Sur le dos des autres : chronique d’une belle-famille française où l’entraide devient exploitation

9 décembre

Camille, écoute… Tu as déjà une petite fille. Tu pourrais peut-être garder Léontine aussi ? Après tout, tu restes à la maison, ça ne changerait pas grand-chose, a lancé ma belle-mère, Madame Dubois, dun ton tout à fait détendu. Comme ça, au moins, les mains dAmandine seraient libres. Elle pourrait reprendre le travail, se remettre sur pied. Cest si difficile pour elle en ce moment…

Jai figé quelques secondes, oubliant même la salade que je découpais soigneusement. Ma belle-mère parlait des enfants comme sil sagissait de chatons. Là, vraiment, la différence nest pas énorme. Mais avec des enfants…

Madame Dubois, ce nest pas si simple. Ma petite Jeanne na que trois mois, et Léontine a déjà dix-huit mois. Jeanne a sans cesse des coliques, elle ne me quitte pas des bras, dort par petits bouts. Et Léontine demande une surveillance constante. À son âge, elle veut toucher à tout, jouer avec la gazinière, mettre les doigts dans les prises, renverser des objets sur elle…
Oh, arrête ! a-t-elle balayé dun geste. Mes enfants avaient presque le même écart dâge. Et jai bien réussi à men sortir. Pendant que tu nourris Jeanne, tu peux surveiller Léontine. Elle ne court pas encore partout, tu la retrouves là où tu las posée.

Jai haussé les sourcils, raclé ma gorge, les lèvres pincées. Au fond de moi, la colère montait. Madame Dubois me voyait comme une sorte de domestique qui refuse de servir. Pourtant, jessayais de rester poli.

Madame Dubois, cest vraiment compliqué pour moi. Je ne peux pas.
Camille, je pensais que tu étais généreuse, familiale, prête à aider la famille de ton mari… elle a froncé les sourcils. Tu ne travailles pas, tu nes pas débordée, mon Paul subvient à tous tes besoins. Mais Amandine…

Je sentais ma patience sur le point de craquer. Il fallait fuir. De toute façon, discuter avec quelquun qui veut profiter des autres na jamais servi à rien.

Excusez-moi, je dois nourrir Jeanne. Pourriez-vous finir la salade niçoise, sil vous plaît ? ai-je demandé sèchement, me dirigeant vers la chambre.
Tiens, cest curieux. Quand elle a besoin daide, il faut laider. Mais quand il sagit daider les autres, elle disparaît… a marmonné ma belle-mère derrière moi.

Jai serré les dents. Cétait tout le contraire. Avant, je men sortais avec quelques concessions, mais maintenant, la famille de mon mari semblait bien décidée à me mettre à lépreuve.

…Un mois plus tôt, Amandine, ma belle-sœur, avait divorcé. Daprès ma belle-mère, son ex-mari, Luc, était odieux, la traitait comme une servante, et lavait même bousculée lors dune dispute. Javais accueilli la nouvelle avec indifférence. Après tout, ce nétait pas mes affaires.

Je ne pourrais pas vivre avec quelquun qui lève la main sur moi, ai-je dit froidement à ma belle-mère.
Bien sûr ! Je lui ai dit pareil. Aujourdhui elle tient debout, demain elle finira la tête contre le radiateur, a-t-elle renchéri. Mais comment va-t-elle vivre maintenant, la pauvre… Léontine na même pas de place en crèche.

Déjà à ce moment-là, je me sentais mal à laise. Comme si on attendait quelque chose de moi.

Elle nest pas seule, ai-je répondu vaguement, pensant à ma belle-mère et voulant clore la discussion.
Oui, on va tous laider.

Je comprends maintenant le but de cette conversation. On me préparait doucement à garder les enfants pour deux.

Si javais été plus naïf, jaurais peut-être accepté. Difficile de refuser à quelquun en détresse. Tout le monde peut se tromper.

Mais je savais ce que cétait de soccuper de deux enfants.

Quand Jeanne avait à peine un mois, Amandine ma demandé de garder Léontine. Elle devait aller à lhôpital. Emmener un enfant dans ce contexte, ce nétait pas envisageable.

On ne sait jamais, elle pourrait attraper quelque chose… avait dit Amandine.

La visite à lhôpital a duré jusquau soir. Jai couru dun enfant à lautre, priant pour que Léontine ne fasse pas de bêtises. Mon appartement nétait pas du tout adapté à une petite exploratrice. Fils apparents, objets sur les tables, appareils branchés… Heureusement, il ny a eu quune assiette cassée et des gribouillages sur le papier peint.

Le soir venu, jétais épuisé. Dhabitude, je pouvais somnoler un peu avec Jeanne, mais avec Léontine, impossible de se reposer. Et la nuit précédente avait été blanche, entre les tétées…

Mais le pire nétait pas là. Quand jai eu besoin daide, on ma refusé.

Amandine, tu peux passer à la pharmacie ? Je te fais un virement. Je ne me sens pas bien, et Paul ne rentre que ce soir…
Oh, Camille, désolée, mais je préfère éviter. Si jamais tu as un virus ? Pour moi, ça va, mais Léontine, il vaut mieux quelle ne tombe pas malade.
Tu pourrais au moins accrocher le sac à la poignée de la porte, je le récupérerai.

Un silence gênant sest installé. On cherchait une excuse.

Jirais bien, mais ma voiture est en panne… Camille, désolée, cest impossible.

Je nai pas aimé ça, mais je nai rien dit. Quelques semaines plus tard, mon chat, Moustache, est tombé malade. Il fallait lemmener chez le vétérinaire, mais je navais personne pour garder Jeanne. Jai demandé à Amandine, elle a refusé. Le lendemain, pareil, alors que Moustache devait recevoir une perfusion.

Cest là que jai compris : Amandine aime recevoir, mais pas donner. Comme Madame Dubois, dailleurs.

Ma belle-mère, elle, ne lâchait pas laffaire. Elle a tenté une nouvelle « attaque » lors dun dîner familial, pensant sans doute que je noserais pas refuser devant tout le monde.

Le monde est devenu si dur… a-t-elle soupiré à table. Certains vivent tranquillement, dautres peinent à joindre les deux bouts et passent des nuits blanches à se demander comment sen sortir…

Les invités, détendus par le repas et le vin, nont pas relevé. Ou ont cru quelle parlait de lex-mari. Mais jai croisé son regard acéré et compris à qui elle sadressait.

Oui, cest vrai, ai-je répondu. Mais heureusement, Amandine nest pas seule. Jai pensé à sa situation… Peut-être quon pourrait toutes les deux reprendre le travail, et vous, vous prendriez le congé parental à notre place ? Vous pourriez aider votre fille et moi. Je vous donnerais même une partie de mon salaire en euros.

Jai fait un effort surhumain pour rester calme. Amandine, qui jouait la mère la plus malheureuse du monde, a blêmi. Madame Dubois a pâli et serré la nappe.

Mais… moi… Je nai plus lénergie, a-t-elle balbutié. Deux enfants, cest trop pour moi. Toi, tu pourrais ten sortir…

Paul na pas tenu plus longtemps. Il connaissait les tensions entre sa mère et moi.

Bon, maman, on arrête là. Définitivement, a-t-il dit dun ton sombre. Ce nest pas parce que Camille est plus jeune que cest facile pour elle. Elle est déjà épuisée. Tu tes occupée de nous deux, merci, mais on sait ce quon peut supporter. On na jamais accepté ça.

Madame Dubois a pincé les lèvres et a continué à jouer avec sa fourchette dans la purée. Elle a compris quelle avait perdu cette bataille. Impossible de matteindre, ni par la pression sociale, ni par son fils.

Six mois ont passé. Ma belle-mère ne communiquait plus quavec Paul. Elle ne venait plus nous voir, et franchement, jen étais soulagé. De toute façon, elle nétait jamais là quand il le fallait vraiment.

Mais je ne savais pas quelle mavait déclaré la guerre froide.
Son anniversaire approchait. Jai voulu en parler à Paul pour le cadeau. On nallait pas venir les mains vides ?

Attends avant de choisir… ma-t-il dit. Rien ne dit quon sera les bienvenus.
Vraiment ? ai-je haussé les sourcils.
Oui. Je ne voulais pas te le dire, mais… Dans la famille, tu es devenue la méchante, Paul a haussé les épaules.

Jai appris quAmandine avait finalement trouvé un travail. Elle navait pas le choix. Sa mère vit dans un petit appartement, et cohabiter aurait été compliqué. Il faut bien gagner sa vie.

Amandine a été embauchée dans un relais colis, avec laccord que sa mère la remplacerait si besoin. Léontine avait enfin une place en crèche, mais cest un tout-petit. Adaptation, rhumes à répétition…

Amandine nhésitait pas à solliciter sa mère. À tel point que Madame Dubois passait tous ses week-ends au relais. Et les journées là-bas duraient douze heures, pas huit. Parfois, elle devait même sacrifier son propre travail pour aider sa fille. Tout son salaire allait à Amandine, elle ne gardait rien pour elle.

Mais à la longue, ma belle-mère en a eu assez. Elle a compris quon abusait delle, et a cessé de prendre les remplacements, invoquant sa santé.

Amandine ne sest pas démontée. Elle ne se voyait pas travailler dur, alors… elle est retournée chez son ex-mari. Pas par amour ou remords, mais parce quil acceptait de la prendre en charge.

Ils ont repris leur routine de disputes, reproches et rares trêves.

Tu sais ce qui est le plus drôle ? a souri Paul. Pour ma mère et ma sœur, la coupable, cest toi. Maman raconte à tout le monde que si « cette égoïste navait pas résisté, Amandine aurait pu se relever et ne serait jamais retournée chez ce mufle ».

Jai soupiré bruyamment, la main sur le visage. Voilà, le bouc émissaire était trouvé.

Eh bien, tant mieux, ai-je fini par dire. Mieux vaut être seul que mal accompagné. Elles aiment bien profiter des autres, ta mère et ta sœur…

Paul a haussé les épaules. Je nai pas ressenti de soulagement, mais jétais fier quon ait su dire « non » à temps. Peut-être que ça nous a coûté un peu de tranquillité, mais ça a préservé notre petit cocon.

Leçon du jour : il faut savoir poser ses limites, même si cela déplaît. On ne construit pas son bonheur sur le dos des autres.

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