Ensemble vers l’horizon

Je me souviens, il y a bien longtemps, dun matin de juillet, alors que lautoroute A71 était encore déserte et que les petits cafés dautoroute navaient pas encore déployé leurs menus en plastique sur les tables.

Nathalie Dupont était au volant de sa vieille « Kia », les mains crispées sur le volant comme si la voiture pouvait changer didée et faire demitour. Sur le siège passager, Odile Moreau sétait installée, un thermos de café et un sac de sandwichs à ses pieds. Dans la boîte à gants cliquétaient des comprimés contre lhypertension, à côté des papiers de la voiture et dun tout récent procèsverbal de contrôle.

Tu es sûre que tu peux conduire ? demanda Odile en ajustant sa ceinture. Si jamais, je peux prendre le volant.

Ça va pour le moment, répondit Nathalie en appuyant un peu plus sur laccélérateur. Et toi, avec ton burnout, ajoutaelle en souriant, tu avais bien dit quil valait mieux ne pas trop forcer.

Odile haussa les yeux au ciel, sans se vexer.

Ce nest pas une fracture, cest mon système nerveux, ditelle. Et le psychologue ma dit quun changement dair était bon pour moi. Donc je suis officiellement en thérapie.

Le mot « psychologue » sonnait encore étrange à loreille de Nathalie. Elle venait à peine dapprendre à prononcer le mot « divorce » sans se tromper. Après vingt ans de mariage, un seul coup de marteau du juge avait tout fait exploser, et maintenant elle roulait sur lA71 avec une amie connue depuis luniversité, essayant de ne pas penser que plus personne ne lattendait chez elle.

Où allonsnous finalement ? demanda Odile. Jai pas compris, tu as un plan ou tu comptes te laisser porter par le destin ?

Un plan approximatif, haussa les épaules Nathalie. Bourges, puis Poitiers, on sarrêtera chez ma cousine. Ensuite, on verra comment je me sens. Voilà la carte, elle montra latlas plié entre les sièges. Je ne suis pas fanatique, je veux juste

Elle ne termina pas. Odile comprit ce que « juste » signifiait : quitter lappartement où chaque objet rappelait son exmari, prouver que la vie ne sarrêtait pas aux portes dune mairie.

Jai besoin de changer dair, termina doucement Odile. Et arrêter de sursauter à chaque courrier du travail.

Odile avait quitté lagence de publicité trois mois plus tôt. Avant, elle passait les nuits au bureau, se disputait avec des clients, rédigeait des stratégies pour des marques qui ne la touchaient pas. Un jour, elle réalisa quelle sétouffait en rentrant chez elle et pleurait le soir sans raison. Le médecin lappela « burnout », lui donna un arrêt maladie et, avec douceur, lui suggéra de revoir son mode de vie.

Tu es sûre que ce nest pas une fuite ? demanda un jour Nathalie au téléphone.

Et si cétait le cas ? répliqua Odile. Peutêtre que jai besoin de fuir.

Cest ainsi naquit lidée du roadtrip. Odile voulait la route, la liberté, la spontanéité. Nathalie, elle, voulait des horaires, des arrêts clairs et des stationsservice aux toilettes propres. Elles convinrent dessayer de mêler les deux.

Dehors, les champs verts défilaient, les villages rares, les panneaux « Cuisine maison » et « Barbecue » parsemaient le paysage. La radio alternait entre chansons variétés et bulletins dinformation. Nathalie se surprit à aimer simplement rouler. La route effaçait les bribes de disputes, les scènes du tribunal, les appels vidéo avec les enfants adultes.

Mets un truc plus joyeux, demanda Odile. Sinon les infos vont nous replonger dans le noir.

Nathalie changea de station. Une vieille mélodie pop, celle sur laquelle elles avaient dansé à la fin de leurs études, résonna. Odile éclata de rire et chanta à tuetête. Un petit feu dartifice intérieur se déclencha chez Nathalie.

Vers midi, elles sarrêtèrent dans un café dautoroute au panneau délavé « Chez vous ». Lintérieur sentait les frites et la soupe. Une femme en tablier essuyait des verres derrière le comptoir. Deux camions et quelques voitures étaient garés dehors.

Deux plats de pot-aufeu et des boulettes, déclara Odile. Et un thé dans la théière.

Pour moi, juste une salade et une soupe, ajouta Nathalie, les mains toujours sur le volant.

Elles sassirent près de la fenêtre. Odile déplia des feuilles imprimées, un carnet où elle comptait noter ses impressions, et un stylo.

Écoute, proposaelle, un jour on suit ton plan, on passe la nuit chez la cousine. Le lendemain, on fait à limproviste. Si on voit un lac, on tourne. Si on lit une affiche « Musée du chausson », on y va.

Nathalie fronça les sourcils.

Je naime pas limproviste. On risque de se retrouver sans hébergement.

Alors on verra, sourit Odile. Peutêtre que le meilleur gâteau de notre vie se trouve dans ce trou.

Juste à ce moment, le serveur apporta les assiettes. Elles mirent de côté le débat. En piquant la boulette, Nathalie pensa que ce nétait pas une dispute, mais le choc de deux façons de vivre. Odile sautait dun travail à lautre, de ville en ville, dhomme en homme. Nathalie bâtissait, économisait pour rénover, saccrochant à la stabilité.

Après le repas, elles reprirent la route. Le soleil montait, la voiture se réchauffait. Nathalie ouvrit un peu la fenêtre, sentant lair tiède caresser sa joue. La route était presque lisse, les dépassements rares, les postes de police espacés.

Regarde, sécria soudain Odile en pointant devant, il y a un panneau « Vers la Loire Base de loisirs « Les Rives ». On sy arrête, on se baigne ?

Il reste encore deux heures avant Bourges, répliqua Nathalie. Jai promis à ma cousine dêtre là ce soir.

Tu lappelleras, tu diras quon est retardées. Ce nest pas le travail, cest des vacances.

Nathalie serra le volant plus fort, irritée par tant de légèreté.

Les gens nous attendent. Cest impoli.

Et quoi de plus impoli que de suivre un emploi du temps qui ne te correspond plus ? demanda doucement Odile.

Ces mots la touchèrent. Elle resta muette, le panneau restant derrière elles.

À demiheure, les travaux démarraient. Le trafic ne tenait plus quune seule voie, un flot de voitures sy pressait. Lasphalte était découpé, les roues rebondissaient sur les joints.

Ralentis, dit Odile. On dirait des nids de poule.

Je vois, acquiesça Nathalie.

Elle voyait bien, mais ses pensées tournaient encore autour des paroles dOdile : « Un emploi du temps qui ne te va plus ». Quel emploi du temps lui conviendrait maintenant ? Vivre seule dans un troispièces ? Louer plus petit ? Reprendre son ancien poste de comptable ou changer de domaine ?

Un camion rempli de gravier passait, projetant des cailloux contre le capot. Nathalie décida de le dépasser tant que la portion était encore longue.

Pas maintenant, linterrompit Odile, remarquant le clignotement. Il ny a pas de marquage.

Il roule à quarante, on narrivera pas avant la nuit.

Nathalie sengagea sur la voie opposée. Au loin, des phares apparurent, mais la distance semblait suffisante. Elle appuya sur laccélérateur, la voiture gagna de la vitesse, et au même instant le pneu droit heurta une profonde bosse.

Limpact fut brutal, la voiture dévia. Nathalie réussit à recentrer le volant, mais un bruit sec retentit, la « Kia » se déporta à droite. Elle agrippa le volant, freinant, le cœur battant dans sa gorge. Le camion était déjà derrière, une voiture venant en sens inverse freina en clignotant.

Elles sarrêtèrent sur le bascôté, quelques secondes de silence lourd.

On est vivantes ? demanda Nathalie, la voix rauque.

Je crois, répondit Odile, détachant sa ceinture. On va voir.

En sortant, la chaleur du soleil frappa leurs visages. À droite sétendait un champ, à gauche la voie où roulaient lentement les autres véhicules. Le pneu droit était presque à nu.

Le pneu est crevé, constata Odile. Tu as une roue de secours ?

Oui, ouvrit Nathalie le coffre, sortit le cric, la clé et la roue de secours, les mains tremblantes.

Laissemoi, proposa Odile. Jai de lexpérience.

Je men occupe, rétorqua obstinée Nathalie.

Elle installa le cric, essaya de soulever la voiture. Le sol était inégal, le cric glissa légèrement. Un juron séchappa. Une goutte de sueur coula dans son dos.

Odile resta silencieuse, puis sapprocha.

Nath, vraiment, laissemoi faire. Tu es trop tendue.

Cest à cause de tes bavardages, explosa Nathalie. « On tourne, on appelle, on ne pense pas aux convenances ».

Je ne tai pas forcée à dépasser, répondit calmement Odile. Cétait ton choix.

Bien sûr, mon choix. Tout est toujours à moi : le divorce, le pneu crevé, la vie que jai moimême gâchée.

Ces mots sortirent plus fort quelle ne le voulait. Quelques voitures passèrent, les conducteurs se retournèrent. Odile serra les lèvres.

Tu nas pas à tout porter toute seule, ditelle. Ni le pneu, ni ta vie.

Facile à dire quand on a toujours vécu à sa façon, répliqua Nathalie. Tu as pu quitter ton travail parce que tu savais quon te retrouverait ailleurs. Tu as pu rompre avec un homme parce que tu savais en trouver un autre. Et moi

Elle sinterrompit, la scène de son exmari rassemblant ses affaires dans une valise lui revenait en mémoire, son visage fatigué, ses promesses de « tout changer ». Rien navait changé.

Et toi ? demanda doucement Odile.

Jai toujours pensé à ce qui convenait à tout le monde : aux enfants, au mari, au patron. Maintenant que tout le monde est parti, je ne sais plus ce que je veux, si ce nest arriver à Bourges comme prévu.

Odile soupira, sagenouilla près du pneu, vérifia le cric.

Daccord, proposaelle. On change le pneu ensemble, puis on va au garage le plus proche, on contrôle les autres roues. Après, on décidera où aller, sans cris, sans reproches.

Tu voulais la liberté, ricana Nathalie avec amertume. La voilà, coincées au milieu de la route avec un pneu crevé.

La liberté, ce nest pas que la route soit lisse, répondit Odile. Cest pouvoir choisir sa réaction quand les choses tournent mal.

Ces paroles, presque didactiques, irritèrent Nathalie, mais un soulagement lenvahit quand Odile prit la clé et commença à dévisser les boulons.

Elles changèrent le pneu en silence. Quelques conducteurs klaxonnaient en signe de soutien, un homme sarrêta pour proposer son aide, mais Odile déclina poliment.

Une fois tout fini, elles remontèrent dans la voiture. Nathalie resta un instant, le moteur éteint.

Tu as raison, murmuratelle. Cétait ma décision, jai failli tout perdre.

Mais nous navons pas tout perdu, répliqua Odile. La voiture roule, on est vivantes, cest déjà pas mal.

Jai Nathalie avala. Jai peur de reprendre le volant.

Odile la regarda intensément.

Laissemoi conduire, proposaelle. Jai le permis, lexpérience. Tu peux te reposer un moment.

Nathalie hésita. La voiture était pour elle le dernier repère, elle lavait achetée, financée, assurée, entretenue. Céder le volant signifiait admettre que tout nétait plus sous son contrôle.

Daccord, acceptat-elle finalement. Mais seulement jusquau garage.

Elles échangèrent les places. Odile guida avec assurance, Nathalie observait la route sous un nouvel angle, la tension diminuant, laissant place à la fatigue.

Vingt minutes plus tard, un panneau « Garage, café, motel » apparut. Odile tourna à la sortie. Un petit atelier, quelques boxes, à côté, un bâtiment dune étage portant linscription « Café La Boule de Sapin ».

Le mécanicien, quinquagénaire, examina le pneu, secoua la tête.

Il ne se répare pas, annonçat-il. La gomme est trop usée, il faut la remplacer.

Nathalie hocha la tête, le calcul mental déjà en marche. Une nouvelle roue, cétait de largent, déjà rare après le divorce.

Combien ça coûte ? demandat-elle.

Il donna le prix. Nathalie soupira.

Très bien, faitesle.

Pendant que le garagiste travaillait, elles allèrent au café. Lintérieur était frais, la climatisation bruissait au plafond. Une famille avec des enfants occupait une table près de la fenêtre, la télévision diffusait un programme culinaire.

Elles commandèrent une assiette d« oignons vinaigrés » et du thé. Odile restait silencieuse, piquant les herbes avec sa cuillère. Le silence était lourd entre elles.

Jai été injuste, rompitelle dabord, je tai parlé durement.

Tu étais stressée, répondit Odile. Je laurais fait moi aussi.

Mais je crois vraiment que tu sais vivre pour toi. Moi, je ny arrive pas. Quand tu proposes de tout changer sur le moment, jai limpression que mon cœur se serre.

Odile posa sa cuillère.

Tu sais, de lextérieur, on dirait que je suis toujours « celle qui vit pour elle-même », mais à lintérieur cest souvent le chaos. Jai aussi agi par peur : peur de rester comme mes parents, peur dêtre abandonnée, alors je partais. Au travail, je craignais quon ne me trouve pas indispensable, alors je taffais jusquà lépuisement.

Nathalie leva les yeux.

Je ne savais pas que cétait ainsi

Moi non plus, pendant longtemps, sourit Odile. Jusquà ce que je me sente à bout dans le métro le matin. Le psychologue ma demandé ce que je voulais vraiment. Je nai rien pu répondre, je ne faisait que pleurer. La liberté, ce nest pas sauter sur un lac à tout instant, cest oser dire ce que lon veut sans se plier aux attentes des autres.

Nathalie se souvint des paroles de son exmari : « Tu compliques tout », « On ne parle pas de ça maintenant », « Tu sais que cest dur pour moi ». Elle avait, pendant des années, ajusté son existence.

Et si je ne sais pas ce que je veux ? demandat-elle timidement.

Alors commence petit, suggéra Odile. Par exemple, choisis comment passer cette journée, pas parce que cest la bonne façon, mais parce que ça te semble le plus simple.

Nathalie regarda par la fenêtre. Le mécanicien posait la nouvelle roue. Le soleil déclinEn rentrant doucement sur la route, Nathalie sentit enfin que le chemin, même incertain, était désormais partagé et porteur dune nouvelle espérance.

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