15novembre2025
Cher journal,
Cela fait plus de dix ans que je vis seule depuis que jai perdu mon époux, Jean. Nous nétions même pas encore quarantenaires lorsque la vie a pris ce tournant brutal. Jai longtemps pensé que les hommes ne susciteraient plus mon intérêt. Bien sûr, quelques prétendants ont pointé le nez, même un certain Gérard qui a même osé me demander ma main, mais aucun nétait « mon Jean ». Cest ce qui fait toute la différence.
Je suis passionnée de fleurs depuis toujours. Le petit jardin que Jean et moi avions acheté à la campagne, près de SaintGilleslesBains, sest transformé en véritable paradis botanique. Après le départ de mon mari, mes platesbandes potagères ont lentement dépéri ; il ne restait plus personne pour apprécier mes sauces et mes conserves. Ma fille aînée vit à Lyon avec ses propres enfants, et ma benjamine, Amélie, travaille à Paris. Ainsi, les fleurs ont repris leurs droits. Les voisins admirent à haute voix la splendeur du jardin, mais, en coin, je les surprends à rouler des yeux. Peu mimporte. On peut bien me prendre pour une folle, mais ce coin fleuri apaise mon âme, embaume lair et fleurit jusquau bout de lautomne. Dailleurs, chaque premier septembre, les voisins passent récupérer des bouquets pour leurs petitsenfants, et je distribue volontiers mes fleurs à gauche et à droite, sans aucune gêne.
Lété dernier, jai remarqué un homme qui sapprochait discrètement de ma clôture. Il devait avoir une cinquantaine dannées, il sarrêtait, respirait le parfum des roses, et souriait à luimême. Dès que je sortais sur le perron, il disparaissait dans les haies du terrain abandonné. Qui étaitil? Pourquoi venaitil? Un mystère.
«Mélisande, tu te fais la belle?», ma taquinée Lydie, la voisine propriétaire du terrain voisin.
«Comment?Je nai personne, et je nen veux pas,» aije répliqué.
«On ne voit pas comment Monsieur Dupont te courtise. Tu ne te caches pas, non?Tu es une femme libre.»
Je lai invitée à entrer. Lydie était étonnée que je ne connaisse pas Serge Dupont. Il habitait le bout de la rue, dans un petit pavillon en bordure du lotissement. Je ne maventurais jamais là ; je suis plutôt solitaire. Lydie a commencé à raconter : «Serge travaille comme mécanicien principal à la flotte de la société de transport. Sa femme, Anne, est décédée il y a deux ans elle était, comme toi, une passionnée de fleurs. Il tente tant bien que mal dentretenir son jardin, mais ce nest pas toujours couronné de succès. Il passe donc souvent près du tien, peutêtre pour admirer tes roses, ou peutêtre pour te regarder.»
Je nai pas ri. Jai observé ce mystérieux admirateur. Cétait un homme élégant, aux cheveux noirs épais, avec une touche de gris aux tempes, toujours rasé de près. Un jour, je lai aperçu à travers la fenêtre et, impulsivement, je suis sortie sur le perron : «Bonjour, voisin.» Il a rougi, mais a persisté : «Bonjour, MadameMélisande! Vos fleurs me fascinent, votre jardin déborde de vie. Vous êtes ravissante.»
Je lai invité à entrer. Le chemin menant à ma porte était en béton, coulé par mon défunt Jean. À ma grande consternation, Serge marchait avec des tongs de jardin en caoutchouc, faisant claquer leurs semelles. Ce bruit me chiffonnait, mais je me suis forcée à ne pas y prêter attention. Nous avons parcouru le jardin ensemble ; je lai fièrement présenté toutes mes créations horticoles, promettant de partager les semis au printemps prochain. Il a particulièrement admiré mon hortensia arborescent, en pleine floraison. Puis je lai convié à prendre le thé à la menthe ; nous avons bavardé longtemps, et je me suis surprise à penser quil était vraiment agréable, malgré le bruit de ses tongs.
Nous avons passé le reste de la saison estivale à nous retrouver, tant chez moi que chez lui, parfois au bord de la Loire, parfois simplement en flânant dans le lotissement. Son jardin était cosy, son petit chalet bien entretenu il était évident que la défunte épouse de Serge était une excellente ménagère. Lété a fini, nous sommes rentrés chacun chez nous, sans jamais échanger nos numéros. Jai regretté cet oubli, mon besoin de compagnie était grand.
En novembre, ma plus jeune fille, Amélie, est revenue à la maison et ma présenté son fiancé : «Maman, voici Kévin, nous voulons nous marier.» Kévin était charmant, poli, issu dune famille respectable. Sa mère était décédée ; son père, Alexandre Mathieu, travaillait au ministère de lÉducation. Amélie ma dit : «Maman, vous devriez le rencontrer; cest un veuf, vous êtes seule, peutêtre pourriezvous»
«Amélie! Tu vois la folie?Un tel arrangement!», aije rétorqué, un peu irritée. Elle a éclaté de rire et sest retirée dans sa chambre.
Nous avons finalement fait la connaissance dAlexandre lors dune soirée dengagement au restaurant «Le Jardin des Délices». Il était élégant, galant, mais une certaine impatience et un désir de perfection mont dérangée. Il réarrangeait sans cesse les couverts, critiquait mon fils, faisait des remarques sur la façon de poser la serviette Jai à peine mangé, de peur de paraître impolie devant cet homme dapparence imposante.
Il a ensuite commencé à me courtiser, minvitant au théâtre, au restaurant, même à une excursion sur le Rhône pendant deux jours. Un jour, il ma invitée chez lui. Son appartement était lincarnation du perfectionnisme: chaque livre était rangé par taille, chaque coussin aligné, chaque tableau accroché à la même hauteur. Pendant une demijournée, il a rangé ma tasse de café, remis mon magazine en pile ordonnée, redressé le rideau que javais tiré. À la fin, je me suis effondrée sur le canapé, tandis quAlexandre, prenant ma main, murmurait : «Mélisande, vous êtes une femme merveilleuse, ne faudraitil pas»
«Non, Monsieur Mathieu, je ne souhaite que de lamitié,» lui aije répondu, pensant à mon cher Serge. Ses paroles ont réveillé en moi les souvenirs des aprèsmiddis dété à SaintGilleslesBains, du cliquetis de ses tongs. Jai réalisé que le bruit qui magaçait tant était devenu une petite mélodie nostalgique.
Aujourdhui, mon petitenfant Vianney, fils de ma fille et de Nicolas, grandit sain et heureux. Mon gendre est très différent de son père ; ils forment une famille joyeuse. Quant à Serge, nous nous retrouvons régulièrement, et ses tongs ne font plus de bruit: jai finalement acheté pour lui des sandales plus appropriées.
Je suis heureuse, entourée de fleurs, de souvenirs et dune petite tribu qui maime. Le jardin continue de fleurir, tout comme mon cœur.



