Pourquoi maman auraitelle besoin de deux pièces? Elle a déjà soixantecinq ans. Elle naccueillera guère dinvités, et avec ses sœurstantes, elle peut simplement prendre le thé dans la cuisine. Honnêtement, un studio pour maman suffit amplement, yeux et oreilles compris.
Lydie Alexandre connaissait la raison pour laquelle son fils et sa fille étaient venus. Cette idée avait traversé les mots de Mikaël la semaine précédente, quand toute la famille sétait réunie pour fêter lanniversaire de Sophie, la petitefille cadette de Lydie.
Mikaël et Élodie venaient à peine dentrer et navaient même pas encore commencé à parler que la porte retentit. Une voisine curieuse saventura dans le foyer.
Oh, ma petite Lydie, je suis arrivée trop tôt. Vous avez des visiteurs? balbutia la dame dun certain âge.
Ce sont les nôtres, Ninon, répondit Lydie. Questce qui tamène?
Ma machine à coudre sest encore embourbée; le fil sest emmêlé, je narrive plus à sortir la bobine. Je reviendrai plus tard, désolée. ditelle.
Pas de souci, jy jetterai un œil tout de suite, dit Lydie dun ton rassurant.
Revenant dans la pièce, elle sadressa à Mikaël et à Élodie :
Je vais rendre un petit service à la voisine, vous passez à la cuisine; la bouilloire est déjà allumée. Allez, faites un peu dordre.
Lydie résolut rapidement le souci de la voisine et se hâta de rentrer chez elle. Mais, en atteignant le vestibule, elle sarrêta, saisie par une phrase qui vibrait comme un écho lointain.
Élo, jai tout calculé, proclamait Mikaël, cet appartement pourrait se vendre à trois millions deuros, et le petit studio où maman projette demménager vaut à peine un million.
Tu veux que maman nous file la différence? Un million chacun? senquit sa sœur.
Bien sûr, à nous. Et non pas un million, mais un million deux cent mille, répliqua Mikaël.
Doù vatelle puiser? demanda Élodie.
Je tai dit que javais étudié le sujet! Pourquoi maman auraitelle besoin de deux pièces? Elle a déjà soixantecinq ans. Elle ninvitera guère, et avec ses sœurstantes, elle se contentera dun thé dans la cuisine.
Franchement, un studio pour maman suffirait, on peut même lacheter pour six cent mille euros, rénové.
Je pensais à un logement pas trop en périphérie, plutôt près du centre, dans un immeuble récent, avec commerces et cabinet médical à deux pas, précisa le frère.
Et si maman refusait? tenta de contester Élodie.
Pourquoi? Je suis contre lidée quelle déménage. Mais si le destin la tire vers lauberge du voisinage, quelle nous fasse quelque chose de beau.
Lydie, depuis peu, rêvait de revenir à Bordeaux, sa ville natale. Elle y était arrivée à quarantecinq ans, quand elle et son mari avaient quitté la campagne pour sétablir à Lyon, où il avait accepté un poste de cadre dans une usine.
À cet âge, les amitiés se font rares. Elle navait que quelques connaissances, mais aucune de ces relations ne venait denfance. Elle navait pas voulu quitter Lyon à lépoque: quitter les enfants à lécole, abandonner la stabilité. Puis son mari obtint une promotion, et ils sy rendirent.
Vingt années passèrent: travail, famille, rares retours à Bordeaux. Puis, deux ans auparavant, son mari disparut subitement. Le fils et la fille avaient déjà leurs propres foyers, leurs propres vies, et Lydie se sentit comme aspirée dans un vide. Sa retraite arriva, et la solitude lenveloppa, surtout quand ses sœurs lappelaient.
Sans attendre la réponse de sa fille, Lydie claqua les portes comme si elle venait darriver. Mikaël et Élodie étaient déjà dans la cuisine, où le thé débordait des tasses et la charlotte, toute chaude, trônait sur le comptoir.
Maman, tu es sûre de vouloir déménager? demanda Élodie.
Oui. Maintenant que votre père nest plus, rien ne me retient ici. Vingt ans ont passé, cet endroit nest jamais devenu mon chezmoi.
Rien ne te retient? Et nous? Et les petitsenfants? sétonna la fille.
Élodie, vous avez votre propre vie, vos propres soucis. Je ne veux pas vous encombrer. Vos enfants ont grandi, la nounou nest plus nécessaire. Que me restetil? Massoir sur un banc avec dautres retraitées et flâner le parc avec ma canne?
Certains trouvent cela intéressant. Pas moi. Que me restetil? Des livres et la télévision? Mes sœurs, tant damis, une petite maison de campagne non loin de la ville, où toute la famille se retrouve lété.
Vous savez, je rêve darriver à Bordeaux, de marcher dans les rues, et que les passants, comme sils me connaissaient, me saluetils dun sourire.
Et lappartement? recentra Mikaël la conversation.
Que faire? Le vendre, puis en acheter un autre, répondit la mère.
Besoin daide pour la vente? proposa le fils.
Je passerai par une agence. Lannonce est déjà en ligne. Je commencerai à préparer mon départ.
Ne tinquiète pas, lagence de Lisa Colas, lépouse de loncle Jean, mon adjoint, sen chargera, ajouta Lydie. Elle a sa propre agence, et Natassia a un agent fiable; ils ont récemment aidé Paul à acquérir un logement.
Et à quel prix comptestu vendre? interrogea Mikaël.
Lisa estime trois millions deuros comme prix normal. On peut même commencer un peu plus haut. Jai parcouru les sites immobiliers; tout concorde.
Les appartements sont moins chers ici, commenta Élodie.
Oui. Un logement identique au nôtre se vend autour de deux millions.
Maman, Élodie et moi avons une requête: pourraistu, après la vente, nous verser au moins un million chacun? demanda Mikaël.
Un million? Mais je naurais alors plus assez pour acheter mon nouveau chezmoi.
Pourquoi pas? On pourrait se contenter dun studio, suggéra le fils.
Un studio me serait inconfortable, répliqua Lydie. Jai besoin de deux pièces: une chambre et un séjour.
Certaines familles de trois personnes vivent dans un studio, objecta le fils.
Ce sont ceux qui nont pas les moyens dacheter plus grand. Moi, jen ai la possibilité, et je ne comprends pas pourquoi je devrais men priver. Jaimerais vivre confortablement.
Ce serait juste pour nous, insista Mikaël. Cest notre logement familial.
Mikaël, je naurais jamais imaginé devoir en parler, mais rappelonsnous que le testament de notre père vous a légué tout ce qui vous revenait.
Il na rien omis. Tout ce que jai reçu, cest cet appartement. Et maintenant tu veux que je le partage avec vous?
Il na pas été injuste. interrompit Élodie. Il voulait dire que tu pourrais nous aider si tu gardais des fonds.
Jai une hypothèque, et Illya et moi voulons une maison de campagne. Même cinq cent mille euros nous seraient dun grand secours.
Même si tu achètes une maison pour deux millions, il te restera encore un million. Nous en parlons.
Il restera, mais jen aurai besoin: pour le déménagement, les travaux, lameublement, les appareils électroménagers.
Ce qui restera sera ma réserve de sécurité, au cas où la santé faiblirait. Je ne veux pas vous imposer de soucis.
Donc tu ne nous donneras rien? demanda le fils.
Mikaël, je suis surprise que vous ayez lancé cette discussion. Tu as trentesept ans, Élodie trentequatre, vous avez tous deux des diplômes, vous travaillez avec vos conjoints.
Tu devras encore payer ton hypothèque plusieurs années, mais vous nêtes pas dans le besoin. Si je navais pas osé déménager et vendre, auriezvous pu me loger plus simplement? Aviezvous un plan de relogement?
Non. Désolé, maman, davoir déclenché cette conversation, dit Élodie. Nous pensions simplement
Que maman, qui vous a toujours soutenus, ne refuserait pas cette foisci, ajouta Lydie.
Et je ne refuserais pas si vous aviez vraiment besoin, mais je crois que vous pourrez vous débrouiller: Mikaël remboursera lhypothèque, Illya épargnera pour la maison, et tout ira bien.
Lydie fit exactement ce quelle avait prévu: elle vendit son appartement, quitta Lyon, et sinstalla à Bordeaux. Elle acquit un nouveau logement près du vieux quartier où, autrefois, elle et son mari avaient vécu. La famille laida à meubler et à rénover. Chaque matin, en séveillant, Lydie Alexandre sentait enfin quelle était réellement chez elle, dans un rêve où les murs chuchotaient des souvenirs et où le parfum du thé se mêlait aux bruits lointains du tramway.

