Je me souviens dune époque où Capucine, une jeune fille dun autre temps, rêvait ardemment de se marier. Aujourdhui, les jeunes femmes semblent moins pressées : pourquoi entraîner toute une truie dans la maisonnette quand une simple saucisse suffit ? Les saucisses, elles, poussent à foison mille variétés, mille tailles. Le simple fait de cohabiter sans serment nest plus vu comme une honte, comme cela était autrefois. À cette époque, il existait encore la morale, la honte, la fierté, la probité, tant didées dont on se passerait aujourdhui. Même Monsieur Lenoir nest plus perçu comme un personnage négatif: il recevait régulièrement de largent de son domaine, un vrai rentier! Si lon donnait un smartphone à Alexandre, il deviendrait, à lépoque, un blogueur à succès bien installé.
Quant à la vie conjugale, on pouvait vivre comme on voulait: rencontres dans les hôtels, locations dappartements à lheure, mariages de façade sans passer à la mairie, tant quon évitait les mauvaises surprises après les noces. Autrefois, les chaussettes égarées ou lincapacité à faire de la soupe étaient des drames, aujourdhui on craint plutôt linfantilisme, le «mamanisme» et le «niunenirien» chronique des prétendants. Les exigences se sont également diversifiées: il ne sagit plus seulement de pain et de spectacles, mais de shopping, de voyages, de tout un art de vivre.
Capucine était une exception charmante: belle, sans aucun gadget à la mode, dotée dun diplôme prestigieux et dun bon poste qui lui versait un salaire respectable. Pourtant, les hommes passaient à côté, salliant à dautres, comme sils piétinaient les mêmes ronces. Ce nest pas quelle nait jamais eu dhommes: elle était pourtant jolie, mais aucun ne lavait conduite à la mairie, même si elle approchait la trentaine. À lépoque, on parlait de «première mère» comme sous le vieux régime; aujourdhui on évoque les jeunes mamans jusquà soixante ans.
Capucine croyait encore aux horoscopes, ou plutôt aux prévisions astrologiques, ces inventions rusées des marchands de rêves pour soutirer de largent. Les prédictions étaient toujours optimistes: «Mardi matin, rencontre décisive avec un magnat». Elle gardait donc toujours sa brosse à dents, au cas où ce magnat aurait de sérieuses intentions. Elle cherchait lamour selon les signes: Sagittaire, signe de feu, calme parmi les bélier et lion.
Le premier grand amour survint à la première année duniversité, alors quelle était encore bébé aux yeux du monde. Les cours déducation sexuelle étaient bien différents, et les jeunes se moquaient des «fleurs et étamines». Puis vint la «crise créative», le besoin de payer les factures, les transports, la nourriture. Les parents ne subvenaient plus à leurs dépenses; la petite Capucine vivait déjà dans un appartement que sa grandmère lui avait offert à seize ans. Son compagnon, Vincent, sétonna :
Tu ne vas pas faire les courses?
Pourquoi moi?
Le frigo est le tien et je ne suis pas le maître des lieux!
Capucine, pleine desprit, répondit :
Si cest tout, je te transfère la gestion: occupetoi comme bon te semble!
Le pauvre Vincent disparut, ne saluant plus personne, même sils suivaient la même promotion. La jeune femme, toujours Sagittaire, narriva jamais à la mairie; elle continuait à rêver.
Plus tard, au troisième semestre, un autre prétendant apparut. Serge, plus de trente ans, divorcé, déclarait :
Nous nous marierons, ma chère!
Il était pourtant sans emploi stable, les crises économiques de lépoque nétaient pas encore les nouveaux maux du présent. Les patrons étaient des tyrans, les exigences absurdes, le rythme de travail insoutenable. Serge mangeait à la maison, prétendant nourrir deux personnes, alors que Capucine, à la fois inquiète et généreuse, proposa :
Et si tu livrais?
Je suis analyste!
Un analyste peut être coursier?répliqua-t-elle.
Le débat tourna autour du «temps», les citations de poets français, les remarques de leur grandpère, ancien agent de la DGSE, qui sécriait en mélangeant le polonais et le français, déclenchant les rires.
Le troisième prétendant, Léon, croyait également aux signes: Taureau, terre comme le Capricorne, les plus susceptibles de se vexer. Puis Capucine rencontra Pierre, divorcé, sans enfants, élégant, modeste, diplômé, avec un sens de lhumour fin et un petit studio. Il était Vierge, signe de la prévoyance et de léconomie. Ensemble, ils paraissaient faits pour un foyer frugal mais heureux. Ils déposèrent une demande de bail commun, Pierre souhaita être inscrit sur le registre de la mairie où il habitait déjà. Capucine, étonnée, demanda pourquoi, et il rétorqua :
Nous sommes maintenant une famille, tout doit être partagé!
Elle rappela alors une vieille plaisanterie : «Réinscrivezmoi votre appartement, sil vous plaît», puis, en riant, demanda sils croyaient en Dieu.
Après une pause, Pierre accepta :
Je tinscris, tu minscris, et nous vivrons tour à tour dans nos deux appartements!
Capucine, lasse mais ingénieuse, proposa dalterner les mois, même si cela signifiait un «double vide». Pierre resta muet, ne trouvant pas de réplique. Finalement, elle linvita au cinéma, et il accepta, soulagé davoir déjà avancé le dépôt dun dîner.
Le temps passa, deux amies de Capucine se marièrent, lune pour six mois, lautre pour un an, la troisième «en douce». Capucine elle-même connut plusieurs unions civiles de plus dun mois, amoureuses autant que pratiques. Elle comprit que lamour nest pas seulement sentiment mais actes et décisions. En France, on dit que «il ny a pas de mauvaises personnes, seulement de mauvais moments».
Avec lâge, Capucine cessa de chercher le mariage. Sa promotion au travail lui permit déchanger le studio de sa grandmère contre un deuxpièces, dacheter une citadine importée et de partir en escapade. Elle conclut que la vie était réussie. Aujourdhui, lâge de procréation sétend jusquà soixante ans, et les saucisses abondent toujours, comme un rappel que le temps change, mais les désirs restent.

