Avoir refusé de jardiner au potager de ma belle-mère : la descente aux enfers vers le statut d’ennemie numéro un !

Sébastien, tu avais promis quon irait faire griller des brochettes. Pourquoi il y a trois sacs de pommes de terre de semence et un vieux cultivateur rouillé qui pue lessence dans le coffre?

Clémence lança un regard dubitatif à son mari, qui tenait le volant comme sil pilait une Formule1, alors que la petite berline roulait sur la route de campagne défoncée. Sébastien serra la mâchoire, poussa un peu plus sur laccélérateur et franchit un autre nid-de-poule rempli deau trouble de printemps.

Ma petite, ne commence pas. Ma mère na demandé que de nous apporter quelques provisions. Elle soccupe de son potager à son rythme, ça lui fait plaisir. On déchargera, on installera le barbecue, on cuisinera la viande. Jai fait mariner le collier dagneau comme tu aimes, avec oignons et yaourt. On se reposera, on écoutera les oiseaux.

Clémence tourna la tête vers la fenêtre. Le paysage à lextérieur nannonçait rien de bon: champs grisâtres encore humides après lhiver, clôtures cabossées du voisinage du «Village«Les Énergies», ciel couvert de bas nuages. Un mauvais pressentiment grandissait en elle. Elle connaissait sa bellemère, Madeleine, trop bien. Pour elle, le mot «repos» était une insulte, et la simple vue dune personne qui ne travaille pas déclenchait une douleur physique comparable à une poussée de sciatique.

Le jardin de Madeleine les accueillit avec les aboiements dun chien du voisin et lodeur des feuilles mortes. Au portail, appuyée sur le manche dune pelle comme sur un bâton de combat, se tenait la propriétaire. Elle portait un jean de sport délavé aux genoux usés, une vieille veste de son mari nouée à la ceinture, et des sabots sur des bas en laine. Son allure était décidée, comme celle dun général avant la bataille.

Enfin! sécria-t-elle en ouvrant les grincements des portes. Je pensais que vous narriveriez quà lheure du dîner. Le soleil est haut, la terre sèche et ils dorment! Garez la voiture près du hangar, ce sera plus facile pour décharger.

Sébastien entra la voiture dans la cour. Clémence sortit, grelottant sous le vent frais, vêtue dun jean clair, de baskets blanches neuves et dune veste légère. Ses cheveux étaient soigneusement coiffés, ses ongles décorés dune teinte «rose français» faite la veille pour les fêtes de mai.

Bonjour, Madeleine, lança Clémence en sortant le sac de provisions du coffre. Comment allezvous?

Madeleine la dévisagea dun œil mêlant pitié et mépris, sattardant un instant sur les baskets.

Ma santé est conforme à mon âge, répondit-elle dune voix rauque. Mais toi, ma petite, tu ressembles à une star de défilé. Ici, ce nest pas un podium, cest du travail. Va prendre tes vieilles bottes et la veste de ton mari, sinon tu ty tacheras.

Pourquoi? sétonna Clémence. Nous ne sommes venus que pour griller et profiter du plein air. Je resterai près du barbecue, il ny a rien à faire.

Madeleine poussa un cri semblable à celui dun canard en colère.

Quoi? Tu parles de barbecue alors que cest le mois de mai! Le soleil brille! Jai six centiares non travaillés, les pommes de terre ont déjà poussé, les germes mesurent déjà cinq centimètres, il faut planter tout de suite! La voisine Véronique a déjà tout mis en terre, nous, on traîne comme des idiots. Sébastien, prends la pelle, et toi, Clémence, changetoi et va casser les mottes avec la fourche. Après, tu creuseras les trous.

Sébastien, ayant déchargé les sacs de pommes de terre, jeta un regard coupable à sa femme. Il sentait la tempête qui allait éclater.

Maman, on avait convenu On était venus pour nous reposer, la semaine a été dure, pleurnichatil.

Vous vous reposerez dans lau-delà! répliqua Madeleine. Tant que vous êtes en vie, il faut travailler la terre. La pomme de terre ne senfouira pas toute seule. Vous voulez mourir de faim cet hiver? Les supermarchés vendent des produits chimiques, mais ici cest du vrai, du naturel, sans OGM!

Elle donna une pelle à son fils et lança à Clémence une vieille fourche rouillée.

En avant. Je vais tracer les rangées pour les carottes.

Sébastien poussa un soupir, retira sa veste, resta en tshirt usé et sélança vers le jardin. Depuis lenfance, il cédait toujours aux exigences de sa mère; cétait son mode de survie.

Clémence resta près de la voiture, observant les fourches reposant à côté de ses baskets immaculées, puis son mari qui enfonçait la pelle dans la terre lourde et humide, puis la bellemère qui guettait chaque geste comme un rapace.

Un déclic se fit dans la tête de Clémence. Cinq ans de mariage à se montrer la parfaite bellefille: conduire Madeleine chez le médecin, offrir des robots culinaires, supporter ses conseils sans fin sur la façon de préparer la soupe ou repasser les chemises. Elle supportait même daller cueillir des baies à la datcha, alors quelle était allergique aux piqûres de guêpes, et que les guêpes étaient plus nombreuses que les fruits.

Ce jourlà, la patience avait atteint son point de rupture. Elle se rappela les longues soirées au bureau, le désir de simplement sasseoir dans le calme, le plaisir dun manucure qui la faisait sentir femme, non pas bête de somme.

Non, déclaratelle dune voix forte.

Sébastien simmobilisa, la pelle à la main. Madeleine tourna lentement la tête, les sourcils sélevant comme si elle allait senfuir sous son voile.

Quavezvous dit? sétonna la bellemère, incrédule.

Jai dit «non», Madeleine. Je ne vais pas creuser, je ne vais pas casser les mottes, je ne vais pas faire les trous. Je suis venue me reposer. Sébastien vous aidera, il la promis, mais je ne serai pas votre esclave.

Tu tu es folle! sexclama Madeleine, la voix tremblante. Toute la famille travaille, et toi, tu veux rester là comme une reine à ne pas se salir les mains?

Exactement, répondit calmement Clémence. Jai payé trois mille euros pour ce manucure, et ma dos ne supporte plus les charges. Nous pouvons vous fournir les pommes de terre en automne, dix sacs de variétés sélectionnées, lavées, sans germes. Ce sera moins cher que de soigner des hernies et des douleurs nerveuses.

Acheter?! sécria Madeleine, les yeux flamboyant. Ce nest pas une question dargent! Cest notre terre! Le travail ennoblit! Et vous, paresseuse, vous avez vendu mon fils à lesclavage alors que vous êtes vousmême collée au cou?

Je suis comptable principale, Madeleine, répliqua Clémence. Et je gagne, si je puis me permettre, plus que votre fils. Je ne porte donc pas de charge sur mon cou. Quant à lesclavage, Sébastien est adulte, cest son choix. Sil veut creuser, quil creuse. Moi, je vais lire un livre.

Elle ouvrit le coffre, en sortit une chaise pliante, une couverture et un roman. Dun geste, elle contourna la vieille Madeleine, choisit un coin ensoleillé du pré, sassit confortablement, enfila des lunettes de soleil, ouvrit le livre et se plongea dans la lecture.

Le silence résonnait, seulement troublé par le souffle lourd de Madeleine.

Sébastien! hurlatelle enfin. Astu entendu ce que ta femme dit? Estu un homme ou un chiffon? Donnelui un ordre!

Sébastien essuya la sueur de son front, regarda la femme impassible, puis la mère en furie.

Maman, elle est vraiment épuisée Laissemoi faire, je peux le finir rapidement, il ny a que trois centiares à travailler.

Trois? Six! Jai déjà défriché derrière le hangar! Creuse! Et je parlerai à cette reine plus tard. Elle aura droit à un «repos»!

Le travail sintensifia. Sébastien, en grincant, retournait la terre, Madeleine, oubliant son mal de dos, courait partout, plantait les pommes de terre avec une rage semblable à celle dune guêpe piquée, criant à chaque coup pour que tout le voisinage entende.

Clémence tourna les pages, indifférente. Elle ressentait une légèreté nouvelle: dire «non» avait une puissance libératrice. Le soleil réchauffait, les oiseaux chantaient, les cris de Madeleine devenaient un simple bruit de fond.

Deux heures plus tard, Sébastien était trempé, son tshirt sombre de sueur, le visage rouge. Il jeta un œil envieux à sa femme qui sirotait de leau minérale dans une jolie bouteille.

Sébastien, une pause! cria Madeleine. Va boire du compote, jai tout préparé sur la terrasse.

Sébastien se dirigea vers la maison. Clémence resta dans son fauteuil. Madeleine sortit sur le perron, tenant une tasse de compote, se détournant de la bellefille.

Maman, elle veut boire? demanda doucement Sébastien.

Elle a ses réserves, répondit Madeleine. Elle est indépendante, elle boira leau de la mare si elle le veut. Qui ne travaille pas ne mange pas! Cest même ce que dit le grandcomte!

Clémence sourit intérieurement. Elle avait prévu des en-cas, des fruits, un thermos de café. Elle croqua une pomme croquante.

Madeleine faillit sétouffer avec sa compote.

Vers le déjeuner, la voisine Véronique, connue du quartier, vint jeter un coup dœil.

Bonjour, Madeleine! Vous plantez? Bon courage! Oh, pourquoi Sébastien travaille tout seul? Et la jeune femme, elle est malade?

Madeleine se redressa, agrippant son dos.

Ah, Véronique, ne demande pas! Cest ma bellefille qui bronzette, elle protège ses ongles! Nous, on se débrouille pour nourrir la famille, et elle lit

Véronique jeta un regard à Clémence.

Vraiment? Elle est là, à lire? Eh bien, je pensais que les jeunes daujourdhui aident

Clémence, sans se lever, lança:

Bonjour, Véronique! Le temps est magnifique, nestce pas? Vous navez pas planté votre gazon cette année? Vous avez semé des fleurs?

Véronique rougit.

Euh la santé nest plus ce quelle était, avouatelle.

Madeleine, rouge de colère, cria:

Va téloigner, Véronique, ne te mets pas en travers du travail! Et toi, Sébastien, ne reste pas planté comme un piquet! Encore trois rangées!

À quatre heures, le champ était labouré et semé. Sébastien, épuisé, seffondra sur un banc, les yeux clos.

Voilà, cest mieux, sexclama Madeleine, se frottant les mains. Maintenant, je vais chauffer le bain, on se lave, et je prépare une soupe à lortie.

Mais nous voulions des brochettes

Tu nauras pas de brochettes! La viande le soir nest pas bon pour le sommeil. Lortie, cest plein de vitamines. Qui va allumer le barbecue? Tu es trop faible, je ne te le confierai pas.

Clémence ferma le livre, se leva, lair rafraîchi, prête.

Sébastien, on rentre, ditelle.

Où? sécria Madeleine. Jai déjà prévu la suite! Demain, on égrenera les carottes et on répartira les fraises!

Sébastien ne pourra pas demain, indiqua Clémence en voyant son dos courbé. Il a besoin de repos, sinon il ne pourra plus travailler la semaine suivante. Et lhypothèque pour réparer le toit ne paiera pas si on le garde ici.

Comment osestu! siffla Madeleine, bloquant le passage à la voiture. Il restera! Disle!

Sébastien ouvrit les yeux, le regard plein de détresse. Il vit ses mains sales, les ongles cassés, le visage rouge de colère, puis la femme calme, parfumée, qui ne sentait plus le fumier que la terre.

Maman, je ne peux pas, sanglotatil. Ma dos me tue. Partons maintenant, sinon je ne pourrai pas reprendre le travail.

Traîtresse! hurlatelle. Tu as vendu ta mère pour cette poupée! Pas de pommes de terre cet hiver!

Merci pour vos leçons, répondit Clémence avec un sourire. Prenez soin de vous.

Elle prit le volant, Sébastien, trop faible, sinstalla à la place du passager, se plaignant à chaque bosse. Le trajet jusquà la ville fut silencieux.

Tu es mon ennemi numéro un, lança enfin Sébastien en entrant dans la ville.

Je sais, répondit calmement Clémence. Au moins, jai trouvé du repos. Et toi?

Je resta muet, massant sa taille. Je me sens idiot.Clémence, astu de la crème au venin de serpent?

Oui, il en reste à la maison.

Tu avais raison. Pourquoi garder ces pommes de terre? Lessence, le stress, la santé Un sac en automne coûterait cinq cents euros. Aujourdhui nous avons brûlé deux mille euros dessence, et la viande marinée se gâte.

La viande ne se perdra pas, plaisantatelle. On la grillera avec le gril électrique. Quant aux pommes de terre, ta mère nen a pas besoin. Elle a besoin de ton obéissance, de sentir quelle dirige. Tant que tu creuses, elle se sent puissante. Dès que tu arrêtes, elle devient simplement une vieille femme solitaire, sans occupation.

Cest dur, admitil.

Mais vrai, conclutelle. La prochaine fois quelle appellera, tu diras que vous êtes occupés, ou que je suis allergique aux pelles. Daccord?

Sébastien hocha la tête, soulagé.

De retour à la maison, Clémence transforma le salon en véritable sanatorium: bain chaud, massage, crème, dîner avec la viande grillée. Sébastien, repu, sallongea sur le canapé, admirant sa femme.

Tu es formidable, ditil. Je naurais jamais pu rester assise à lire pendant que ta mère hurlait.

Cest une question dhabitude, mon cœur. Limportant, cEn fin de compte, choisir de se respecter soimême et de préserver son bienêtre est le plus grand acte damour que lon puisse offrir à sa famille.

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