Léa était en surpoids. Elle venait de fêter ses trente ans et pesait 120 kilogrammes.

Je me souviens de Lydie, qui à trente ans portait centvingt kilogrammes comme un bouclier. Certains auraient attribué ce poids à une maladie, à un dysfonctionnement métabolique, mais la vérité restait voilée. Elle habitait un hameau perdu au cœur du Massif Central, un village que Dieu avait presque oublié. Se rendre dans la grande ville pour consulter des spécialistes était à la fois impossible et coûteux: le trajet vers Lyon ou Paris dépassait ses moyens, et le prix du soin était prohibitif.

Dans ce petit bourg, «au bout du monde», le temps ne sécoulait pas comme sur une horloge mais se mêlait aux saisons. Lhiver sy figeait, le printemps se perdait dans les chemins détrempés, lété étouffait de chaleur, et lautomne pleurait sous des pluies perçantes. Cest dans ce flot lent et lourd que lexistence de Lydie sétiolait, les habitants la surnommant simplement «la Lydie».

À trente ans, chaque jour semblait lenfoncer davantage dans le bourbier de son propre corps. Centvingt kilogrammes nétaient pas quun chiffre: cétait une forteresse, un mur entre elle et le monde, construit de fatigue, de solitude et dun désespoir muet. Elle pressentait quune cause interne était à lœuvre, mais lidée de parcourir des centaines de kilomètres pour voir un médecin était inimaginable: trop loin, trop cher, et surtout, sans garantie de réussite.

Lydie travaillait comme auxiliaire de puériculture à la crèche «Le Petit Coq», au cœur de la ville voisine. Ses journées étaient imprégnées de lodeur du lait maternel, de la bouillie à la bonne température et du parquet constamment mouillé. Ses mains, grandes et dune douceur exceptionnelle, savaient consoler un bébé en pleurs, changer une douzaine de lits en un clin dœil, et essuyer les petites flaques sans que lenfant ne se sente coupable. Les enfants laimaient, ils saccrochaient à sa tendresse, mais cette affection nétait quun maigre réconfort face au vide qui lattendait au dehors de la crèche.

Elle vivait dans un vieux bloc de huit appartements, survivant aux vestiges de lépoque daprèsguerre. Limmeuble grinçait sous le vent, les poutres craquaient la nuit, et chaque bourrasque semblait le menacer de seffondrer. Deux ans plus tôt, sa mère, femme épuisée et silencieuse, était partie, emportant avec elle les rêves quelle avait enfouis dans ces murs. Le père de Lydie était un souvenir flou, disparu depuis longtemps, ne laissant derrière lui quune poussière dimages et une vieille photographie.

Le quotidien était rude. Leau du robinet était glacée et rouillée, les toilettes se trouvaient à lextérieur, se transformant en caverne de glace lhiver et en fournaise étouffante lété. La pire tyrannie était le poêle à bois: en hiver il dévorait deux cordes de bois, épuisant les maigres économies de Lydie. Le soir, elle restait assise devant la porte en fonte, fixant les flammes qui semblaient consumer non seulement le bois, mais aussi ses années, sa force, son avenir, ne laissant que des cendres froides.

Un soir, alors que le crépuscule enveloppait la pièce dune lourde grisaille, un petit miracle se produisit. La porte frappa doucement, comme les pas de la voisine Nadine, chaussée de vieux sabots. Elle entra les mains tendues, serrant deux billets de deux mille euros.

Lydie, je suis désolée, par Dieu! Voilà deux mille euros. Je nai pas oublié la dette, pardonnemoi, marmonnatelle en les glissant dans les mains de Lydie.

Lydie, étonnée, ne sut que regarder largent, bien quelle eût déjà radié ce «prêt» de son esprit depuis longtemps.

Oh, Nadine, il nétait pas nécessaire de tinquiéter.
Si, il fallait! répliqua la voisine, la voix tremblante. Parce que maintenant jai de largent! Écoute

Puis, à voix basse, comme si elle livrait un secret terrible, Nadine raconta une histoire invraisemblable: des Tadjiks étaient arrivés au village. Lun deux, en la voyant avec un balai, lui proposa un travail étrange et même inquiétant quinze mille euros.

Ils ont besoin dune citoyenneté, tu vois? Ils cherchent des mariages factices dans nos failles. Hier, ils mont déjà inscrit. Je ne sais pas comment ils procèdent à la mairie, sûrement avec de largent, mais tout va vite. Mon fils, Rachid, est «en attente», et quand il partira, il reviendra. Ma fille, Sylvie, a accepté aussi, il lui faut un doudou pour lhiver. Et toi? Regarde, quel coup de chance. Tu as besoin dargent, nestcepas? Et qui tépousera?

Les dernières paroles résonnèrent sans colère, mais avec une amère vérité. Lydie sentit une douleur familière dans son cœur, réfléchit une seconde. Nadine avait raison: le vrai mariage ne lui était pas destiné. Aucun époux ne viendrait, aucune union ne pouvait se former. Sa vie se résumait à la crèche, au petit magasin et à la chambre avec le poêle vorace. Et voici largent: quinze mille euros. Avec cela, elle pourrait acheter du bois, poser de nouveaux revêtements, chasser la tristesse des murs usés.

Daccord, répondit doucement Lydie. Jaccepte.

Le lendemain, Nadine présenta le «candidat». Quand Lydie ouvrit la porte, elle poussa un cri involontaire et recula dans lentrée sombre

Je revois encore, année après année, le même tableau: Lydie, en ouvrant la porte, pousse un cri et recule dans la pénombre, essayant de dissimuler sa silhouette massive. Sur le seuil se tenait un jeune homme, grand, élancé, le visage encore épargné par les dures rides de la vie, des yeux noirs, profonds et étrangement tristes.

Mon Dieu, il est encore tout jeune! sexclama Lydie.

Le jeune homme sinclina.

Jai vingtdeux ans, réponditil dune voix claire, presque sans accent, mais avec une légère intonation chantante.

Tu vois, continua Nadine, mon garçon a quinze ans de moins que toi, et vous navez quune différence de huit ans. Un mari en pleine force de lâge!

À la mairie, pourtant, on leur refusa immédiatement le mariage. Lofficier détat civil, vêtu dun costume austère, les jaugea dun regard suspicieux et expliqua sèchement quune loi imposait un mois dattente «pour réfléchir». Il ajouta un silence lourd de signification.

Les Tadjiks, après avoir accompli leur part du marché, repartirent travailler ailleurs. Mais avant de partir, Rachidvoilà le nom du jeune hommedemanda à Lydie son numéro de téléphone.

Seul, loin de chez moi, sexpliquatil, et dans ses yeux Lydie reconnut une familiaritéla désorientation.

Il commença à appeler chaque soir. Dabord de courts coups, timides, puis des conversations plus longues et plus franches. Rachid se révéla être un interlocuteur remarquable: il parlait de ses montagnes, du soleil qui y était différent, de sa mère quil adorait, et de son voyage en France pour soutenir une grande famille. Il sintéressa à la vie de Lydie, à son travail à la crèche, et elle, à sa grande surprise, se mit à raconter. Sans se plaindre, elle partagea des anecdotes du jardin, lodeur de la terre au printemps, les petites joies du quotidien. Elle se surprit à rire au téléphone, un rire clair, enfantin, oubliant son âge et son poids. En un mois, ils apprirent lun de lautre plus que beaucoup de couples après des années de vie commune.

Le mois passa, et Rachid revint. Lydie, revêtant sa seule robe argentée, serrée comme une seconde peau, ressentit une excitation étrange: non pas la peur, mais un frisson dattente. Les témoins furent les camarades de Rachid, des jeunes hommes tout aussi sérieux. La cérémonie à la mairie fut rapide, banale, mais pour Lydie ce fut un éclair: le éclat des alliances, les mots officiels, la sensation dirréalité.

Après lenregistrement, Rachid la raccompagna chez elle. En entrant dans la pièce familière, il lui tendit un enveloppe contenant largent promis. Lydie la prit, sentant un poids nouveau dans sa main le poids de son choix, de son désespoir devenu espoir, et dun rôle nouveau. Puis il sortit de sa poche une petite boîte de velours noir. À lintérieur reposait une chaîne dorée délicate.

Cest pour toi, murmuratil. Jai voulu acheter une bague, mais je ne connais pas la taille. Je je ne veux pas partir. Je veux que tu deviennes vraiment ma femme.

Lydie resta muette, incapable de prononcer un mot.

Ce moisci, jai entendu ton âme à travers le téléphone, continuaitil, les yeux flamboyants dune maturité sincère. Elle est bonne et pure, comme celle de ma mère. Ma mère est décédée, elle était la seconde épouse de mon père, et il laimait infiniment. Je taime, Lydie, vraiment. Laissemoi rester, avec toi.

Ce nétait plus un mariage de façade, mais une proposition de cœur. En regardant ses yeux sincères et tristes, Lydie ne vit plus de pitié, mais ce à quoi elle nosait plus rêver: respect, gratitude et tendresse née sous ses propres yeux.

Le lendemain, Rachid repartit, mais ce nétait plus une séparation, seulement le début dune attente. Il travaillait dans la capitale avec ses compatriotes, mais chaque weekend il revenait. Quand Lydie apprit quelle portait un enfant, Rachid fit un geste décisif: il vendit une partie de sa participation dans une petite entreprise, acheta une vieille «Renault» utilitaire et revint sinstaller définitivement au village. Il se lança dans le transport de personnes et de marchandises vers le centre urbain, et grâce à son ardeur et son honnêteté, son affaire prospéra rapidement.

Leur premier fils vint au monde, puis, trois ans plus tard, un second. Deux beaux garçons aux yeux de leur père et à la douceur de leur mère remplissaient la maison de rires, de cris, du tapage des petits pieds et de lodeur du vrai bonheur familial.

Il ne buvait ni ne fumaitsa religion linterdisaitmais était dune labouriosité incroyable, et le regard quil portait à Lydie suscitait lenvie des voisines. Les huit années qui les séparaient seffacèrent dans cet amour, devenant invisibles.

Le plus grand miracle fut celui de Lydie ellemême. Elle sépanouit de lintérieur. La grossesse, le mariage heureux, le soin non seulement pour elle mais pour son époux et ses enfants firent changer son corps. Les kilos superflus fondirent, jour après jour, comme une coquille inutile qui se retirait pour laisser apparaître une créature délicate et tendre. Elle ne suivait aucun régime; la vie débordait dactivité, de travail, de joie. Son visage retrouva léclat, ses pas devinrent plus légers, sa confiance grandit.

Parfois, près du poêle que Rachid entretenait avec soin, elle observait ses fils jouer sur le tapis et sentait le regard chaleureux de son mari. Alors elle repensait à cette soirée étrange, aux deux mille euros, à Nadine la voisine et à la vérité que le plus grand miracle ne surgit pas dans le tonnerre, mais dans le léger bruit dune porte qui souvre, porté par un inconnu aux yeux tristes qui, un jour, lui offrit non un mariage de convenance, mais une vraie vie. Nouveau. Véritable.

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