Ma belle-mère est arrivée le 31 décembre et a commencé à mettre de l’ordre dans ma cuisine !

La bellemère est arrivée le 31 décembre, toute en tenue de soirée, prête à mettre de lordre dans ma cuisine.

Remets tout le mayo à sa place tout de suite! Tu as perdu la raison? Qui met autant de mayonnaise dans une salade? Ça va nous faire des coliques de cholestérol!

Marion sest figée, cuillère à la main, sentant lirritation bouillonner comme une soupe qui bout sur le feu. Valérie, sa bellemaman, se tenait dans lembrasure, drapée dune robe de velours et dun vieux tablier déglingué sorti de nulle part de son sac.

Valérie, a essayé de rester calme Marion, même si ses doigts serraient la poignée de la cuillère comme des punaises. On avait convenu que vous arriveriez à dix heures pour le dîner. Il est seulement deux heures. Jai chaque minute planifiée.

À dix! a ricanné la vieille dame, avançant dun pas décidé et repoussant Marion dun coup de hanche. Mon cœur me disait quil y aurait du désordre sans moi. Et je nai pas eu tort! Qui a découpé ces carottes comme des dés de cheval? On dirait des morceaux pour bétail, pas pour des convives!

Elle a attrapé le bol de carottes déjà taillées, la examiné dun œil critique et, en claquant la langue, a secoué la tête comme si elle venait de découvrir des déchets radioactifs dans la salade. Dehors, la neige épaisse recouvrait Paris, créant le décor parfait dun réveillon, tandis que la cuisine se transformait en champ de bataille à chaque seconde. Le 31 décembre était pour Marion un marathon, mais elle ladorait: le parfum du sapin mêlé à celui de la viande rôtie, le tumulte et lanticipation des fêtes. Jusquà cet instant.

Les carottes sont taillées à la perfection, a déclaré fermement Marion, tentant de récupérer le bol. Donnezlesmoi, sil vous plaît. Il me faut encore faire mariner le canard.

Le canard? a flamboyé Valérie, les mains en lair comme si on venait de parler dun sacrifice. Oh mon Dieu, Marion, tu vas encore préparer ce caoutchouc? Lan dernier, Serge sest presque cassé une dent. Pas question, jai apporté une belle épaule de porc, on la frappe à la hache, ça fera du moelleux. Le canard, vous le mettez au congélateur, puis vous le donnez aux chiens du quartier.

Marion a senti son cœur se serrer. Ce canard nétait pas nimporte quel canard: cétait un produit fermier, acheté à la campagne, mariné depuis la veille dans du miel et des oranges. Lan passé, Valérie avait monté le four à plein régime, pensant «plus vite», et le résultat était un caoutchouc indigestible.

Aucun porc ne passera, a tranché Marion, se plaçant entre la bellemaman et le frigo. Le menu est validé. Nos amis arrivent, ils adorent mon canard.

À ce moment, Sébastien a fait irruption, les pieds en chaussons, une tasse de café à moitié vide à la main.

Salut, maman, pourquoi si tôt? a bâillé le mari, sans remarquer la tension.

Bonjour, mon fils! a instantanément changé Valérie de ton, passant du procureur au doux chant du rossignol. Je suis venue aider ta chère épouse, qui se perd dans les carottes et veut faire un canard à la dure. Je propose du porc à lail, à la mayo, sous un chapeau de fromage!

Sébastien a gratté la tête, jetant un regard de lhomme qui se retrouve entre le feu et leau.

Bon le porc de maman est toujours délicieux, Marion. Peuton garder le canard pour Noël?

Ce fut la goutte deau qui fit déborder le vase. La trahison du mari, même minime, a percé le cœur de Marion plus que nimporte quel couteau émoussé. Elle a inspiré profondément, sentant larôme de vanille et de lessive qui émanait de Valérie. Dans sa tête, les scénarios se bousculaient: faire une scène, chasser la bellemaman, pleurer. Mais elle a choisi une autre voie.

Vous savez quoi, a murmuré calmement Marion. Vous avez raison, Valérie.

Valérie, la main déjà sur le frigo, a été surprise. Sébastien a cligné les yeux incrédule.

Raison? a demandé Valérie, méfiante.

Absolument. Marion a détaché son tablier. Je ne sais rien faire, je lavoue. Ma carotte est trop grosse, mon canard est caoutchouteux, je gaspille la mayo. Et le Nouvel An, cest la fête de la famille, il faut que tout soit parfait, surtout pour mon fils bienaimé.

Elle a suspendu le tablier sur le dossier dune chaise, comme un chirurgien qui range ses instruments.

Questce que tu mijotes, Marion? a demandé Sébastien, perplexe.

Je cède la place à la professionnelle, a souri Marion, les yeux dans ceux de Valérie. Valérie, la cuisine est à vous. Les produits sont dans le frigo, le porc est dans votre sac. Faites comme bon vous semble, pour que Serge se régale. Quant à moi je file prendre un bain, jai assez cuisiné pour deux heures.

Parfait! a sexclamé Valérie, saisissant le tablier comme un trophée. Allez, ma petite, ne te mets pas en travers. Je vais remettre de lordre. Sinon, cest le bazar, on ne passe plus! Serge, sors la hachoir, on prépare des steaks hachés, le canard est fichu!

Des steaks hachés? a demandé Sébastien, déconcerté. En plein réveillon?

Maison, juteux!Ne discutez pas avec la mère!

Marion a quitté la cuisine, la porte claquant derrière elle. À travers la vitre, elle a vu Valérie balayer la carotte taillée dans la poubelle en marmonnant «nourriture pour porcs». Son cœur a fait un petit cri, mais elle sest détournée, sest dirigée vers la chambre, a attrapé le livre quelle voulait lire pendant les vacances, a sorti les patchs pour les yeux et a filé à la salle de bain.

Le verrou a séparé le monde extérieur. Elle a rempli la baignoire à ras bord, y a versé une mousse quelle nosait jamais soffrir, mis de la musique douce sur son téléphone et sest laissée envelopper par la chaleur. Dabord, la colère la secouait, elle imaginait Valérie en train de réarranger ses pots dépices, de faire frire tout à lhuile de tournesol quelle déteste, de placer les salades dans des vases en cristal importés. Puis leau chaude a apaisé son esprit. Elle sest dit que ce nétait quun repas. Si Sébastien voulait des steaks grasses et une salade à la mayo, cétait son choix. Au moins, elle naurait pas passé le réveillon à la tête rouge et au dos douloureux, mais détendue.

Dans le couloir, les cris de Valérie faisaient le décor :

Serge, où est la râpe? Pourquoi elle est si émoussée? Dieu, y atil quelque chose qui fonctionne ici?

Pourquoi la plaque de cuisson fait du bruit? Elle ne chauffe plus! Cest quoi ce capteur? On aurait préféré un bon vieux bouton!

Où est la grande poêle? Ce revêtement va se détériorer? Un peu de fer, rien de Teflon!

Marion a remonté le volume de la musique, sest appliqué un masque, a fermé les yeux. Deux heures plus tard, leau se refroidissait. Elle a enfilé son peignoir duveteux, a quitté la salle de bain. Lappartement sentait loignon carbonisé, le gras de porc et la chlore. Valérie avait décidé de désinfecter les surfaces.

Dans le couloir, elle a croisé Sébastien, épuisé, une tache graisseuse sur son tshirt, les cheveux en bataille.

Marion, tu vas rester longtemps? Elle narrive pas à dompter le four, le mode convection a tout grillé à lextérieur, le centre reste cru.

Impossible, a feint létonnement Marion, ajustant son turban de serviette. Valérie dit que je ne sais rien et quelle sait tout. Comment conseiller un réparateur? Je ne ferais quempirer les choses.

Assez, mon amour, a supplié le mari. Elle ma crié dessus trois fois parce que jai acheté les petits pois «hors de prix». Elle a refait la salade «hussarde» avec une couche doignon à la largeur dun doigt. Je ne pourrai pas la manger.

Pas de souci, loignon, cest de la vitamine, a caressé son visage Marion. Je file coiffer les cheveux. Les invités arrivent dans trois heures.

Elle a disparu dans la chambre, laissant Sébastien seul face à lapocalypse culinaire. Des bruits de casseroles et les cris de Valérie sélevaient : «Questce que vous avez fait? Rien ne tient!»

Marion sest installée devant le miroir, a appliqué son maquillage avec soin, enfilé une robe vert sombre en velours qui épousait sa silhouette, a coiffé ses boucles soignées. Dordinaire, elle aurait galopé entre le four et la table, les joues rougies par la chaleur, une main sur la cuillère, lautre sur le mascara. Ce soir, le reflet lui renvoyait une femme calme, assurée.

À une demiheure du dîner, elle a rejoint le salon. La table était dressée, mais la mise en place de Valérie était… éclectique: assiettes de différentes époques dénichées au fond dun placard, serviettes en papier empilées au centre, saladiers en cristal remplis dune sauce à la mayo bien épaisse.

Au centre trônait le plat de porc. La viande était carbonisée aux bords, le milieu trempé dans du gras fondu. À côté, des steaks hachés, brûlés dun côté.

Valérie, assise sur le canapé, agitait un éventail de serviettes, rouge et mouillé, sa robe était froissée, ses cheveux en désordre.

Oh, la fatigue, a soufflé en voyant la bruine de Marion. Quelle cuisine! Le four est un monstre, les couteaux émousses Mais jai tout refait! Voilà, la gelée, jai ajouté de la gélatine, sinon elle tremblait comme une feuille. Et le «salade russe», avec du saucisson, pas votre poitrine de poulet sèche.

Merci infiniment, Valérie, a souri radieuse Marion, sasseyant à la tête de table. Vous êtes une héroïne. Vous avez pris le coup.

Sébastien, dans un coin, fixait son téléphone, lair morose. La porte a sonné. Benoît et Camille, amis du couple, sont entrés.

Bonne année! a crié Camille, apportant avec elle le parfum du froid et des parfums chers. Marion, tu es splendide! On sent la chaleur du foyer!

Les convives se sont installés, ont débouché le champagne.

Passons à la nouvelle année! a déclaré Benoît. Marion, jai rêvé toute la journée de ton canard. Je me souviens comme il était délicieux!

Un silence. Sébastien a avalé un raclement de gorge.

Ce soir, cest le menu maison de maman, a-t-il balbutié. Du porc à lancienne.

Camille a haussé un sourcil, mais a gardé le silence par politesse. Valérie, revigorée par la boisson, sest mise à servir.

Mangez, mangez! Voici la véritable salade soviétique! Pas besoin davocat ou de crevettes, lessentiel cest dêtre rassasié!

Benoît a piqué la «hussarde» avec sa fourchette.

Mmm très oignoné, a déclaré, tout en attrapant son verre deau.

Camille a goûté le porc, peinant à mâcher.

Saveur intéressante, a commenté diplomatiquement. Très grillée. Croquant.

Marion, dos droit, sirotait un verre de vin blanc. Elle a mis une cuillère de salade dans son assiette, mais na rien mangé. Elle se contentait dobserver le visage de son mari. Sébastien mâchait le steak comme sil avalait la semelle dune botte. Il jetait des regards coupables à Marion, honteux devant les amis, honteux du dîner raté, honteux de sa mère qui racontait à haute voix comment elle avait «sauvé» le repas.

Et notre chère Marion, a lancé Valérie, légèrement éméchée par le kir, a baissé les bras, elle ne sait rien faire. Alors jai pris le relais. Les jeunes daujourdhui sont paresseux, ils ne savent plus rien faire.

Maman, arrête, a interrompu Sébastien.

Questce que jai dit? sest étonnée la bellemaman. Je dis la vérité! Elle reste comme une reine, sans rien toucher pendant que je cuis!

Valérie, a intervenu doucement Camille, en repoussant son assiette à moitié pleine. Marion est une hôtesse exceptionnelle. Si elle se repose aujourdhui, cest quelle la bien mérité. Elle travaille toute lannée comme une bourrique.

Ah, le travail de bureau, à trier des papiers! a rétorqué Valérie.

Marion est restée silencieuse, savourant le moment. Aucun plat ne lui était imposé ; les assiettes vides parlaient plus fort que les mots.

À lapproche de minuit, Sébastien sest levé, est retourné à la cuisine, et, une minute plus tard, est revenu avec un plat couvert de papier aluminium et quelques bocaux.

Jai pensé à quelque chose, a annoncé, nous avons du caviar, du saumon rouge que Marion a acheté, et des fromages.

Il a rapidement préparé des canapés, disposé les tranches. Les invités ont animé la soirée, Camille a accepté un canapé au caviar avec gratitude.

Au fait, a lancé Sébastien à sa mère, le regard lourd, «Le canard de Marion était le meilleur plat que jaie jamais mangé. Lan prochain, cest elle qui cuisine, ou on va au restaurant.»

Valérie a respiré, outrée.

Tu tu dis ça à ta mère? Après que jaie passé la journée

Merci pour laide, maman, a affirmé Sébastien. Mais Marion est la cheffe ici. Ce sera la dernière fois que tu prends le contrôle.

Valérie a serré les lèvres, le visage rosissant. Elle voulait protester, peutêtre même pleurer, mais en voyant la table remplie dinconnus qui la regardaient sans pitié, elle sest tue, se contentant de piquer dans son gelée.

Les douze coups ont retenti. Tous ont trinqué, formulé des vœux. Marion a souhaité que ses limites restent aussi solides quaujourdhui.

Lorsque les invités sont partis, il était déjà trois heures du matin. Valérie, se plaignant dune migraine et denfants ingrats, sest installée sur le canapé du salon, où un matelas improvisé lattendait.

La cuisine était un chaos total: piles dassiettes sales, éclaboussures de gras sur les murs, farine partout sur le sol. Sébastien, au milieu de ce désastre, regardait sa femme dun air coupMarion, le sourire enfin détendu, sest glissée dans le lit, laissant derrière elle le désordre culinaire comme un souvenir lointain et promettant, en silence, de préparer lan prochain un repas où chaque plat suivrait le même menu, mais cette fois, sans aucune intervention de la bellemaman.

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