Sous l’aile de maman

Aimée, comment peuxtu faire ça? Maxime taime, il a fait des projets, vous aviez même commencé à vivre ensemble.
Et toi, dun simple trait dhumour, tu brises tout, sans même laisser une chance à lautre.

Madame Albine? Jai déjà donné une chance à Maxime. Vous avez entendu ce quil ma dit, nestce pas? Il parlait devant vous

Le bip du téléphone retentit, le deuxième, puis le troisième.

«Lappareil est éteint ou hors réseau», annonce dune voix féminine, indifférente. Aimée raccroche, serre les dents, reprend le combiné et, les mains tremblantes, compose un nouveau numéro.

Ce nest pas le meilleur moyen dappeler une vieille dame, mais lorsquun jeune homme, jamais vu en escapade ou soirée imprévue, ne répond pas près de trois heures du matin, cest le signe certain quil y a un problème.

Et si quelque chose est arrivé, seuls les membres de la famille peuvent intervenir; famille quAimée na pas encore, à ce stade,.

Elle et Maxime ne vivent ensemble que depuis un mois, leur couple nest pas enregistré, et comment pourraitelle contacter les services durgence pour retrouver ce garçon?
«Je ne suis pas sa femme, donc je ne peux rien faire», va-telle se faire dire.
Si la mère commence à creuser le sol avec son nez, alors oui, la situation change.

Allô? décrocha immédiatement la mère.

Avant quAimée ne puisse parler, la voix de Maxime séleva de lautre côté.

Il parlait à sa mère, qui, distraitement, lui répondit avant de recentrer son attention sur la jeune femme au combiné.

Qui estce?
Madame Albine? Cest Aimée, la petite amie de Maxime. Il est chez vous?
Pouvezvous lui passer le téléphone? Il est trois heures du matin, il nest pas rentré, je craignais le pire

Maxime? la mère se leva, et quelques secondes plus tard, la conversation reprit, calme. Je técoute, qui estça?

Cest moi. Maxime, questce qui se passe? Tu aurais pu me prévenir que tu resterais chez ta mère, ou au moins ne pas couper le portable.
Je ne trouve plus ma place ici, jai peur que quelque chose de grave tarrive.

Rien ne mest arrivé. Cest juste tu mas lassé. Je pars. Jemmène mes affaires, je quitte la ville, ne mappelle plus.
Ce que je fais de lappartement, décidetoi.

Ils raccrochent. Aimée reste assise, la bouche grande ouverte, le combiné toujours collé à loreille, essayant de digérer ce qui vient de se jouer.

Elle a été larguée, vraiment? Tout indique que cest exactement le cas. Ce nétait ni choquant, ni inhabituel. Après tout, ils ne vivaient ensemble que depuis un mois; elle sattendait presque, au plus profond delle, à ce que son amant dise un jour:

Tu sais, on ne se convient pas, désolé.

Elle aurait pu dire la même chose. Après tout, qui sait, on découvre parfois que lon partage le lit avec des chaussettes sales ou que lon a une passion soudaine pour un serpent vert

Dans ses précédentes ruptures, les séparations sétaient toujours déroulées autour dune discussion, dune ligne tracée, dun «tu peux avancer». Mais être abandonnée par téléphone, sur le combiné dune autre, sans le moindre signe avantcoureur

Cétait la première fois pour Aimée. Pendant trois semaines, elle a essayé davaler la situation, entourée de sa meilleure amie, Clara, qui tentait désespérément de proposer des hypothèses.

Peutêtre quil avait peur que tu le fasses ou que tu le frappes?
Qui? Moi? sétonna Aimée.
Avec son surnom de «petite demilaitue» et ses quarantecinq kilos, se battre ne lui restait quà limaginaire, surtout contre des hommes deux fois plus lourds et trente centimètres plus grands.

Même si cétait le cas il aurait pu fixer un rendezvous public ou au moins répondre à son propre téléphone.
Ou envoyer un message, voire un SMS, même sil était avare de crédits; ils ont trois applications de messagerie chacun, après tout.

Quitter quelquun par texto, ce nest pas viril,grommela Clara, le nez froncé.
Et dans notre cas, cest viril? Pas dexplication, pas de vraie conversation, juste ça!

Les mots manquent, les expressions aussi. Elle ne comprend même pas ce quelle aurait pu faire de travers.

Quoi que tu aies fait, même la nature ne te laissera pas le battre, répliqua Clara, avant de lencourager:
Oublie ce type. Sois contente davoir dépensé si peu de temps. Un mois ensemble, un mois à se fréquenter.

Cest rien, vraiment,dit Clara. Le type était tellement inutile quil a fini par se sortir de ton appartement tout seul.
Ce nest pas mon appartement, cest une location.

Mais tu laimes quand même. Tu te vantais quand vous aviez emménagé.

Sans ces «relations ratées», Aimée aurait continué à squatter dans limmeuble de connaissances. Au même prix, elle aurait pu soffrir un meilleur logis, même en payant ellemême.

Oui, sans raison solide comme «on quitte le copain, il naime pas le centre», je naurais jamais déménagé. Et quitter cet appartement aurait été psychologiquement impossible.

Tu vois, il y a du bon qui sort de tout ça. On te trouvera un autre mec, ne tinquiète pas. Quelle équipe!

Clara tint parole. Une semaine plus tard, Aimée accepta un rendezvous avec le frère dun ami, un type qui semblait convenir à une relation sans enfants pour linstant, juste pour parler.

En revenant, bouquet de fleurs à la main, elle sursauta lorsquun homme surgit du hall, juste devant les boîtes aux lettres : cétait Maxime.

Bouh! Tas eu peur?
Quelque chose? Que faistu ici?

Je nai rien compris Au fait, cest quoi ce panier?
Des fleurs. Un nouveau copain les a offertes. Tu mas largué, tas eu un trouble dissociatif et tu ne te souviens plus de ce que jai dit à ma mère au téléphone?

Aimée, tes sérieuse? Jai plaisanté! Je devais rendre visite à ma famille pendant deux semaines.
Tu ne pouvais pas simplement laisser un mot, un SMS? Tu pensais que si tu disais que tu le quittais, il ne garderait plus lespoir?

Si je partais, tu aurais continué à mappeler pendant ces deux semaines. Javais besoin de silence.

Il évoqua la légende familiale, comment il sétait enfui de la maison à treize ans, comme sa grandmère. Aimée, loin dêtre la mère de Maxime, jugeait ce comportement comme celui dun ado de treize ans, inacceptable pour un adulte de vingtplusun.

Elle le renvoya donc, loin, dans un village péruvien. Le soir même, la mère du «pauvre garçon» fonça chez elle pour réclamer des explications.

Aimée, comment astu pu? Maxime aimait tout; il faisait des projets, il voulait vivre avec toi. Et toi, tu brises tout pour une blague.

Madame Albine, je lui ai déjà donné une chance. Vous avez entendu ce quil a dit, nestce pas? Il parlait devant vous

Il a parlé, il a plaisanté maladroitement. Il a ses particularités, mais cela ne le rend pas dun rang inférieur, non?

Je ne classe pas les gens, je vis ma vie. Je ne veux pas dun homme qui se livre à des folies.

Elle ne voulait plus devoir distinguer chaque blague du vrai. Elle comprenait que pour la mère, Maxime était le centre du monde, les autres devant sy adapter comme des figurants.

La vie, cependant, fonctionnait autrement, et Maxime le découvrirait à force dexpériences. Peutêtre en tireraitil des leçons, ou resteraitil à jamais sous laile protectrice de sa mère.

Quoi quil en soit, Aimée ne voulait pas prendre ses problèmes comme les siens, et lavait clairement fait savoir à la future bellemère avec des mots crus, envoyant Maxime chasser son «fils chéri» dans le village péruvien.

Quatrevingtdixneuf% des gens ne le revirent plus. Cinq ans plus tard, mariée à Stéphane, elle entendit damis communs que Maxime vivait toujours chez sa mère, navait jamais trouvé de compagne, et blâmait tout le monde sauf lui-même.

Pas de leçon tirée. Et tant mieux: il vaut mieux ne pas fonder de famille ni se multiplier ainsi.

Оцените статью
Sous l’aile de maman
Je suis perdue — Ania ! Qu’est-ce qui t’est arrivé aux mains ? s’exclama Nastia, effarée. — Tout va bien, répondit Ania sur un ton tendu. Demain matin, je vais au salon, on va me refaire les ongles et retrouver une peau normale. — Comment tu as réussi à mettre tes mains dans cet état ? Tu travailles dans une carrière, ou quoi ? renchérit son amie Sylvie. — Juste un ménage humide dans un appartement de célibataire, lança Ania avec agacement. Et inutile d’en faire tout un drame ! — Tu es sérieuse ? s’étonnèrent les copines. Et pourquoi tu appelles ton appart’ « d’appartement de célibataire » ? Tu l’as toujours qualifié de nid… Et pourquoi tu t’en charges toute seule ? Il y a des gens faits pour ça… — Chez moi, tout va bien, répondit Ania, appuyée, et ça a toujours été le cas ! — Tu fais des ménages chez les autres, maintenant ? s’éloigna Sylvie, troublée. Mais Ania, on est tes amies ! Si t’as des soucis d’argent, tu pouvais le dire ! Je t’aurais toujours soutenue ! — J’ai de l’argent, grogna Ania. Et les affaires marchent bien. — Ania, je ne comprends vraiment rien ! s’inquiéta Nastia. Pourquoi tu as décidé de mettre de l’ordre chez quelqu’un d’autre ? Et pourquoi le faire toi-même ? — Tu as perdu un pari ? suggéra Sylvie. — J’aurais préféré, détourna Ania, le regard fixé au mur. Je suis carrément dans la galère, les filles… Si seulement j’avais perdu mon business et que je devais gagner ma vie en nettoyant des appartements d’inconnus ! Son annonce laissa ses amies sans voix. Face à la question muette qui brillait dans les yeux de ses copines, Ania lâcha, agacée : — J’ai un mec chez moi. Et franchement, j’aurais préféré avoir des poux, des souris ou des punaises, plutôt qu’un mec pareil ! Cette confidence fit naître davantage la panique que l’effroi dans les regards de ses amies. — Ania, fuis-le ! Si t’en es-là, c’est qu’il faut partir ! murmura Nastia. — Impossible, grimaca Ania. Et je ne veux pas ! C’est vers lui que je vais, jamais je ne partirais ! — Quoi ? Sylvie recula, sidérée. Ania, c’est bien toi que j’entends ? Tu as toujours été en acier trempé ! Inébranlable ! Et là… à cause d’un type !!! — Je sais ! lança Ania, furieuse. Je sais tout ! Moi-même, je ne me reconnais plus ! Je suis hors de moi, je crie ! Il ne me manque plus qu’à me cogner la tête contre le mur ! Peut-être que je devrais essayer ? Sylvie et Nastia étaient complètement perdues. L’idée de cogner la tête contre le mur, elles la rejetèrent vivement. Et ce qui les acheva, c’est de voir à quel point Ania était en colère contre elle-même. — Et Stanislas alors ? demanda soudain Nastia. Vous étiez pas mal tous les deux ! Et il était si attentionné, serviable ! — Tu peux le prendre pour toi, répliqua Ania. Moi, il ne me sert à rien ! Je t’assure, j’ai vérifié ! Même au niveau de Stéphane, c’est loin du compte ! — Stéphane ? fit la grimace Sylvie. Comme ça, tu as laissé tomber Stanislas pour un certain Stéphane ? Je pensais au moins à Gabriel ! — Va avec ton Gabriel ! Et tu peux emmener Raphaël aussi ! rétorqua Ania. Moi, j’ai Stéphane ! — Il est riche ? s’enquit Sylvie. — Non, secoua la tête Ania. — Beau ? demanda Nastia. — Ordinaire, répondit Ania. — Jeune et chaud ? tenta Sylvie, un peu sceptique. — Quarante et un ans, lâcha Ania, coupant les mots. — Et qu’est-ce que tu lui trouves, alors ? lança Sylvie en ricanant. — Il sait aimer ! dit Ania rêveusement, le visage illuminé d’un sourire béat. Il aime d’une telle façon que je pourrais tout lui donner ! Je lui donne tout ! L’appartement, la maison, les voitures ! Même le business, je lui céderais ! Tant qu’il est près de moi ! Tant qu’il est à moi ! À moi toute seule ! — C’est la clinique, dit Sylvie en hochant la tête. — Où tu l’as trouvé, au juste ? demanda Nastia. — Sur internet, répondit Ania en souriant. Je cherchais juste un petit frisson pour la soirée… Les femmes qui se consacrent à leur entreprise se marient rarement. Ce n’est pas la famille qui fait défaut, ce sont les hommes qui supportent mal la réussite de leur épouse. Sauf s’ils vivent carrément à ses crochets. Ania s’était choisie dès l’école, passionnée par le tissage de perles, puis très vite créatrice de bijoux pour ses camarades — évidemment, pas pour des bonbons ! Elle a fait des études d’économie, mais ses bijoux (et pas seulement en perles) sont devenus une vraie source de revenus. Son diplôme, ses compétences l’ont persuadée de faire de sa passion un vrai business. — Non, pas de la perle ! s’amusait Ania. Des bijoux faits main ! De l’exclusif ! Avec les envies du client ! — Des créateurs comme ça, y en a des centaines de milliers ! répliquait-on. Tu seras juste une de plus, à vivoter de bricoles ! — Qui t’a dit que je voulais être juste une artisane ? Ce serait trop petit et en vérité, ça ne permet pas de s’élever. On peut survivre, mais pas vivre comme on le souhaite vraiment. Ania a fédéré les créateurs sous son aile. Le travail était colossal. Pub, catalogues, clients, négociations, contrats. Puis ouverture des points de vente. Et encore de la pub pour positionner son magasin en haut de gamme pour les vrais connaisseurs ! Ce n’est pas juste un boulot — c’est titanesque ! Mais à trente-cinq ans, Ania était devenue une businesswoman à succès, avec tout ce qu’elle pouvait rêver — et même plus. Un appart’, une maison à la campagne, un garage pour six voitures et que des modèles de luxe, bien sûr. Et un solide compte en banque. Ses désirs, elle pouvait les exaucer d’un simple claquement de doigt ! Seule la famille n’avait pas de place dans sa vie. Et franchement, ça ne lui pesait pas. Pour la santé, la bonne humeur et la motivation, il y avait les « garçons ». Prêts à aimer et adorer contre une somme, aussi longtemps que nécessaire. Puis ils disparaissaient une fois l’intérêt envolé. Ces temps-ci, Ania voyait souvent Stanislas — un garçon charmant. Les copines disaient même qu’elle finirait par le garder toujours près d’elle. — Peut-être même pour en faire ton mari ! glissait la romantique Nastia. — Là, on le perdrait pour de bon, soupirait Sylvie. Elle aussi voyait Stanislas de temps en temps. Pourquoi Ania s’est-elle aventurée sur une appli de rencontres express, personne ne le sait. Un petit coup de blues un soir, elle a voulu pimenter sa soirée. Quand on a toujours à portée de main un Stanislas sucré, on finit par vouloir quelque chose de plus relevé. Mais son profil reçu des messages de garçons tout aussi sucrés. Trop ennuyant. Alors le « Bonsoir ! » d’un certain Stéphane a retenu l’attention d’Ania. — On discute ? ajouta-t-il, sans attendre de réponse. Ania a décidé de se divertir avec Stéphane. En même temps, elle lisait sa fiche et regardait ses photos. Tout de suite, elle s’est indignée intérieurement : — Et tu veux m’intéresser ? Tu vois pas que sur mes photos, j’ai les voitures, les yachts, l’or, les diamants ! Alors que toi, t’es dans un salon qui ressemble à celui de ma grand-mère ! Et visiblement, pas un passage chez le dermato ! Pas du tout mon niveau ! Mais la conversation continuait. Sur tout et rien. Il fallait reconnaître que Stéphane était cultivé et instruit. — Alors pourquoi t’es pas riche ? demanda franchement Ania. — Pourquoi faire ? répondit Stéphane. Ce fut le choc. — Comment ça, pourquoi ? Pour vivre à l’aise ! — J’ai tout ce qu’il me faut, répondit Stéphane. Éprouve aucun manque ! Une montre à un million donne la même heure que celle à cinq mille. La conversation continua jusqu’à l’aube. — Je dois aller bosser, écrivit Ania. — Bon courage, répondit Stéphane. Moi, j’ai un emploi du temps flexible. Plus simple ! Toute la journée, Ania pensa peu à l’étrange interlocuteur nocturne. Mais parfois, il lui revenait en tête. Le soir, elle déclina l’invitation au lancement d’un nouveau resto, par le propriétaire lui-même. Prétexta une urgence. Se posa sur son canapé, tablette à la main, pour écrire à Stéphane : — Salut ! Tu ne m’as pas oubliée ? — Salut ! J’ai pas Alzheimer ! Si j’oublie, j’en ressens une étrange satisfaction ! Et de nouveau, ils écrivirent quasiment toute la nuit. Ania dormit à peine quelques heures. Mais le soir, elle rentra vite, impatiente de retrouver Stéphane sur la messagerie. Deux semaines d’échanges virtuels mirent Ania dans un tel état qu’elle voulait absolument rencontrer Stéphane. Comme toujours, elle exprima son désir franchement. En réponse, elle reçut : — Viens ! Il envoya son adresse. Ania fut figée, la tablette d’une main, l’autre suspendue. Comme à l’oral quand on est soudain privée de mots. — Comment ça, viens ? demanda-t-elle, éberluée. Même question sur écran. — Viens, tout simplement, répondit Stéphane. Dis-moi juste, tu préfères le thé ou le café ? Et les éclairs à la crème, ça te va ? Sinon, je lance des steaks sur le grill ! Si c’était quelqu’un qu’Ania connaissait bien, rien d’étrange. Mais pour une première rencontre, tout de suite chez lui ? Chez elle ? Elle-même ? Envie de lui taper : tu abuses, franchement ! Mais la tentation de le voir l’emportait, elle se fit plus polie : — Je voyais plutôt un café ou un resto… — Trop la flemme ! répondit-il. Là, Ania se souvint de leur différence de statut social et financier. — Écoute ! Je peux payer le taxi aller-retour. Et le dîner et tout le reste ! Habitée par le réflexe des « garçons » à ses frais, elle envoya ça sans hésiter. — Je peux tout payer moi-même, répondit Stéphane. J’ai juste la flemme, vraiment ! Se préparer, sortir, rentrer… Et il fait pas super beau. Bref, ça me tente pas de me déplacer ! Si tu veux vraiment me voir, viens ! J’ai déjà donné mon adresse. — Attends ! Là, c’est trop ! Je tolère pas ce genre de manque de respect ! écrivit Ania, la tablette balancée sur le canapé. Et elle la laissa deux jours sans y toucher, se torturant mais résistant. Évidemment, elle espérait que Stéphane s’excuse, insiste, propose n’importe quel resto ou café. Ania attendait ça. Mais, quand elle consulta la messagerie, son dernier message restait sans réponse. Stéphane n’avait même pas fait l’effort d’un mot. Colère, comme une bouilloire oubliée sur le feu ! Ania se lâcha sur Stéphane avec des propos peu élégants. En fait, elle explosa deux heures d’indignation. Une fois calmée, une évidence : la conversation avec lui lui manquait. Son envie de le rencontrer n’avait pas diminué. Bien au contraire. — Il m’a bien attrapée, ce salaud ! grommela-t-elle en reprenant la tablette. Peut-être aurait-il pu se vexer, vu sa dernière remarque. — Salut ! écrivit Ania, fébrile. — Salut, répondit Stéphane. Quoi de neuf ? Ton neutre. Comme si la dernière fois, ils s’étaient quittés sur un banal au revoir. — Ça va, répondit Ania. Partant pour une rencontre aujourd’hui ? Ou tu es encore trop flemmard ? Petite pique, pour voir. — Tu me connais ! répondit Stéphane avec un emoji hilare. Trop flemme, même pour aller acheter du pain ! Je fais mes galettes à la poêle. — Mais quand alors on se verra, si t’as toujours la flemme ? demanda Ania. — Tu conduis ? demanda-t-il. — Oui ! J’ai une voiture ! — En état de marche ? — Évidemment ! s’étonna Ania. Six voitures. Si une tombait en panne, direct en réparation ou à la revente. — Je peux renvoyer mon adresse si tu l’as effacée, écrivit-il. Viens ! *** — Attends ! Attends ! coupa Sylvie en attrapant la main d’Ania. T’es sérieuse ? Tu as foncé chez un inconnu ? — Oui, acquiesça Ania d’un air solennel. — Tu n’as pas eu peur ? s’étonna Nastia. Il aurait pu être, je sais pas, dangereux ! — J’avais mon spray de défense, répondit Ania. Je ne m’en suis pas servie, finalement. — Tu as vraiment foncé chez un mec rencontré sur internet ? Direct chez lui ? s’insurgea Sylvie. C’est complètement insensé ! — Je l’ai fait ! acquiesça Ania. Et je n’ai pas regretté une seule seconde d’y être allée ! Les filles, je suis perdue ! Et, quand j’ai compris tout ça pour moi, je me suis reproché ces deux jours à l’avoir « mariné » ! Si j’y étais allée tout de suite, j’aurais été heureuse deux jours plus tôt ! — Mais quel bonheur ? s’exclama Sylvie. — Celui pour lequel je donnerais tout au monde ! répondit Ania avec sincérité. — C’est pas une blague, pour ta boîte et tes biens ? grimaça Sylvie. — Je suis prête à prendre des crédits pour lui ! Et ensuite à bosser dans une carrière, s’il le faut ! affirma Ania, la main sur le cœur. Nastia ouvrit de grands yeux, bouche bée d’étonnement. — Raconte la suite ! s’enthousiasma Sylvie. Alors, tu y es allée ? — J’y suis allée…