DERNIER REFUGE
Marie accoucha Élise tard dans la nuit, seule, sans époux. Cétait la fin des années quatrevingtdix, dans un HLM décrépit de la banlieue parisienne, un vrai nid dincertitude où la curiosité malsaine était la seule compagnie: qui donc aurait pu être le père?
Toute leur existence se déroula sous le même plafond décrépit. Marie traitait sa fille comme un bien personnel, comparable à une vieille télé couverte dun foulard de velours, un petit théâtre caché derrière le rideau.
Élise termina le primaire, puis luniversité, où, sous les conseils de sa mère, elle obtint un diplôme déconomisteune spécialité terne qui ne linspirait guèreet se fit professeur de commerce dans un lycée professionnel. Les élèves ne laimaient pas, et elle les craignait: bruyants, intransigeants, indisciplinés.
Après chaque cours, elle rentrait, dîna avec sa mère, puis sasseya devant le téléviseur. Marie fixait dun œil attendri la «petite scène» ou les doigts fins dÉlise qui, tricotaient, comptant à voix basse les rangées de mailles, intérieures et extérieures.
Lorsque passait une émission satirique ou un sketch, Marie éclatait de rire, poussant Élise à se marrer, comme pour combler le vide quelle avait remplie delle-même.
Les amies dÉlise étaient Nathalie, son ancienne camarade de classe, et Nadia, la voisine. Elles se rencontraient parfois, mais toujours avant dix heures. Audelà, Marie, irascible, se fâcherait.
Quand les copines eurent des petits amis, leurs réunions devinrent plus rares et plus brèves. Élise ne connaissait aucun amant, mais elle était éprise. Il sappelait Benoît, surnommé «Bonaparte» à lécole à cause de son chapeau pointu rappelant une petite pyramide.
Benoît habitait non loin et, il semble, avait aussi trouvé lamour. Élise sinquiétait: que faire si lobjet de ses soupirs secrets ne la remarquait jamais? Son allure était ordinaire, comme le disait Marie, timide et réservée, un trait peu commun chez une ado du lycée.
Sa vie, depuis luniversité, était loin dêtre enviable.
Pour les vingt ans dÉlise, Marie organisa un déjeuner festif, autorisant les amies à venir, à condition dexclure les garçons. Les jeunes filles arrivèrent élégantes, joyeuses, portant fleurs et cadeaux. Mais le repas fut monotone, noyé dans les récits de Marie sur sa propre jeunesse.
Sur la table trônaient des salades généreusement nappées de mayonnaise, leurs pois verts semblant observer les convives comme de curieux yeux. Un petit carafe en verre scintillait dun liquide blanc sec, tandis que le plat principal était un ragoût de champignons.
Les invitées se rassasièrent rapidement, partant avant même que le gâteau au miel ne soit servile dessert de Marie savéra raté. Elles partagèrent un thé et le morceau de gâteau restantes, puis Élise, les larmes au bord des yeux, revêtit son manteau et déclara à sa mère quelle irait se promener. La fête ne lavait pas touchée.
Elle arriva chez Benoît, espérant le croiser, mais il était absent. Les voisines bavardes, assises sur le banc du parc, lui apprirent quil était parti travailler dans le sud, à la recherche dun salaire. Ce cercle disolement aurait pu se refermer, si un impondérable ne survint pas.
Une averse soudaine la força à accélérer le pas, lorsquune voiture sarrêta brusquement à côté delle. Le coffre souvrit, et un homme inconnu linvita à monter.
Il sappelait Michel. Apprenant que cétait lanniversaire dÉlise, il la conduisit à un café et lui offrit un expresso. Tout aurait pu rester anodin, mais Michel était trop loquace et, pire encore, mariésa femme était en mission à létranger. Après une coupe de champagne et une petite pâtisserie, Michel, à bout de solitude, proposa à Élise de la raccompagner chez lui.
Si elle avait été plus solitaire que lui, elle aurait refusé. Mais le bruit sourd de la voix de Marie, les promesses dun homme aux bras inconnus, la poussèrent à accepter.
Au petit matin, aux douze heures, Élise se réveilla sur le canapé dun étranger, sous une couverture à picots. Lhorreur la saisit: rien de ce qui sétait passé ne pouvait appartenir à la logique dune jeune femme respectable. Michel, dans la cuisine, buvait du thé.
Elle se hâta de shabiller, il laccompagna à la porte, tout penaud, sans promesse. Il tenta un baiser damitié, quelle repoussa avant de sélancer vers la rue, refusant même quil la conduise.
Chez Marie, la vieille femme était allongée, la tête appuyée contre le mur. Élise la soigna pendant trois jours, lui offrant une décoction de pivoines. Marie, pâle, ne retourna pas au travail, prenant un congé maladie. Elle déclara à la clinique que le cœur dÉlise lavait poussée à une «crise cardiaque».
Elle ignorait alors lampleur de lacte immoral qui la rongeait, un acte qui la détruira aussi bien quelle-même. Heureusement, la compagne de la mère invita tout le monde à la campagne pour respirer lair frais et «goûter la nature». De là, Marie revint souriante, guérie, et le quotidien reprit son cours.
Benoît revint dans leur ville natale lorsque Élise eut trente ans, avec sa femme et deux enfants. Élise nourrit lespoir que, tôt ou tard, leurs chemins se recroiseraient, que le destin les unirait. Ce nétait pas encore le cas. Sa solitude était devenue son mode de vie. Les années ségrenaient
Marie prit sa retraite. Cest alors quun nouvel ami apparut, Paul Léon, gris et légèrement myope, aux lunettes épaisses. Il promenait Marie au parc et, sans gêne, questionna la presque quarantaine Élise:
Où est votre prince charmant, ma petite? Ne prenez pas exemple sur votre mère.
Elle voulut répondre, mais se retint, craignant limpolitesse. Paul continuait de venir, jusquau jour où Marie séteignit, malgré la décoction de pivoines et les soins des médecins. Elle quitta le monde en silence.
Sa dépouille fut enterrée aux côtés de Paul, qui, loin dapparaître dans la maison dÉlise, disparut après les funérailles.
Un soir tardif, le téléphone sonna. «Ce vieil intrus?» traversa lesprit dÉlise. Mais à la porte se tenait Benoît, le visage inquiet, des rides marquant son front, traduisant une profonde préoccupation.
Élise, pâle, les yeux encore gonflés de larmes, le peignoir de sa mère encore drapé sur elle, les cheveux en désordre, ne savait que dire.
Pardon, dit Benoît, en la scrutant de la tête aux pieds. Nadia ma parlé de votre chute, je nen savais rien.
Il fut conduit à la cuisine, pendant quÉlise, en vitesse, enfila un survêtement et se coiffa. Lutter contre son visage était vain. Il devrait laccepter telle quelle était.
En se changeant, elle réalisa la cause du malaise: quelques jours auparavant, elle avait avoué à Nadia son amour de toujours pour Benoît «Bonaparte». Quelle bêtise! Elle avait tout raconté, et voilà quil était là, un autre marié, inutile et superflu.
Ils burent un thé en silence. Puis Benoît, finalement, parla de lui: dun mariage malheureux, des enfants qui préféraient leur mère, dune existence de façade où la solitude le rongeait.
Tu sais, murmura-t-elle en partant, ça va être terrible si tu reviens.
Il séloigna.
Comment Bonaparte se rend sur lîle de SainteÉlène? lançatil en plaisantant.
Chacun trouve son refuge dans la vie, Benoît, répliqua Élise.
***
Un an plus tard, le fils de Benoît partit étudier à luniversité, sa femme se sépara de lui, emportant leur fille. Benoît vint, le visage usé, les cheveux grisonnants, et demanda:
Le refuge est libre?
Élise le regarda, les cheveux argentés, les yeux ternis, les mains tremblantes, et répondit:
Il lest.
La solitude recula, disparut dans loubli. Son amour prit forme, enveloppant Benoît de tendresse, de chaleur intacte, dune affection réservée à lui seul.
Lui aimaitelle? Elle ne se posait plus la question, et pour nous, la réponse reste un mystère. Ce qui est clair, cest que le bonheur réside où lon aime et où lon sait le chérir. Benoît savait le faire, et il rendit Élise enfin heureuse, complète, épanouie.

