Une femme riche rend visite à son mari mourant à l’hôpital.

Une femme fortunée, venue rendre visite à son mari en fin de vie à lhôpital, savança dans laile austère de lHôpital SaintLouis, à Paris. Elle portait un manteau de cachemire noir comme la nuit, le regard voûté et une attitude résolument réservée. Lair était saturé dune odeur de désinfectant et les murs, couverts de panneaux jaunis, semblaient contenir les échos de mille douleurs. Elle plissa légèrement le nez, non pas à cause de lodeur, mais parce que des souvenirs lassaillaient tout à coup. Son époux, JeanPierre Moreau, lun des milliardaires les plus renommés de la France, gisait maintenant dans une chambre dunité de soins intensifs, muet depuis son AVC. Ses yeux étaient ouverts, mais fixes, comme sil scrutait un horizon lointain.

Ils sétaient longtemps traités comme des étrangers. Aucun divorce, mais aucune étincelle. Ils vivaient côte à côte, séparés par largent, les responsabilités et un mur de silence. Quand Maître Laurent Charpentier, son avocat, lappela pour lavertir que létat de JeanPierre se dégradait rapidement, elle hésita. Que pouvaitelle dire ? Que voulaitil entendre ? Elle espérait peutêtre un dernier papier à signer, un petit geste qui maintiendrait tout tel quel. Mais quand la voiture sarrêta dans le couloir de lhôpital, elle comprit que ce nétait pas quune question de formalités.

Cétait quelque chose de plus grand: le désir dêtre là, même si le moment était déjà trop tard.

En franchissant la porte de lunité de réanimation, elle fut accueillie par une petite fille dà peine dix ans, vêtue dun gilet décolière usé. La fillette tenait un gobelet en plastique et jetait un regard curieux vers la cantine. Ses cheveux étaient en bataille, son manteau déchiré, et dans ses yeux brillait une sérénité surprenante, comme si la vie lui avait déjà enseigné lessentiel. Madame Dupont serra les lèvres, sortit quelques billets de 100, les jeta nonchalamment sur le sol à côté de la petite.

«Prendstoi quelque chose à manger», gronda-t-elle dune voix serrée, comme si elle voulait expulser une culpabilité quelle ne reconnaissait même pas.

La fillette leva les yeux, ne dit pas merci mais, dune voix à peine audible :

«Tu lui as déjà dit que tu laimes?»

Ces mots frappèrent la femme en plein cœur. Elle resta figée, mais la fillette recula déjà, le dos voûté comme une vieille dame fatiguée. Un instant, la petite sembla se dissoudre dans le vide, la femme attribua cela à la fatigue.

Dans la chambre, le silence était total. JeanPierre était allongé, les yeux clos mais le regard fixé sur la fenêtre. Peutêtre lavaitil entendu. Peutêtre lavaitil vu. Elle sapprocha prudemment, comme si elle craignait de troubler ses derniers instants, sassit à ses côtés et, pour la première fois depuis des années, prit sa main. Il faisait froid, mais il était encore vivant.

«Je je suis désolée», marmonnat-elle, la voix tremblante. «Je pensais quon aurait encore du temps. Puis je nai tout simplement pas cru.»

Une larme coula sur sa joue. Elle ne savait pas sil lentendait, mais ses doigts sentrelacèrent légèrement autour de la sienne, comme une réponse, un adieu, un «merci dêtre venu».

Une infirmière passa, jeta un œil à la fenêtre.

«Qui estce?», demanda lhomme, surpris. «On nautorise personne à entrer sans autorisation»

Personne ne resta assis sur le banc.

Madame Dupont serra les billets dans son poing. Pour une raison obscure, elle voulut retrouver cette fillette, non pas pour lui rendre largent, mais pour la remercier de la question qui avait réveillé lêtre humain en elle. Elle se souvint que le temps nétait plus à perdre, et que la petite était apparue au moment précis où elle en avait besoin.

Deux jours plus tard, elle mourut.

À lenterrement, la veuve revêtu dune robe noire stricte, des lunettes de soleil onéreuses, mais le visage nétait pas masqué: les larmes coulaient à flots, aucune honte à les exhiber. Ceux qui la connaissaient avant la mort de son mari la reconnaissaient à peine: arrogante, froide, toujours en affaire, aujourdhui elle semblait enfin humaine. Au premier regard, ils ne la reconnurent même pas.

Après la cérémonie, elle renonça à une partie de son héritage et donna les revenus à des associations. Rapidement, les médias semparèrent de lhistoire: «La veuve du milliardaire finance des foyers pour les enfants sans abri». Certains y virent du phoning, dautres la douleur qui se montrait en actions. Elle ne fit jamais de déclarations, sauf une fois, dans une interview éclair:

«Parfois, un mot dun étranger suffit à bouleverser toute une existence. Limportant, cest de lentendre à temps.»

Un mois passa.

Un soir, au coucher du soleil, elle revint à lhôpital. Elle sarrêta au banc où la fillette sétait assise. Là, une pancarte accrochée à la porte indiquait :

«Aux anges en robes blanches et aux âmes parties trop tôt.»

Elle sapprocha, le cœur battant.

«Cest toi?», demandat-elle.

La petite se tourna, hocha légèrement la tête.

«Merci de mavoir écoutée.»

«Tu nes pas quune gamine, nestce pas?»

Personne ne répondit. La fillette leva les yeux au ciel, puis disparut, comme soufflée par aucun vent. Aucun bruit, aucune trace.

Madame Dupont resta immobile, les mains jointes sur la poitrine. Pour la première fois depuis des années, elle se sentit apaisée. Elle comprit que son mari nétait pas parti les mains vides, et que son propre cœur nétait plus vide non plus.

Six mois sécoulèrent. Elle changea radicalement de vie: vendit son hôtel particulier sur la Côte dAzur, démissionna de son poste au conseil dadministration, disparut des réseaux sociaux. On ne la voyait plus que vêtue dune simple veste, à la cantine dun orphelinat de la banlieue, où elle lisait des histoires aux enfants, ou dans la cuisine dun centre daccueil, où elle préparait des soupes.

Mais le visage de la fillette hantait toujours ses pensées. Qui étaitelle? Pourquoi étaitelle apparue à ce moment précis? Pourquoi avaitelle disparu?

Elle chercha partout: visites dans les foyers, interrogations des travailleurs sociaux, distribution de photos. Aucun ne connaissait la petite. Aucun ne lavait jamais vue.

Après un long silence, une vieille infirmière prit la parole dans lhôpital:

«Vous nêtes pas la première à la décrire ainsi. Mais une fillette correspondant à votre description est morte il y a bien des années ici, dans cet hôpital. Personne ne la jamais revue.»

Un soir, en rentrant dans son petit appartement, elle découvrit une enveloppe sans adresse, sans expéditeur. À lintérieur, un dessin denfant: un homme et une femme se tenant la main, le soleil au-dessus, une petite fille aux ailes à côté.

Au dos, deux mots :

«Tu as réussi.»

Elle serra le dessin contre son cœur. À cet instant, elle comprit quelle navait plus besoin de chercher. La réponse était là depuis le départ, pas dans les journaux, ni dans les contrats, ni dans la monnaie, mais dans le cœur même de lhomme qui, enfin, sétait réveillé.

Au printemps, lorsque la neige fondit, elle revint une dernière fois à lhôpital, simplement pour sasseoir sur ce banc et contempler le ciel muet. Aucun caméraman, aucune foule, juste elle.

«Merci», murmurat-elle. «Pour elle. Pour moi. Pour la chance dêtre vraiment humaine.»

Quelquun était déjà assis à côté, immobile.

Elle se retourna, trembla.

La fillette, toujours dans la même veste, vivante comme au premier regard.

«Tu tu nas pas disparu?»

«Jamais, réponditelle en souriant.»«Tu as simplement changé de perspective.»

Madame Dupont leva les yeux, incrédule.

«Qui estu?»

«Estce vraiment important?», répliqua la petite doucement. «Lessentiel, cest que tu sois là, que tu le ressentes.»

Alors elle comprit: la fillette nétait pas seulement un enfant, elle était son passé, son âme oubliée, la conscience quelle avait enterrée dans la quête du pouvoir et du prestige.

La jeune fille se leva, toucha légèrement la main de la femme, puis séclipsa dans la lumière du soleil de printemps.

Elle ne la revit plus jamais. Mais depuis ce jour, chaque fois quelle tendait la main à quelquun, une petite voix denfant résonnait en elle :

«Tu as réussi.»

Et elle savait, au fond delle, que finalement, elle avait vraiment gagné.

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Une femme riche rend visite à son mari mourant à l’hôpital.
MON MALHEUR, MON BONHEUR — Anne, jusqu’à quand comptes-tu boire ? Je suis épuisé de te sauver. Que dois-je faire pour que tu dis adieu à la bouteille, une bonne fois pour toutes ? Regarde-toi : tu ressembles à un arbre desséché, — je suppliais, une fois de plus, ma femme de retrouver la raison. Mais est-ce que cela a déjà arrêté quelqu’un ? Je savais que mes paroles ne servaient à rien. Anne va jurer, une fois de plus, qu’elle ne touchera plus une goutte d’alcool. Et la semaine d’après, tout recommencera… — Éric ! Ne t’inquiète pas pour moi. Ce n’est rien. Mon amie m’a appelée, on a bavardé. On s’est vues… — bredouillait ma femme. — Tu tiens à peine debout, Anne ! Va dormir. Anne a failli m’embrasser, a raté sa cible. Je me suis écarté, gêné par son haleine. Résignée, elle est allée se coucher sans même se changer. …Parfois, je portais ma femme jusqu’au lit comme une sirène inerte, ramassée à même le sol. Quel tableau… Je passais la journée suivante à errer seul dans notre appartement. Quand Anne se réveillait, elle venait vers moi d’un pas hésitant, les yeux baissés : — Pardonne-moi, Éric. Je n’ai pas tenu le coup. C’est la faute de mon amie, elle inventait des toasts absurdes et m’obligeait à boire cul sec. Je restais silencieux et agacé. Anne se mettait alors à faire le ménage frénétiquement, à nettoyer la vaisselle, à lessiver le linge… — Éric, qu’est-ce que tu veux pour déjeuner ? Dis-moi, je ferai tout ! — Anne retrouvait des accents charmants, presque enfantins. Le déjeuner se déroulait dans une ambiance pleine d’humour, la cuisine était délicieuse, généreuse. Ensuite, nous allions nous promener, acheter des douceurs. On essayait de savourer la vie. La nuit était à nous : passionnée, douce, brûlante. J’avais le temps de me languir de ses caresses, de ses mots tendres… L’idylle durait une à deux semaines, puis Anne redevenait irritable, imprévisible, rancunière. Je savais que le moment approchait où elle allait replonger et boire comme un trou. Les crises reprenaient, les accusations, les larmes. Ce scénario familial se répétait depuis des années. …Anne et moi, nous nous sommes rencontrés à l’âge de sept ans. Nous étions à l’école ensemble. En première, je lui ai avoué mon amour fou. Elle m’a répondu avec la même intensité. Nous aurions pu avoir un enfant. Mais Anne a préféré poursuivre ses études. Et moi, à vrai dire, je n’étais pas pressé de devenir papa. J’ai même été soulagé quand Anne m’a annoncé en revenant de la clinique : — C’est fini. Je ne veux pas m’encombrer, ni t’encombrer, avec des couches et des biberons. On a la vie devant nous ! Nos chemins se sont alors séparés pendant dix ans. Anne s’est mariée, j’ai pris femme aussi. Cinq ans plus tard, nous nous sommes retrouvés à une réunion d’anciens élèves. J’ai littéralement perdu la tête pour Anne. Elle était exquise. Une déferlante de souvenirs sucrés m’a envahi. J’aurais voulu la prendre dans mes bras, ne jamais la lâcher. Mais la soirée s’est vite terminée. Nous avons échangé nos numéros, puis nous nous sommes à nouveau séparés pour cinq ans. Je n’ai jamais cessé de penser à Anne, de la jalouser en secret. Mais j’avais une femme, une fille. La vie suivait son cours. Un jour, Anne m’appelle, bouleversée : — Éric, il faut qu’on se voie. J’ai foncé la rejoindre, sans poser de questions. Anne était déjà assise sur un banc du parc, elle regardait nerveusement autour d’elle. Je suis arrivé par derrière, lui couvrant les yeux. — Éric ? — Anne a deviné, plaçant ses mains sur les miennes. — Bravo — je lui ai offert un bouquet — Anne, que se passe-t-il ? — Elle semblait sur le point de pleurer. — J’ai divorcé. Mon mari me reprochait de ne pas avoir d’enfants. Il disait que j’étais stérile, comme un désert. Il voulait des héritiers… — et Anne s’est effondrée en larmes. Je l’ai rassurée tant bien que mal. D’une certaine façon, c’était aussi mon histoire si elle était « un désert ». …Bref, peu après, nous nous sommes mariés, Anne et moi. J’ai quitté ma famille. Ce n’était pas parfait de toute façon. Mon riche beau-père ne cessait de me rabaisser et de rappeler que j’étais un bon à rien. Il disait : — Mon garçon, il te faut une autre compagne. Je ne tolérerai pas que ma petite-fille mange des glaces bas de gamme ou porte des vêtements d’occasion ! Prends femme à ta mesure. Il râlait, comme une mouche insupportable. On dit souvent en France : il faut se méfier d’un beau-père trop riche, pire qu’un démon. Ma première femme s’est rangée du côté de son père. Elle n’était jamais satisfaite. …J’ai réuni mes quelques affaires et suis parti vivre dans un studio meublé de peu. Il y avait une armoire, un lit, une table, une chaise. Ça me suffisait. Quand Anne est entrée dans ma vie, j’ai voulu l’habiller, la gâter comme une reine. J’ai eu la chance de trouver un emploi bien rémunéré. Peu à peu, nous avons acheté un appartement, choisi avec soin chaque meuble, acquis une belle voiture étrangère. Je rendais souvent visite à ma fille de mon premier mariage, lui apportant des vêtements exclusifs, des jouets haut de gamme venus de l’étranger. Mon ex-beau-père ricana : — Le pauvre devenu prince… Ma première femme ne s’est jamais remariée. Il faut croire que la crème des prétendants était partie… Je n’ai pas laissé Anne travailler. À elle la maison, à moi le reste. Anne cuisinait divinement, présentait ses plats avec goût. Elle se consacrait beaucoup à elle-même : coiffeur, manucure, esthéticienne. J’encourageais toujours ces attentions. J’adorais quand les hommes se retournaient sur notre passage. Je me sentais fier de ma femme élégante. Je lui déroulais le tapis rouge. Mais ce bonheur n’a pas duré. Anne a commencé à boire. Elle était souvent joyeuse, mais je sentais qu’il y avait un malaise. Pour la distraire, je lui ai trouvé un emploi. Au bout d’un mois, Anne a dû partir — personne ne voulait d’une collègue ivre. Anne n’avait pas besoin de compagnons de beuverie. Elle buvait seule, jusqu’à perdre la raison. Son jeune frère est même décédé devant chez lui — overdose. Après le travail, je traînais pour ne pas rentrer. Je n’avais pas envie de retrouver ma femme saoule. Mes supplications n’avaient aucun effet. Anne refusait toute aide médicale : — Ne fais pas de moi une alcoolique ! Tu ne comprends pas, Éric ! Je suis en prison psychiatrique, sans enfant ! Toi au moins, tu as une fille… Ce jeu dangereux commençait à me lasser. J’ai fini par me réfugier dans les bras d’une jeune femme. 25 ans, fraîche, belle, éperdument amoureuse de moi. J’ai quitté Anne pour elle. Pendant deux ans, j’ai observé la descente aux enfers d’Anne. Elle touchait le fond. Personne pour l’arrêter. Personne, sauf moi. Comme on dit chez nous, quand on se noie, personne n’est là pour prendre la main. Mon chemin est lié à celui d’Anne, qu’il soit droit ou tortueux, nul ne le sait. Séparé d’elle, je me suis morfondu, rongé par la culpabilité. Car je l’aime toujours, cette femme tourmentée. Après un dernier baiser à ma belle compagne, je suis revenu auprès de mon Anne perdue. Elle est mon malheur, mon bonheur…