte. Je croyais que cétait fini, que personne ne viendrait. Tes comme… je sais pas. Comme dans les films.
En pantoufles lapin. Super héroïne, jimagine.

Elles rirent, nerveusement, mais elles rirent.

Tiens, dit Élodie en cherchant un stylo et un carnet. Voilà mon numéro. Si jamais… la police veut un témoignage, ou pour le chien. Ou juste… si tu as besoin. Après un choc, ça peut arriver, jai lu ça.

Camille prit le papier comme un trésor.

Merci. Vraiment, merci. Je ne sais pas comment te le dire.
Cest rien, répondit Élodie. À ta place, nimporte qui aurait fait pareil.
Non. Pas nimporte qui. Ils étaient dix, et personne na bougé. Juste des vidéos.

Elles se turent.

Tu sais à quoi je pensais, là-haut ? dit Camille, la voix basse, regardant le fond de sa tasse. Je me suis promis que si je men sortais, je ne serais jamais comme eux. Je ne passerai jamais sans aider. Je ne filmerai jamais au lieu dagir.

Élodie acquiesça.

Cest une belle promesse. Garde-la.

Élodie raccompagna Camille chez elle. Puis elle observa autour delle.
Ses pantoufles nétaient plus que des éponges trempées. La chemise de nuit collait sous la doudoune. Presque matin. Le travail à neuf heures.

Élodie rentra, monta chez elle et se débarrassa des vêtements mouillés. Une douche brûlante cinq minutes de bonheur. Pyjama sec. Chaussettes en laine neuves.

Elle se coucha, encore sonnée par ce qui venait de se passer. Élodie ferma les yeux et sendormit vite, profondément, sans rêves, comme plongée dans une douce obscurité. Un sourire traversa son sommeil. Cette nuit resterait gravée longtemps.

Dans la vie, il suffit parfois dun geste pour rappeler que lindifférence est le plus grand des dangers. Aider, cest choisir lhumanité.

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Indifférence totale
Gardons cela entre nous… J’étais très fâchée quand ma belle-mère nous offrait ses vieux objets. Je pensais qu’elle le faisait exprès, pour se moquer. Mais j’ai fini par découvrir la vérité. Quand Ivan et moi avons enfin acheté notre appartement, je n’en revenais pas de bonheur. Lumineux, spacieux, avec une terrasse baignée par le doux soleil du matin. Nous avons mis tout notre cœur dans la rénovation : des murs aux tons chaleureux, des meubles minimalistes, une cuisine stylée – tout semblait sorti d’un magazine. Je traversais les pièces en me disant : voilà notre chez-nous, notre nouveau départ. Le seul élément qui détonnait dans cette harmonie parfaite, c’étaient les cadeaux de ma belle-mère. Marie-Étienne – une femme simple de la campagne, gentille, attentionnée… mais au goût très particulier. Toutes les quelques semaines, elle débarquait avec des sacs remplis de “trésors”. Des verres en cristal des années 80 : – C’est du vrai cristal tchèque ! Regarde comme il brille ! – disait-elle en les tenant au soleil. Une vieille nappe un peu passée : – Tu vois la broderie ? C’est fait de mes mains, quand Ivan était petit… Je remerciais poliment, mais au fond de moi, tout se serrait un peu. Tout cela semblait étranger dans notre intérieur moderne. Je cachais les cadeaux dans le placard, en pensant : qu’est-ce que je vais en faire ? Cette année, pour la Saint-Nicolas, ma belle-mère est arrivée avec une grande boîte en carton. – C’est pour vous. Un service tchèque, ancien. Prenez-en soin… J’ai ouvert la boîte – il y avait des tasses et des assiettes au liseré doré, un peu usées mais intactes. J’ai senti monter une vague d’agacement. Encore du vieux… alors qu’on a tout du neuf… pourquoi ? Mais j’ai souri : – Merci, Marie-Étienne. Nous apprécions beaucoup. Elle m’a regardée avec une telle chaleur que j’en ai été gênée. Une semaine plus tard, j’ai surpris sa conversation avec une voisine dans la cour. Je sortais les poubelles et j’ai entendu sa voix familière. – Je ne sais pas s’ils en ont besoin… Mais c’est du fond du cœur. Ce sont mes plus belles choses, tous mes souvenirs. Je veux qu’elle m’accepte. Ma belle-fille est citadine, élégante, cultivée… Et moi ? Je veux juste être proche d’eux. – Marie, tu leur donnes tout ce que tu as de plus précieux ? – a demandé la voisine. – Mais qu’est-ce que ça me fait… Qu’ils en profitent. C’est la famille… Je suis restée figée. J’ai senti mon cœur se retourner. Elle ne nous apportait pas des déchets. Marie-Étienne nous offrait une part de sa vie. Une part d’elle-même. J’ai eu honte de toutes mes pensées. Quelques jours plus tard, nous avons invité ma belle-mère à dîner. J’ai sorti sa nappe du placard, l’ai repassée et étalée sur la table. Elle a tout de suite réchauffé la pièce. Puis j’ai disposé le fameux service tchèque. L’ambiance est devenue si chaleureuse, si familiale. Quand Marie-Étienne est entrée, elle n’a d’abord pas compris… puis ses yeux se sont illuminés. – Oh, vous avez… mis ma nappe ? – Elle est magnifique, Marie-Étienne, – ai-je dit sincèrement. – Et le service aussi. Sans vous, notre table n’aurait pas cette chaleur. – Ma fille… je voulais juste vous faire plaisir… – Je sais, – ai-je répondu en la serrant dans mes bras. Ce soir-là, nous avons ri, partagé des souvenirs de leur village et de notre enfance, bu du thé dans ce “vieux” service. Et pour la première fois, j’ai senti que dans notre appartement ultra-moderne, il y avait enfin une vraie chaleur qui unit les familles. Et vous, quelles relations avez-vous avec vos belles-mères ?