Ma Cristalline, Tu Es Mon Étoile

La calamité arriva sans crier gare, comme toujours lorsquelle se décide à se présenter. On ne lattend jamais vraiment, elle surgit tel un blizzard inattendu sur la route de la vie.

Grégoire, chauffeurlivreur sur les autoroutes qui relient la France à lEspagne, parcourait pendant cinq ans les lignes sinueuses entre Lyon et Barcelone, puis le retour. Sur le parebrise trônait la photo de sa bienaimée Maïwenn, les ondes de NRJ vibraient dans les hautparleurs, un thermos de café noir fumait à ses doigtstout ce quun routier peut demander. Il lui manquait toutefois lodeur chaleureuse du foulard tricoté par sa mère, la poignée de main ferme de son père avant chaque départ, et la certitude que, quelque part, on lattendait avec amour à chaque instant.

Un jour, le camion de Grégoire ne parvint pas à maîtriser la courbe à la sortie de Perpignan. Le véhicule glissa, percuta un autre poids lourd et simmobilisa sur le côté de la route. Lauteur du drame sen tira avec un «peu de frayeur», tandis que Grégoire subit un traumatisme crânien grave. Les zones du cerveau responsables de la mémoire furent les plus touchées. Il aurait pu perdre la parole, les membres, la volonté; le sort en avait décidé autrement. Il ne se rappelait plus son nom, qui il était, ni même ce qui venait de lui arriver. Quand les proches franchirent le seuil de lhôpital de Lille, leurs visages lui semblaient étrangers. Les médecins, sans promesse doptimisme, évoquèrent la fragilité du cerveau humain, rappelant que tout dépendait de la volonté de Dieu: se rétablir, cest la grâce; ne pas se rétablir, il faut alors apprendre à vivre autrement.

À sa sortie, les difficultés dépassèrent les attentes. Grégoire ne se souvenait plus du passé, et même sa mémoire à court terme labandonnait : il oubliait ce qui avait eu lieu trois heures auparavant, perdait des gestes du quotidien. Allumer le feu du réchaud ou saventurer seul dehors était hors de question. Il narrivait pas non plus à retrouver le chemin du domicile. Heureusement, son intellect, sa volonté, sa motricité et ses émotions restèrent intacts; il nétait pas devenu «idiot», simplement amnésique, avec lespoir quun jour les souvenirs reviennent, comme le veut la nature.

Maïwenn était enceinte. Elle prit un congé maternité et consacra chaque instant à son mari. Les nuits, elle pleurait en se rappelant les jouets que Grégoire rapportait à chaque tournée pour la petite qui nétait pas encore née.
«Pourquoi, Grégoire,» se lamentait-elle, «ce nest pas le moment. On dit quon ne doit pas précipiter les achats, la mauvaise augure.»
«Les superstitions, ma chère,» répondait-il en la faisant tournoyer dans ses bras, «je veux que notre fille, dès quelle verra sa chambre, sémerveille. Un océan de jouets, un vrai océan». Il rangeait les peluches sur les étagères, les suspendait au rebord de la fenêtre. Au moment de la sortie de lhôpital, linfirmière lui remit un petit ourson en peluche.
«Un talisman, alors?» plaisanta Maïwenn, étonnée quun homme de la route porte un tel portebonheur.
«Oui, un talisman maintenant,» répliqua Grégoire. Lourson fut placé non pas dans la chambre de la future enfant, mais sur la table de chevet de Grégoire.

Ils se promenaient souvent ensemble dans le parc, riaient, dégustaient des glaces. Les passants les prenaient pour un couple heureux, bientôt agrandi. Mais, après une sieste sur un banc, Grégoire ne se souvenait plus de la promenade, ni de la grossesse de Maïwenn. Chaque jour, elle devait recommencer, lui expliquer quelle était son épouse, que leur petite fille allait bientôt arriver. Les parents de Grégoire prenaient grand soin du bébé, soutenant Maïwenn dans les épreuves qui saccumulaient.

Un aprèsmidi, le père de Grégoire, Jean, convoqua la bellefille dans la cuisine, ferma la porte et, dune voix lourde, déclara: «Maïwenn, nous comprendrons si tu décides de partir. Tu es jeune, belle, la vie devant toi. Mais à quel prix? Un an ou deux, tu le détesterais. Et si la mémoire ne revient jamais? Le progrès ne se voit pas encore. Ne tinquiète pas pour la petitefille. Nous laimerons, elle sera notre petit rayon de soleil. Nous taiderons, quoi quil arrive.»
Le cœur de Maïwenn se serra, mêlant fatigue, angoisse et douleur. Elle rassembla ses forces, sourit, inclina légèrement la tête vers le père. Jean, les yeux doux, caressa ses cheveux blonds et murmura: «Ne te laisse pas abattre, ma fille, nous y arriverons. Tu es forte, même avec le poids du futur petit bout à tes côtés.»

Grégoire, grand et solide, faisait contraste avec la silhouette fine de Maïwenn. Lorsquelle entra chez les parents de Grégoire pour la première fois, ils furent frappés, mais ne montrèrent rien. Plus tard, le père demanda à son fils: «Elle est cristalline! Où lastu rencontrée?» Maïwenn fut aussitôt adoptée. Elle était douce, un brin timide, et surtout, elle accueillit les parents de Grégoire avec une chaleur immédiate. Depuis, Grégoire narrêtait pas de surnommer sa femme «ma petite cristal».

La petite Mylène naquit. Grégoire, entouré des grandsparents, accueillit la nouvelle venue du bloc obstétrical avec une joie débordante. Le lendemain matin, il demanda: «Cest quel bébé?» Maïwenn dut à nouveau tout raconter, ajoutant toujours la même histoire, mais avec les précisions de Mylène. Grégoire prenait sa fille dans ses bras, ses yeux brillaient à chaque fois.

Au début, Maïwenn déplaça le berceau de Mylène dans sa chambre pour rester proche, veillant constamment, se privant de sommeil. Les nuits blanches finirent par tarir son lait.
«Mylène, on va aller vivre chez tes grandsparents. Cest trop dur pour toi seule,» proposa la mère de Grégoire, Kira.
«Non, je peux,» répliqua Maïwenn, pensant à leurs vieux parents, déjà fatigués, et à la nécessité de rester forte.

Mylène fut mise au biberon artificiel. Une nuit, Maïwenn séveilla, non pas à cause des pleurs, mais à lécoute dune berceuse murmurée:

«Dans la chambre les jouets volent,
Les enfants rêvent dun doux sommeil,
Le renard vole les biscuits,
Léléphant joue à la porte,
Les jours défilent sous la neige,
Le ciel blanc scintille,
La lune trace son reflet argenté.»

En ouvrant les yeux, elle vit Grégoire qui berçait la petite, tenant dune main le précieux ourson, de lautre un biberon que la fillette sabreuvait. Maïwenn sassit doucement, sans perturber le moment. La lune, pleine, inondait la pièce dune lumière argentée.

«Voilà le bonheur,» pensa-t-elle.

Grégoire glissa lourson dans le berceau: «Cest pour toi, ma douce, mon cadeau.» Puis, grelottant, il se glissa sous la couverture aux côtés de Maïwenn.

«Je taime, ma petite cristal,», murmura-t-il, le cœur plein de gratitude pour ce fragment de vie que le temps, malgré tout, avait réussi à sauvegarder.

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Ma Cristalline, Tu Es Mon Étoile
«Tu n’arrives tout simplement pas à créer le lien avec lui» – Je ne ferai pas ça ! Et arrête de me donner des ordres ! Tu n’es rien pour moi ! Daniel lança son assiette dans l’évier, projetant des éclaboussures sur tout le plan de travail. Anne cessa de respirer un instant. L’adolescent de quinze ans la fixait avec une telle colère qu’on aurait dit qu’elle avait ruiné sa vie. – J’ai juste demandé un petit coup de main pour la vaisselle, répondit Anne, tâchant de garder son calme. Ce n’est pas une requête extraordinaire. – Ma mère ne m’a jamais forcé à faire la vaisselle ! Je ne suis pas une fille, moi ! Et de toute façon, t’es qui, toi, pour me donner des ordres ? Daniel tourna les talons et quitta la cuisine. Une seconde plus tard, un déluge de musique secoua sa chambre. Anne s’adossa au frigo et ferma les yeux. Il y a un an, tout paraissait si différent… Maxime était entré dans sa vie par hasard. Ingénieur dans un service voisin d’un grand groupe de BTP, ils se croisaient souvent en réunion. D’abord un café pendant la pause-déjeuner, puis des dîners après le travail, de longues conversations au téléphone jusqu’à minuit. – J’ai un fils, avoua un soir Maxime lors du troisième rendez-vous, tripotant sa serviette nerveusement. – Daniel a quinze ans. Sa mère et moi sommes divorcés depuis deux ans, et pour lui… c’est difficile. – Je comprends, répondit Anne en posant sa main sur la sienne. Les enfants vivent toujours mal ces séparations, c’est normal. – Tu es sûre d’être prête à nous accueillir, lui et moi… ? À cet instant, Anne y croyait sincèrement. À trente-deux ans, après un premier mariage raté sans enfants, elle rêvait enfin de famille. Maxime paraissait être l’homme solide avec qui envisager l’avenir. Au bout de six mois, il fit sa demande de façon maladroite, glissant la bague dans une petite boîte de ses gâteaux préférés. Anne éclata de rire et dit « oui » sans hésiter. Ils organisèrent une réception simple : parents, quelques amis proches, un bistrot convivial. Daniel passa sa soirée sur son portable sans lever une fois les yeux vers les mariés. – Il s’habituera, souffla Maxime devant le désarroi d’Anne. Laisse-lui le temps. Anne emménagea dès le lendemain dans le grand appartement lumineux de Maxime, avec cuisine spacieuse et balcon sur cour. Dès les premiers instants, elle se sentit invitée chez quelqu’un d’autre… Daniel la traitait comme un meuble : il la fuyait du regard, mettait sciemment les écouteurs quand elle entrait, répondait d’un mot sans la regarder. Anne se dit d’abord que le garçon avait besoin de s’adapter, que ça irait. Mais la situation ne changea pas. – Daniel, ne mange pas dans ta chambre, on aura des cafards après. – Papa avait dit que j’avais le droit. – Daniel, as-tu fait tes devoirs ? – Ça ne te regarde pas. – Daniel, range derrière toi, s’il te plaît. – T’as qu’à ranger si t’as que ça à faire. Anne tenta d’en parler à Maxime, pesant chaque mot pour ne pas passer pour une marâtre. – Il faut qu’on fixe quelques règles de base, suggéra-t-elle un soir. Pas manger dans les chambres, ranger un minimum, faire les devoirs à une heure décente… – Il traverse une période difficile, répondit Maxime en se massant le front. Le divorce, un nouveau visage à la maison… Ne le braquons pas. – Il a quinze ans, Maxime. Il peut laver son bol. Mais Maxime soupira et alluma la télé, mettant fin à la discussion. La situation prit une tournure critique. Un simple « Daniel, peux-tu sortir les poubelles ? » suscita un mépris affiché : – T’es pas ma mère. Tu le seras jamais. Personne ne t’a donné le droit de commander. – J’essaie juste qu’on tienne la maison ensemble. – C’est celle de mon père. Et la mienne. Pas la tienne. Une fois de plus, Anne se tourna vers son époux. Il écoutait, promettait, mais rien ne changeait. Daniel rentrait après minuit, sans prévenir. Anne veillait, stressée ; Maxime ronflait paisiblement. – Dis-lui au moins d’envoyer un SMS quand il rentre, suggéra Anne au matin. – Il est grand ! On ne va pas lui mettre la pression. – Il a quinze ans ! Tu peux au moins lui expliquer qu’on s’inquiète ? Épuisée, Anne voyait chaque tentative de dialogue tourner au clash. Daniel criait, claquait les portes, l’accusait de détruire leur famille… et Maxime prenait systématiquement sa défense. – Il faut comprendre qu’il souffre encore du divorce, répétait Maxime. – Et moi ? Tu ne crois pas que ça me blesse d’être méprisée chaque jour ? – Tu exagères… Le mot «exagérer» revenait en boucle. Un jour, Daniel l’insulta devant ses copains : personne n’a daigné réagir. Anne appela sa mère, la seule à trouver toujours les mots : – Ma chérie, soufflait-elle d’une voix inquiète. Je t’entends malheureuse à chaque phrase… – Maxime refuse de voir le problème. – C’est que ça l’arrange. Réfléchis à toi, Anne. Tu mérites mieux. Daniel, sûr de son impunité, aggrava son attitude. Musique jusque tard la nuit, vaisselle sale sur la table basse, sur le rebord de la fenêtre, dans la salle de bains, chaussettes dans l’entrée… Anne rangeait, pleurait en silence. Au bout d’un moment, Daniel ne répondait même plus à ses «bonjour». Il ne la voyait que pour la provoquer ou la rabaisser. – Tu ne sais pas t’y prendre avec lui, lâcha un jour Maxime. Et si le problème, c’était toi ? – Je m’échine depuis des mois, et sous ton nez, il m’appelle “cette femme”. – Tu dramatises. La dernière tentative d’Anne lui coûtât sa journée. Elle cuisina son plat préféré – poulet au miel et pommes de terre façon grand-mère – quatre heures aux fourneaux. – Daniel, c’est prêt ! Il entra, regarda l’assiette et grimaça : – J’en veux pas. Parce que c’est toi qui l’as fait. Il sortit. Une minute plus tard, la porte claqua. Maxime rentra, trouva sa femme bouleversée devant un repas à peine entamé : – Ne te vexes pas, c’est pas méchant, c’est un enfant… La semaine suivante, Daniel ramena cinq copains à la maison. Épluchures, miettes partout. Anne perdit patience : – Il est tard ! Chez vous ! Daniel ne broncha pas. – C’est mon chez-moi. Je fais ce que je veux. – Y a des règles quand on vit ensemble. – Quelles règles ? ricana un copain. Daniel, c’est qui, elle ? – Oh, personne. Ignorez-la. Anne appela Maxime. Il rentra après le départ des amis : – Tu exagères. Ils sont juste venus cinq minutes. – Tu veux dire que j’essaie de te monter contre ton fils ? Le lendemain, Anne osa une vraie discussion. – Je n’en peux plus, Maxime. J’endure le mépris de Daniel et ton indifférence. J’ai essayé d’être de cette famille, mais il n’y a pas de famille : il y a toi, ton fils et moi, la femme de ménage tolérée. – C’est injuste. – Injuste ? Quand as-tu pris ma défense ? Maxime ne dit rien. – Je t’aime, admettait-il enfin. Mais Daniel reste la priorité. – Avant moi ? – Avant tout. Anne sentit son cœur geler. – Merci d’être franc. La coupe déborda deux jours plus tard. Anne découvrit sa blouse préférée, cadeau de sa mère, tailladée en lambeaux sur son oreiller. Daniel nia tout, Maxime détourna, suggérant même un accident… – Tu dois comprendre, Daniel souffre de l’absence de sa mère, répéta-t-il. – Oui, je comprends, répondit Anne calmement. J’ai tout compris. Elle fit ses valises. – Tu pars ? Attends ! – On en parle depuis des mois, rien ne change. J’ai droit, moi aussi, d’être heureuse, Maxime. – Je vais changer ! – C’est trop tard. Regardant son mari – bel homme, adulte, mais jamais devenu époux, uniquement père, prêt à tout pardonner à son garçon –, Anne n’éprouva plus rien. – Je demanderai le divorce la semaine prochaine. – Anne ! – Adieu, Maxime. Elle quitta l’appartement sans se retourner. Dans le couloir, elle croisa le regard de Daniel, pour la première fois moins dur, plus perdu. Mais il était trop tard. Son nouveau studio, modeste, mais accueillant, l’attendait. En sirotant un thé sur le rebord de la fenêtre donnant sur une cour paisible, Anne sentit enfin une paix nouvelle. …Le divorce fut prononcé deux mois plus tard. Maxime rappela – en vain. Anne avait compris : le bonheur, ce n’est pas souffrir ou se sacrifier. Le bonheur, c’est le respect et l’estime. Un jour, elle le trouvera. Tu n’arrives tout simplement pas à créer le lien avec lui