14mars2025
Aujourdhui, nous avons finalisé lachat dune vieille ferme à SaintPierrelaCôte, un petit hameau niché entre les champs de blé et les vignes du SudOuest. La maison était vendue par un couple de jeunes citadins qui ont prétexté que la grandmère était décédée et que la maison de campagne ne servait plus à leurs parents. Depuis le jour où la vieille Renée Dubois nous a quittés, aucun habitant na mis les pieds dans ces murs, seuls les agents immobiliers viennent les nettoyer.
Je suis allé les voir avec Claire et je leur ai demandé :
Vous comptez reprendre les affaires?
Pourquoi? Ce ne sont que des bricoles. Nous avons gardé les icônes, le reste, vous pouvez jeter, ont-ils répondu dun ton désinvolte.
Mon regard sest posé sur les panneaux à lendroit où les icônes avaient autrefois orné les murs.
Et les photos? ai-je murmuré. Pourquoi ne les avezvous pas prises?
Des visages défilaient sur les cadres : hommes, femmes, enfants, toute une lignée, plusieurs générations. Autrefois, on décorait une maison non pas avec du papier peint, mais avec des souvenirs.
Je me suis rappelé ma propre grandmère, MarieLuce, qui faisait apparaître chaque mois une nouvelle photo encadrée: la mienne ou celle de ma sœur Élodie.
«Je me lève le matin, je salue mes parents, jembrasse mon mari, je souris à mes enfants, je vous fais un clin dœil», disaitelle, «et la journée commence.»
Quand elle est partie, nous avons accroché son portrait à côté de celui de son époux, le brave Henri, mort au front pendant la Grande Guerre. Depuis, chaque matin, en arrivant au village que nous appelons désormais «la maison de campagne», nous envoyons un baiser dair à Renée. Lodeur du flan aux pommes et du lait chaud semble immédiatement envahir les pièces, comme si la présence de la vieille dame flottait encore parmi nous.
Nous navons jamais vu le grandpère; il est tombé au combat. Mais son image trône au centre du salon, et Renée en parlait souvent. Nous lécoutions, fixions son visage et avions limpression quil était là, assis à la table avec nous. Il est resté jeune dans nos mémoires, elle a vieilli. Leurs deux portraits sont maintenant côte à côte.
Ces photos fanées sont pour moi des trésors inestimables. Si lon me demandait quoi emporter, je choisirais uniquement leurs portraits. Ils ont tout laissé: les clichés, les albums, et ont appelé le tout «bricoles». Chacun estime les choses à sa façon, mais peu comprennent vraiment ce qui a de la valeur.
Après lachat, nous nous sommes attelés au grand ménage. Et vous savez, je nai même pas pu jeter le vieux coffre de Renée. On sentait quelle avait vécu pour ses enfants et ses petitsenfants, et quils lavaient tout simplement oubliée.
Comment le saisje? Car elle nous avait écrit des lettres. Au début, elle les envoyait sans jamais recevoir de réponse, puis elle a cessé. Dans le buffet, trois petits tas de lettres non postées, soigneusement liées de rubans, débordaient damour et de tendresse. Nous les avons lues, et jai compris pourquoi elle ne les avait pas envoyées: peur quelles se perdent, espoir que, après son départ, les enfants les retrouveraient et les liraient. Ces missives contenaient toute sa vie: son enfance, la guerre, lhistoire de la famille, la mémoire des générations. Elle écrivait pour que le souvenir ne séteigne jamais.
Jai cru les larmes aux yeux.
Nous devons remettre ces lettres à ses enfants, jai dit à Claire. On ne peut pas les balancer à la poubelle.
Tu penses quils sont meilleurs que leurs petitsenfants? a rétorqué mon mari, amer. Aucun ne sest jamais présenté.
Peutêtre quils sont vieux, malades
Jappellerai.
Grâce à des connaissances, nous avons trouvé un numéro. Au bout du fil, une voix féminine enjouée a haussé les épaules :
Jetez tout! Elle nous a envoyé ces lettres par paquets, on ne les lit plus depuis des années. Elle sinventait des histoires!
Mon mari a raccroché sans même écouter la fin.
Elle serait là, à côté de nous maintenant je ne sais pas ce que je dirais de colère, a murmuré il, puis il a ajouté :
Tu écris. Écris sur elle, pour quelle ne disparaisse pas.
Et si la famille se fâche?
Ces gens ne lisent pas les livres, a soupiré il, mais je formaliserai tout.
Jai donc obtenu une autorisation écrite, et il est parti, a fait les démarches officielles. Pendant ce temps, je suis descendu dans la cave de la ferme. Lair était frais, sentait la terre et le temps qui passe. Sur les étagères, des bocaux de confitures et de conserves. Chaque pot portait une étiquette jaunie : «Champignons de Benoît», «Girolles de Solène», «Concombres pour Antoine», «Framboises pour Sébastien».
Benoît était mort il y a dix ans, Solène et Antoine aussi.
P.S.: Madame Renée avait six enfants. Tous sont décédés avant elle, sauf la benjamine, la fille qui a appelé tout cela «bricoles». Sa mère attendait encore, remplissait les bocaux, signait «Avec amour». Les dernières conserves de champignons portent la date de lan dernier. Elle a maintenant quatrevingttrois ans.
Cette journée ma rappelé que les objets que lon juge inutiles peuvent être les gardiens de nos racines. Jai compris que le respect des souvenirs, même les plus modestes, préserve lâme dune famille. Le véritable trésor, ce nest pas ce que lon possède, mais ce que lon transmet.
Leçon du jour : ne jamais sousestimer la valeur dune lettre ou dune photo, car elles sont les fils qui tissent notre histoire.
