Évasion Silencieuse

Fuite silencieuse

Lombre du grand peuplier sétendait déjà sur la moitié dun banc. Anne Dubois ferma les yeux, laissant le visage se poser sur les derniers rayons dun soleil dautomne. Le parc était presque désert, seul le vent faisait tourbillonner des gerbes de feuilles rougies. Elle chercha son sac, sentit le plastique frais du téléphone. Aucun nouveau message, aucun appel manqué. «Elle doit encore être à luniversité», pensatelle, sans réelle inquiétude.

Elle sortit un livre, tenta de lire, mais les lettres se dissolvaient comme de la brume. Ses pensées revenaient obstinément à la conversation du matin. Sa fille, Capucine, était restée distante pendant le petitdéjeuner, le regard fuyant.

Maman, tu nimagines pas lopportunité! Six mois seulement. Cest Barcelone!

Jimagine, répondit sèchement Anne. Et jimagine où cela nous mènera. Tu vas abandonner luniversité.

Non! Je reviendrai, je rattraperai tout!

Personne ne revient, Capucine. Tous les six mois finissent par rester pour toujours.

La discussion senlisa, Capucine claqua la porte. Une dispute ordinaire, fréquente ces derniers temps. Mais aujourdhui, une lourdeur étrange flottait dans lair, une pesanteur inhabituelle.

Anne jeta un œil au téléphone. Il était six heures et quart. Le cours de Capucine aurait dû se terminer il y a une heure. Elle composa. Labonné était temporairement indisponible. «Le portable est à plat», se ditelle, mais une larme de souci glissait déjà dans son ventre.

Elle rassembla quelques affaires et sortit de lappartement, incapable de rester immobile. Lappartement laccueillit dun silence sourd, comme une scène de théâtre prête à seffondrer. Anne parcourut les pièces comme si elle les découvrait pour la première fois : une étagère remplie de livres denfance de Capucine, un autocollant usé accrochait la porte dun placard, une photo sur la commode montrait mère et fille riant au bord de la mer, le visage de la petite baigné dun soleil éclatant, le sourire blanc comme du porcelaine. Tout cela était son univers, bâti autour de cet enfant, solide comme un rocher.

Le téléphone restait muet.

Langoisse devint panique, douce mais totale. Anne appela les amies de Capucine. Les réponses étaient évasives, aucune ne semblait au courant, ou faisait semblant de ne pas lêtre. La dernière lueur despoir fut Maxime, le petit ami de la fille. Il répondit après cinq sonneries.

Bonjour, Anne Dubois.

Maxime, où est Capucine? Son téléphone ne répond pas.

Un silence maladroit sinstalla.

Maxime?

Elle vous racontera tout ellemême, ditil, la voix un peu étouffée.

Questce quelle va dire? Où estelle?

À laéroport.

Le monde ne vacilla pas. Le bruit des voitures dehors, le tictac de lhorloge du hall disparurent. Anne saffaisa lentement sur la chaise près du comptoir du téléphone.

Dans quel aéroport? sa voix semblait étrangère, plate.

À RoissyCharlesdeGaulle. Le vol pour Barcelone part dans deux heures. Je pars avec elle. Ne vous inquiétez pas. Elle avait peur de vous le dire, pensaitelle lexpliquer quand tout serait arrangé.

Anne ne se souvint plus de ce quelle avait répondu. Elle raccrocha, figée, le regard fixé sur un point invisible. Le vide sétendait dans la tête, le cœur, lappartement Le silence était complet. Cétait cela, léchappée quelle redoutait depuis des mois. Pas une dispute, pas un cri, pas le claquement dune porte. Un départ discret, méticuleux.

Elle se dirigea mécaniquement vers la chambre de Capucine. Tout était rangé, impeccablement propre. Dun geste brusque, elle ouvrit le placard, presque vide. Il manquait le cardigan vert, le pull chaud, le sac à roulettes.

Une vague dune rage impuissante et écrasante lenvahit. Comment avaitelle pu ? Silencieusement, en douce, par tromperie! Elle saisit la première chose qui lui tomba sous la main : un vieux nounours en peluche, usé, un œil en forme de bouton. Son jouet préféré. Elle leva le bras pour le jeter contre le mur, mais sa main ne sobéit pas. Les doigts souvrirent, et elle le serra contre elle, enfonçant son visage dans le tissu usé qui exhalait encore un léger parfum de parfum enfantin.

La colère céda la place au désespoir. Elle se laissa tomber sur le lit de la fille, se recroquevillant en boule. Tout était vain? Toutes ces années dinquiétudes, de nuits blanches, de luttes pour son avenir ici, à la maison? Tout nétait plus que futilité?

Soudain, elle bondit, courut vers le téléphone. «Taxi, il faut appeler un taxi».

Elle courut dans lappartement, cherchant clés, sac, ne sachant quoi porter. Dans sa tête martelait le rappel : «Il faut arriver à temps, seulement à temps». La main se dirigea delle-même vers la veste de Capucine, accrochée au portemanteau du hall. Elle glissa le nez dans le col, respira cette odeur familière, et sentit de nouveau ce poignard de peur percer son cœur. Elle enfilait son vieux manteau, sortit sans fermer la porte à clé.

Dans le taxi, elle resta muette, les bras crispés sur le siège, regardant par la fenêtre. Paris défilait, lointain, indifférent, éclairé de néons, de flux de voitures. Quelque part dans ce flot, sa fille était déjà en route, ou presque décollée. Anne limaginait devant le terminal de verre, pâle, effrayée, mais déjà étrangère.

«Que dire?» pensatelle, les poings serrés. «Supplier? Crier? La gifler comme autrefois lorsquelle séchappait vers la chaussée? Ou bien tomber à genoux et pleurer?»

Le taxi sarrêta devant laéroport. Anne paya à la hâte, sauta, et se précipita vers les portes. La foule bousculait, les voix sentrechoquaient en mille langues. Elle se perdit parmi les filles à la capuche et les sacs à dos, cherchant désespérément la sienne. Son cœur battait à la gorge.

Et alors, elle la vit. Non parmi la foule, mais déjà derrière la vitre du contrôle de sécurité. Capucine, le dos tourné, présentait son passeport. À ses côtés, Maxime murmurait à son oreille, puis se retourna, sourit. Ce sourire, vivant et libre, fut la dernière goutte qui fit déborder le vase dAnne. Elle comprit quelle ne pourrait pas arrêter ce moment, quelle ne pouvait pas devenir le bouclier de la réprimande.

Elle resta figée comme un poisson rouge dans un bocal, impuissante et muette. Capucine franchit le contrôle, fit quelques pas, puis se retourna. Sans raison apparente, peutêtre un regard perçu, leurs yeux se croisèrent à travers le verre épais, indestructible.

Capucine se figea. Le sourire disparut, laissé place à la stupeur, à la peur, à la culpabilité. Elle cria quelque chose vers Anne, mais le son resta invisible, seulement les lèvres bougeaient: «Maman»

Anne ne répliqua rien. Elle leva lentement la main, très lentement, et la fit flotter. Pas «viens ici», pas «arrêtetoi», simplement un geste dadieu, comme un voile qui se déchire.

Puis elle sortit son téléphone. Les doigts tremblaient, les lettres peinaient à se former. Elle vit Capucine, sans quitter son regard effrayé, fouiller son sac pour un téléphone.

Un seul message. Deux mots seulement: «Bon vol!»

Anne observa Capucine lire, le visage se tordir, la tête appuyée contre le verre froid, les larmes couler. Ce nétait ni la peur, ni la joie, mais la compréhension assourdissante du prix de cette fuite.

Anne se retourna et séloigna, sans se retourner. Son dos était droit, comme si sous le manteau se cachait une tige dacier. Elle fit lacte le plus difficile pour une mère: lâcher prise. Ce lâcherprise était plus terrifiant que nimporte quelle dispute.

Le chauffeur, voyant son visage pâle et figé dans le rétroviseur, ne osa pas parler. Ils roulèrent dans un silence rompu uniquement par le bruit de la route parisienne du soir. Anne regarda par la fenêtre, mais ne vit rien. Son esprit ne voyait quun visage déformé de pleurs, de lautre côté dun mur invisible.

Les portes souvrirent dans le même silence quelle avait quitté quelques heures plus tôt, mais désormais ce silence était ultime. Elle entra, retira mécaniquement son manteau, le suspendit.

Elle passa à la cuisine, alluma la lumière. Une main se dirigea delle-même vers la bouilloire, mais elle sarrêta. Elle ne pouvait ni boire, ni manger, ni respirer.

À la place, elle savança vers le frigo. Parmi les aimants de Sarlat et les dessins de Capucine, première classe, était collée une petite feuille avec divers mots de passe. Anne la détacha, trouva la ligne «Capucine, VK». Le mot de passe était simple, comme tout ce quelle inventait: la date de naissance du chat qui était mort cinq ans plus tôt.

Anne sassit à la table, ouvrit son ordinateur portable. Avant, elle naurait jamais osé fouiller le compte de sa fille. Mais maintenant, tout était à lenvers. Un compte étranger, une vie étrangère. Elle entra.

La première chose quelle vit fut une nouvelle photo de profil. Capucine et Maxime, assis devant la fenêtre dun avion, souriants. Légende: «En route!» Le cœur dAnne se raidit, se contractant en un nœud de glace.

Elle parcourut le fil dactualités. Bousculade davantdépart, photos de valises, captures décran de billets. Tout était pour tout le monde: amis, camarades de classe. Mais pas pour elle. Elle était la seule à ne pas être invitée à ce secret lumineux.

Puis elle découvrit la conversation avec Maxime, récente.

«Tu es sûre de ne pas le dire à ta mère?»

«Elle ne comprendra pas. Elle ferait une crise. Mieux dattendre que tout se règle.»

«Et si elle»

«Elle survivra. Elle est forte.»

Anne ferma lordinateur, le repoussa comme sil était brûlant. «Forte», le mot résonna comme une moquerie amère.

Elle sapprocha de la fenêtre. Derrière la vitre, Paris nocturne scintillait de millions de lumières. Au loin, dans le ciel noir, un avion volait. Et à bord, sa petite fille, celle à qui elle avait appris à attacher les lacets et à lire les syllabes.

Elle ne pleura pas. Les larmes viennent quand on attend de la compassion. Ici, dans ce silence, personne ne pouvait la consoler.

Elle éteignit la lumière de la cuisine et entra dans la chambre de sa fille. Elle sallongea sur le lit, le visage contre loreiller qui sentait encore son shampooing.

Une seule pensée tournait dans sa tête: «Pourquoi latelle fait ainsi? Où latelle manquée?» Elle se retordit, cherchant dans le souvenir le moindre fissure, le moment où tout aurait pu dévier.

Et soudain, un souvenir apparut. Un petit détail. Un mois plus tôt, elles lavaient la vaisselle après le dîner, et Capucine, en regardant un avion qui passait, avait murmuré dune voix inhabituelle:

Tu crois quà cette altitude on se sent aussi petit et prisonnier?

De quoi tu parles? répliqua Anne, les bras chargés de plats. Lave la cuillère, pas la philosophie.

Capucine poussa un soupir et ne revint jamais sur le sujet.

Anne ferma les yeux. Étaitce avant, pendant ou après? Elle fouilla frénétiquement les fragments de leurs conversations, les regards fatigués de sa fille à table, le moment où elle mit des écouteurs et se referma sur ellemême.

Elle navait pas manqué le moment, mais la personne. La Capucine qui était devenue étrangère pendant quAnne, en frottant les plats, croyait que les murs du foyer étaient lamour même.

Elle sendormit ainsi, sans se déshabiller, sous le rayon dun lampadaire qui traversait la fenêtre.

Le matin, un coup insistant frappait la porte. Son cœur rebondit: «Elle est revenue! Elle a changé davis!» Elle se hâta, trébucha, ouvrit.

Sur le seuil, un coursier tenait un énorme bouquet de chrysanthèmes blancs et une enveloppe.

Anne Dubois? Cest pour vous.

Elle referma la porte, trembla les mains, déchira lenveloppe. À lintérieur, une carte postale avec le texte suivant:

«Maman, pardonnemoi. Je nai pas pu te dire la vérité en face. Javais peur que tu me regardes comme quand je te déçois. Je ne fuis pas, jessaie de me rattraper. Tu mas toujours dit que je pouvais tout faire. Alors jessaie. Merci pour tout. Tu es ce qui mest le plus cher maintenant. Je taime. Ta Capucine.»

Anne pressa la carte contre son cœur et glissa lentement sur le sol du hall. Enfin, les larmes vinrent, douces, amères, infiniment seules. Mais elles nétaient plus de rage. Elles étaient une tristesse universelle, un chagrin qui engloutit et une tendresse poignante pour cette fille qui, depuis lavion, avait tant craint de la décevoir quelle avait préféré senvoler en silence.

Elle resta assise sur le sol froid, entourée des pétales blancs des chrysanthèmes, et pleura. Pleura pour elle deux. Pour la mère qui, trop tard, comprit que les murs pouvaient être une prison, et pour la fille qui, pour être libre, avait dû fuir le foyer.

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Évasion Silencieuse
La garde du Nouvel An Dès le matin, la neige mouillée collait aux chaussures, aux rambardes, à la plaque vissée au-dessus de l’entrée : « Établissement Municipal d’Activités Extrascolaires ». À midi, le gel durcissait la gadoue en une croûte craquante. Serge Dupuis gravit les marches en se tenant à la rampe glacée. Dans sa poche, les clés tintaient, l’épaule tirée par son sac : thermos, boîte de sarrasin, carnet. Dans le hall flottait une odeur de serpillère humide et de chaleur poussiéreuse émanant des vieux radiateurs – celle qui s’élève quand le métal se réveille après l’hiver. La lampe au plafond diffusait une lumière jaune, comme prête à s’éteindre. Il ôta son bonnet, le suspendit d’un geste machinal, passa la main sur sa nuque grisonnante. Le miroir derrière l’accueil lui renvoya l’image d’un homme de près de soixante-dix ans — visage large, nez empâté, yeux fatigués mais doux. Sur le col de sa doudoune, la neige s’était figée. — Allez, champion, murmura-t-il, encore un dernier tour de garde cette année. Assise au bureau, la gardienne du jour, Madame Lefèvre, en tricot épais, préparait son départ : elle mettait des gants sans doigts, rangeait pommes, clémentines et papiers dans son sac. — Vous arrivez tout juste, déclara-t-elle sans reproche. Je craignais de fêter le réveillon ici ! — Le bus est resté coincé au carrefour — cette affreuse tranchée, comme d’habitude, soupira Serge. — Des nids-de-poule partout, que voulez-vous… Bon. Je vous passe la main. Ils remplirent le registre, signèrent. Madame Lefèvre énuméra rituellemnt : caméras fonctionnelles, alarme OK, ateliers annulés pour les vacances jusqu’au 10, le sapin reste à démonter dans la salle polyvalente. Surtout éviter le bureau du directeur : l’électricien doit venir après les fêtes, les fils font des siennes. — J’ai compris. — Attendez quelques appels. On oublie qu’on “assure la présence” même porte close. Vous avez le calme pour expliquer. Serge esquissa un sourire : médiateur, non, mais sa voix mettait les gens à l’aise. — Vous rentrez ? — Oui, j’attends ma petite-fille, on prépare les salades pour le réveillon. Et vous, pourquoi cette nuit de plus ? Serge haussa les épaules. — Ici, c’est plus tranquille… et j’ai la prime. Un regard pour lui, mais pas de questions. — Appelez si besoin — ou mieux, n’appelez pas. Je compte sur une soirée sans pépin. La porte claqua, le couloir plongea dans le silence. Gémissements de la ventilation, cliquetis des radiateurs. Serge sortit son thermos, sa tasse, sa boîte-repas, posa tout avec soin. Retira sa montre : trois heures. La nuit serait longue. Il versa du thé infusé de millepertuis, offert par sa voisine — « pour les nerfs ». Son calme était solide, mais le parfum lui plaisait. Son vieux téléphone, flanqué d’un autocollant “Garde”, sonna. — Établissement municipal, garde de nuit. — Bonjour… il y a cours ce soir ? On venait pour l’anglais… — Non, madame. Vacances jusqu’au 10, répondit Serge avec douceur. Le prof ne vous a pas prévenu ? — Non… on est déjà prêts à sortir. — Défaites vos manteaux et buvez du thé, plaisanta-t-il. Par ce temps, pas question de risquer un rhume. Ce soir, c’est sombre et morne. Un rire, des remerciements, des vœux. D’autres appels suivirent : une mère mécontente, un homme cherchant la compta. Serge expliquait inlassablement : c’est fermé, tout le monde est parti, seul le veilleur reste. À six heures, la nuit s’était installée. Dehors, l’air flou, les phares traçaient des rubans. Serge s’installa, alluma la petite télé — le son presque muet, pour l’ambiance. Personne ne l’attendait. Sa femme était partie depuis cinq ans. Son fils vivait ailleurs, rare au téléphone — travail, enfants, crédit immobilier. Le petit-fils, Serge ne l’avait vu que deux fois, et quelques fois en vidéo. On est proches… et pourtant loin, à travers la vitre. À sept heures, la porte grinça, le froid et la neige entrèrent brusquement. Un livreur en blouson rouge, carton à la main, les yeux rougis par la bise. — Bonsoir, souffla-t-il, une commande. — Pour qui ? Le livreur scruta son portable. — “Établissement municipal…” Pour Madame Villeneuve. “Vœux à la garde de nuit.” Pizza. Payé. Serge cligna des yeux. — Villeneuve… la comptable, sûrement ? — Je ne sais pas — je dois juste livrer. Serge sourit. — Sans doute un mot de la directrice pour ses “restants”. On a oublié de me prévenir. Donnez, je signe. Le livreur, soulagé, transmit la boîte. — Merci, on évite le retour. Joyeux réveillon ! — À toi aussi, répondit Serge. En refermant la porte, le livreur jeta un œil au hall désert. — Vous êtes seul ? — Presque : pour le moment. Le livreur acquiesça et disparut. La boîte était tiède. Serge l’ouvrit : vapeur qui monte, odeur de fromage et de pâte chaude. — Merci à la patronne… pensa-t-il, touché d’être souvenu. Il mangea une part, puis une seconde — et la porte regrinça. Zina, la femme de ménage, quarante ans, doudoune sombre, joues rouges, mains en gants trempés. — Oh… pizza ! Je tombe à pic ? — Salut Zina. Tu travailles ce soir ? Enfin… c’est vrai, “heures de fête”. — La prime de fêtes. Ceux qui veulent peuvent venir. Après les vacances, ça va courir dans les couloirs… mieux vaut anticiper. Elle souffla sur ses doigts. — Ça sent bon, avoua-t-elle. — Je crois que la directrice a pensé “aux gardes”, Serge glissa la pizza vers elle. Tu veux ? — D’habitude, je ne mange pas au boulot… Mais bon, c’est le réveillon. Pas besoin d’insister : la boîte se rapprocha, un petit morceau, une bouchée prudente. — Chaud, s’étonna-t-elle. Comme au cinéma ! — Au ciné, on fait moins bien, plaisanta Serge. Un rire franc, presque enfantin. — Allez, j’attaque les toilettes et le couloir, dit-elle en mangeant. Si souci, crie. — Pour qui crier ? On est seuls. Elle s’éloigna, le seau grinça sur le sol carrelé, l’eau coula. À huit heures trente, la porte s’ouvrit de nouveau. Un jeune homme anxieux, lunettes, sac sur le dos, haletant comme après une course. — Bonsoir, je… je cherche Madame Villeneuve, la compta. Elle a dit qu’elle laisserait un papier à la garde. — La compta n’est plus là, répondit calmement Serge. Tout le monde est parti. — Oui, mais il y a une attestation. Pour la banque. Je dois la mettre dans mon dossier avant minuit, sinon ma demande tombera. Dernier jour… Serge l’examina : visage crispé, lèvres sèches. — Votre nom ? — Safran. Serge ouvrit le casier à enveloppes. Parmi les pochettes et le sachet de clefs, une enveloppe blanche, bien notée : “Safran. Pour la garde”. — Voilà, dit-il, tendant le document. Madame Villeneuve n’a pas oublié. Safran lâcha un souffle de soulagement. — Merci… Je croyais que c’était raté. Je peux vous laisser des bonbons ? Pour les enfants. — Gardez-les pour eux, fit Serge. Filez chez vous, ne gâchez pas la nuit dans les couloirs. Safran acquiesça, sourire gêné. — Bonne année à vous. J’espère… que tout ira bien. — Merci, à vous aussi. Quand la porte se referma, Serge fixa la vitre, où la neige et les phares dansaient. Un peu de chaleur le gagna — pas tant à cause de la pizza, mais parce que sa présence avait compté pour quelqu’un ce soir. Zina repassa, fatiguée, trempée. — Dis, il te reste de la pizza ? — Oui. Prends vite avant qu’elle refroidisse. Ils partagèrent en silence, puis Zina, essuyant ses doigts, lança : — Mon fils est parti réveillonner chez sa belle-mère. “Plus simple.” J’ai dit : “et moi ?” Il m’a répondu : “T’es au travail.” Alors… je suis venue. Pour de bon. Elle sourit, sans qu’on puisse taire la lassitude. — Mon petit-fils est loin, fit Serge. Je le regarderai à la télé, tant pis. — La télé, c’est pas les gens… soupira Zina. — Parfois, c’est mieux : elle ne discute pas. — Mais elle n’écoute pas, ricana-t-elle. À dix heures, Zina termina sa tournée. — Je file, sinon le métro ferme — je finirai coincée. — Tant pis, on finirait la pizza ! — Non ! Je veux de la salade russe. Bonne année, Serge. — Pareil, Zina. Quand elle partit, le silence devint épais. Les montres de Serge tapaient sur la table. À minuit moins le quart, la porte grince à nouveau. Jeune femme, vingt-cinq ans, long manteau, sac volumineux. Flocons collés aux cils, joues humides, vent ou larmes. Dans le sac, un tintement — sans doute des boules de Noël. — Bonsoir… Il y a encore la “Sapin des Vœux” ? Serge fronça les sourcils. — Quel sapin ? — Eh bien… On m’a donné l’adresse via le groupe de bénévoles. Jusqu’à minuit, pour des cadeaux : enfants du personnel, foyer du quartier… J’avais promis d’amener les miens, mais mon portable a lâché, j’ai peut-être raté un message. Serge souffla. — Mademoiselle… ce soir, il n’y a rien. L’établissement est fermé. Sans doute que l’évènement a été annulé ou reporté. Elle acquiesça, déçue — mais résignée. — Je comprends… Excusez-moi. Je repars. En la voyant tourner vers la porte, Serge eut soudain envie de dire quelque chose : elle va ressortir, affronter la neige, la rue déserte, ses yeux humides. Les mots sortirent tout seuls. — Attendez, dit-il. Elle s’arrêta. — J’ai du thé, indiqua-t-il la table, et de la pizza. Si vous voulez patienter, attendre minuit au chaud. Dehors, c’est la misère. Elle le regarda, étonnée. — Je vous gêne ? — Qui ? Les murs ? Elle s’approcha timidement, retira son manteau ; dessous, un pull avec des rennes. — Je suis Anastasia. — Serge Dupuis. Il lui servit du thé, poussa la boîte de pizza. — Merci, lâcha-t-elle — mais c’était un merci pour l’attention, pas seulement pour le thé. Quelques minutes silencieuses. Dehors, de rares feux d’artifice. — Je ne voulais pas rentrer ce soir, avoua-t-elle enfin. Trop calme. Trop de pensées. Ce “sapin”, j’espérais faire au moins quelque chose d’utile. Me sentir un peu nécessaire… mais finalement, c’est stupide. — Pas stupide : on a tous besoin de présence, même si c’est celle d’étrangers. Un regard de gratitude. — Et vous, pourquoi rester dans un lieu vide pour la Saint-Sylvestre ? Serge haussa les épaules. — Il faut bien quelqu’un de garde. Alarmes, clés… Pour moi… ici, c’est bien aussi. — Ici, au moins quelqu’un vient, murmura Anastasia. — Tu es venue, répondit-il, surpris d’avoir le sourire. Le président apparut à l’écran. Serge baissa le son. — Vous n’écoutez pas ? — Je sais déjà ce qu’il dira. Ce qui compte, ce sont les douze coups. Silence partagé, puis les cloches. Serge leva sa tasse. — Bonne année. — Bonne année ! Ils trinquèrent au thé. Dehors, des éclats colorés contre les vitres. Anastasia, embarrassée, sortit une petite boîte du sac. — J’avais… prévu un cadeau. Des chaussettes en laine, bien chaudes. À offrir à un inconnu. Mais si tout est annulé, ça vous dérange ? C’est froid ici, et vous veillez. — Ce n’est pas nécessaire, commença Serge. — Si, insista-t-elle. J’apporterai les autres demain. Mais vous êtes là. Là, maintenant. Il accepta les chaussettes : laine épaisse, un peu rêche, authentique. — Merci. Il y a longtemps… que personne ne m’a offert quoi que ce soit. Vrai sourire d’Anastasia. — Il était temps. Encore quelques phrases échangées : la neige, la cohue des boutiques, le casse-tête des cadeaux pour adolescents. Puis elle se leva. — Je dois rentrer finalement : ma mère pense que je suis chez une amie. Elle va s’inquiéter. — Allez-y, merci pour la visite. — C’est à moi de vous remercier : vous m’avez offert un Nouvel An. Près de la porte, elle hésita. — Vous êtes souvent là ? Si je veux passer, juste comme ça… — Passez, répondit Serge. La garde est là, toujours. Sourire, départ. Le silence revint, mais il était plus léger. Serge enfila les chaussettes neuves, au-dessus des siennes : ses pieds s’enrobèrent d’une chaleur inattendue. Il était une heure et demie. Les feux d’artifice décroissaient. Son téléphone personnel, carcasse fêlée, vibra soudain. C’était rare. Écran : « Fiston ». Serge appuya sur le bouton vert. — Allô. — Papa, bonne année, la voix familière et pourtant étrangère. — À toi aussi. — Ici… du classique : apéritifs, salades, enfants partout. Merci pour le virement, tu nous as sauvés. On avait du retard. Serge marqua un silence. — De rien. — Ce n’est pas rien… ajouta le fils. On voulait t’inviter, mais tu as dit que tu étais de garde… — Le travail, c’est le travail. — Papa… Peut-être qu’après les fêtes, tu pourrais venir le week-end ? On prépare ta chambre. Le petit a demandé “Quand papi viendra ?” Un pincement, mais doux, chaleureux. — J’essaierai. Il faut que je voie mon planning. — Organise-toi. Ça nous ferait plaisir. Bon, je te laisse. Encore bonne année ! — Bonnes fêtes à tous, murmura Serge, il raccrocha. Il tint le téléphone un instant, puis le posa près de la montre. Étrange sensation — comme la fenêtre qui s’ouvre, laissant passer l’air frais. Serge sortit son carnet, nota soigneusement : « Après les fêtes : demander deux jours de congé. Appeler le fils, fixer une date ». Les lettres s’étalaient, mais le message était limpide. Carnet rangé, il versa du thé, éplucha une clémentine. L’eau gouttait quelque part, la ventilation ronronnait. Dans cette paix, Serge se sentit soudain lui-même : non pas gardien d’une vie étrangère, mais homme avec des projets — petits, mais vrais. Il allongea les jambes, savourant la chaleur des chaussettes toutes neuves, regarda la rue enneigée et se dit tout haut : — Allez… voyons ce que l’avenir nous réserve. Dehors, la neige tombait doucement, et dans l’établissement désert, régnait une quiétude surprenante.