Grandmère, on peut tout prendre au supermarché, cest moins cher, lança une femme pressée en désignant les brins de persil quelle tenait.
Ce que personne ne savait, cest que ce jour-là allait bouleverser à tout jamais la vie de la vieille femme.
Grandmère Madeleine commençait sa journée avant le coq. Non pas parce quelle nourrissait de grands projets, mais parce que la misère ne dort jamais. Elle se levait doucement, veillant à ne pas réveiller son mari, Gérard. Celuici était cloué au lit depuis des années ; la maladie lavait rongé morceau par morceau, ne laissant plus quun corps frêle, les yeux emplis de la honte de limpuissance.
Pour Madeleine, Gérard restait le jeune homme fort qui lavait prise pour épouse et quelle appelait « ma belle », même quand les habits étaient usés jusque aux bouts. Chaque matin, elle se lavait le visage à leau froide, enfilait son foulard noir sous le menton, puis son vieux pull épais, le même depuis tant dannées. Elle se plongeait dans le petit miroir accroché au mur et se murmurait:
« Allez, Madeleine, une autre journée. Encore un peu et ça ira il faut au moins de largent pour les médicaments ce moisci »
Elle sortait dans la cour où quelques rangées de verdure lattendaient. La terre ne donnait plus la même vigueur, son corps non plus. Pourtant, de quelques brins de persil et dune poignée de plantain, elle parvenait à cueillir six ou sept bouquets. Ce jourlà, elle nen avait que deux. Deux petites lianes, attachées dun fil, qui représentaient pour elle un pain, voire une demiboîte de pilules.
Elle les glissait soigneusement dans un sac usé, vérifiait son portefeuille usé contenant les tickets de métro, puis regagnait la maison.
Mon garçon, je vais au marché tenter de gagner un peu dargent, murmurat-elle en sapprochant du lit.
Va, ma femme, prends soin de toi répondit Gérard dune voix affaiblie.
Laisse, tu as déjà assez de soucis pour nous deux tentatelle de plaisanter.
Elle arrangeait la couverture, posait le verre deau à portée de main et caressait son front. Puis elle franchissait la porte, emportant avec elle le parfum du thé de tilleul et la dignité de la pauvreté.
À larrêt du bus, le froid mordait les joues. Madeleine serrait le sac contre sa poitrine, comme si ce nétait pas deux bouquets de persil, mais tout son avenir. Le bus arrivait toujours bondé: gens pressés, sacs, soupirs. Personne ne la remarquait vraiment, elle nétait quune « vieille dame » de plus.
Au marché, elle choisissait un coin discret. Elle ne pouvait pas payer la place du stand. Elle sassit sur une petite chaise près dun grand étal coloré, débordant de légumes rangés en pyramides parfaites. À quelques pas, la vendeuse criait les promotions, souriait largement, arborait un tablier propre et une caisse enregistreuse.
Madeleine posait ses deux bouquets de persil sur une poche blanche étalée sur la table. Le contraste était cruel: à larrière, labondance; devant, deux maigres brins verts, fragiles comme ses mains.
Les passants passaient, absorbés par leurs listes et leurs pensées. Certains jetaient un regard furtif, comme si sa pauvreté les dérangeait. Dautres sarrêtaient un instant, juste pour lancer une parole.
Grandmère, on peut tout prendre au supermarché, cest moins cher, répéta la femme pressée, désignant les brins.
Que Dieu vous bénisse, répondit Madeleine avec un faible sourire.
Elle ne répliqua pas, ne jugea pas, ne se fâcha pas. Elle aurait pu dire que son persil était cultivé à la main, sans produits chimiques, avec une prière. Elle aurait pu raconter les nuits blanches auprès de Gérard, leurs petites pensions, les dettes à la pharmacie. Mais elle resta muette. Son âme était un journal clos que plus personne ne lisait.
Parfois, quand le froid pénétrait ses os, elle joint les mains et observait les gens. Elle se demandait combien dentre eux portaient des douleurs invisibles, combien étaient partis de chez eux en conflit avec un être cher. Et inévitablement, sa pensée senvolait vers sa fille.
Elle navait pas entendu la voix de celleci depuis des années. Au début, elle comptait les jours, puis les mois, puis les années. Une dispute, une porte claquée, lorgueil de la fille, lentêtement de la mère, nourris par le silence. Madeleine se demandait souvent sil valait encore la peine despérer. Mais chaque fois quelle croisait une femme de plus de trente ans, les cheveux tirés en chignon, son cœur saccélérait: « Peutêtre? »
Ce matinlà, le vent était plus mordant que dordinaire. Madeleine serrait son pull contre la poitrine, se frottait les paumes pour les réchauffer. La vendeuse derrière elle criait :
Deux bouquets à un euro! Faites vite, tout est frais!
Madeleine souriait amèrement. « Les miens sont dhier davanthier et dune vie entière », se disaitelle.
Et alors elle laperçut.
Une femme élégante, en manteau chic, sac à main volumineux, démarche pressée. Les cheveux châtains noués à la nuque, les joues légèrement rougies par le froid. Elle sarrêta au stand du fond, demanda des tomates, des concombres, sortit son portefeuille puis se tourna brusquement.
Leurs regards se croisèrent. Pendant quelques secondes, le marché sembla sassoupir. Le bruit, les voix, le marchandage disparurent. Il ne resta que deux yeux: lun plein de désir, lautre chargé de culpabilité.
Maman? balbutia la femme, à peine audible.
Le mot frappa Madeleine en plein cœur. Elle ne lavait pas entendu depuis longtemps. Il la toucha comme une main et comme une étreinte à la fois.
Marie? murmura la vieille dame, sentant ses forces séchapper de ses jambes.
La femme fit un pas, puis un autre. Son portefeuille trembla, puis tomba sur le pavé. Mais elle nen eut cure. Elle savança, prit le visage de sa mère entre ses paumes.
Maman pardonnemoi je ne savais pas je nimaginais pas que tu en sois arrivée là
La phrase resta inachevée, les larmes inondèrent son visage.
Madeleine ressentit une chaleur quelle navait plus connue depuis longtemps: non pas celle du soleil ou du vent, mais celle dun cœur qui revient à la maison.
Laisse, maman ne pleure pas murmuratelle, la voix rauque. Je nai jamais été fâchée contre toi. Jai juste eu tellement envie de toi.
Marie la serra contre sa poitrine comme un enfant. Les curieux autour les observaient, mais aucune de leurs yeux ne voyait vraiment. Madeleine reposait son front sur lépaule de sa fille, et enfin, pleura sans se cacher.
Elle pleura les années perdues, les jours où lorgueil lavait empêchée dappeler, les soirées où elle rêvait dun simple thé partagé.
Maman, je rentre à la maison avec toi, dit Marie entre deux sanglots. Je veux voir papa. Je veux moccuper de vous. Jai été aveugle.
Nous navons jamais eu besoin de beaucoup dargent, ma fille juste de toi, répondit Madeleine.
Les deux bouquets de persil reposèrent, oubliés, sur la poche blanche. Ils nétaient plus à vendre, ils étaient devenus témoins dun petit miracle: le retour dune enfant vers sa mère.
Dans le bus, plus tard, Madeleine tenait le sac vide sur ses genoux. Le vide nétait que du plastique, mais son cœur était plus plein que jamais. À côté delle, Marie tenait sa main comme autrefois, lorsquelle était petite et craignait le noir.
Tu sais, maman jai traversé ce marché tant de fois. Je tai vue, mais je ne tai pas reconnue. Jétais trop pressée, trop occupée par mes affaires
Ce nest rien, ma fille sourit Madeleine. Limportant, cest que aujourdhui tu as levé les yeux.
Ce jourlà, ni le supermarché, ni les promotions navaient dimportance. Ce qui comptait, cétait que deux petits bouquets de persil avaient fait le pont entre une mère et sa fille.
Peutêtre que le monde continuera à filer à toute vitesse devant les vieillards des marchés. Peutêtre que certains diront encore « au supermarché cest moins cher ». Mais dans ce coin de marché, Grandmère Madeleine apprit que parfois Dieu nenvoie pas de grands miracles, mais de simples rencontres, un matin ordinaire, quand on sy attend le moins.
Et son âme, épuisée et éprouvée, comprit enfin que le manque ne meurt jamais. Il attend patiemment le jour où lon dira, enfin:
« Maman, je suis de retour. »

