Appréciez ce que vous avez

Écoute, je te raconte une petite histoire qui mest revenue en tête hier soir, comme un truc de famille quon ne voit pas toujours.

Il était une fois un couple que tout le monde qualifierait de solide : Valentin et Élodie. Pas un coup de foudre, plus comme des pantoufles qui susent doucement avec le temps. Ils se connaissent depuis lécole primaire, quand il portait son cartable et elle lui soufflait les réponses dalgèbre. Puis le lycée, les soirées entre potes, les balades en forêt, les chants autour du feu. Ils se sont mariés jeunes, presque sur un coup de tête, comme le murmuraient les oncles. Leur fils, Loulou, était le petit trésor qui faisait fondre tout le monde.

Ils vivaient chez la mère dÉlodie, dans un troispièces du 12e arrondissement de Paris, assez grand pour une jeune famille. La bellemaman, Marguerite Anatole, une femme au visage de comptable et à lâme de détective, navait pas tout de suite accueilli Élodie. « Pas faite pour moi », était son verdict muet. Une fille dun ouvrier ordinaire, sans éclat particulier questce que Valentin voyait en elle ? Marguerite se montrait glaciale, un indifférence qui blessait plus que les critiques. Élodie, sentant cela, se faisait toute petite : elle lavait le sol, cuisinait, faisait la lessive, berçait Loulou, devenait lombre de sa propre maison.

Tout a basculé un jeudi banal. Marguerite revenait dune petite pharmacie de banlieue, où elle avait dû faire un détour pour trouver du paracétamol, car la pharmacie du coin navait plus son « antistress » habituel. Elle marchait en pensant à sa retraite, à la saucisse qui coûtait de plus en plus cher, et à la fois où Élodie avait fait des boulettes sans oignon, alors que Valentin les adore. Soudain, son cœur, habituellement plein de petites crises, sest serré, non pas par la maladie, mais par la terreur.

De lautre côté du parc, deux personnes sortaient main dans la main. Son fils, Valentin, en jean et le sweat que Élodie avait repassé la veille. Et une femme. Pas juste une femme, mais une vraie apparition : rouge comme un perroquet dans un banc de moineaux, des escarpins écarlates qui cliquetaient sur le trottoir, un manteau rose framboise qui flottait au vent, un rire clair, un peu impertinent, qui attirait les regards. Elle parlait, la tête penchée en arrière, et Valentin la regardait avec une admiration que, selon lui, il navait jamais sentie pour sa propre épouse.

« Garçon ! », a pensé Marguerite, le mot le plus doux quelle puisse dire, « Et Élodie alors ? Et Loulou ? »

Elle est restée figée, appuyée contre le mur, les mains tremblantes comme trahies. Tout sest renversé à lintérieur delle. La bellefille, quelle voyait comme une voleuse de cœur, nétait plus la ravisseuse, mais la victime des circonstances. Depuis des années, elle poussait Valentin à croire quil « méritait mieux », quil était destiné à une « princesse ». Mais il nétait quun passant qui a fini par tourner à gauche.

Toute la soirée, Marguerite errait dans lappartement comme un animal blessé. Élodie, sans se douter de rien, jouait avec Loulou dans la salle de bains, fredonnant une petite mélodie. Son chant na fait qualimenter la tourmente de la bellemaman. Valentin est rentré, épuisé, le regard humide dune lueur nouvelle.

« Maman, pourquoi tu cours comme si tu navais plus de racine ? », lui a-til demandé en lembrassant sur la joue. Il sentait le parfum dun parfum étranger.

Élodie est montée mettre Loulou au lit, et Marguerite a foncé dans la chambre de son fils, où il était déjà devant son ordinateur.

« Je tai vue ! », a sifflé-elle, claquant la porte. « Aujourdhui, à cinq heures, avec cette cette fille au rouge éclatant ! »

Valentin a frissonné, sest tourné lentement. Une seconde deffroi dans ses yeux, puis il sest ressaisi.

« Maman, arrête tes histoires. Je laccompagnais à la sortie, elle a cassé le talon. »

« Ne me mens pas ! », a rétorqué-elle, la voix tremblante. « Je tai vu la regarder comme un fiancé ! Tu as une famille, un enfant ! »

« Et questce que tu voulais, alors ? », a explosé Valentin, toute sa façade de calme sévaporant. « Tu disais quÉlodie était une « petite souris grise », que je pourrais trouver mieux Eh bien, je lai trouvé, voilà ! »

Il a chuchoté, pour que les voisins nentendent pas. Marguerite a reculé, comme frappée. Ses propres mots, lancés dans le feu, lui revenaient en boomerang, lui rappelant sa part de culpabilité. Elle était complice de cette trahison.

« Mais Élodie Loulou », a-telle murmuré, la détresse plus forte que la colère.

« Avec Élodie, on est presque des étrangers. Et Loulou, je laime, je ne le laisserai pas partir », a rétorqué Valentin, se tournant vers lécran, comme pour clore la discussion.

Cette nuit, Marguerite na pas dormi. Elle fixait le plafond, voyant deux visages : lun, souriant, lèvres rouges, étranger ; lautre, fatigué, yeux doux, penché sur le berceau de son petitenfant. Elle se rappelait Élodie, hier soir, à préparer du aspic pour Valentin, quil adore. Elle se rappelait aussi son indifférence glaciale.

Cette nuit fut pour elle un jugement, mais contre elle-même. Chaque piqûre, chaque « petite souris grise » ou « pas faite pour moi » revenait, prenant du poids. Mère, elle avait creusé son propre trou, dans lequel la famille de son fils et le bienêtre de son petitenfant roulaient maintenant.

Lidée quÉlodie découvre la vérité et parte avec Loulou la terrifiait comme une bête. Rester seule avec un fils infidèle et sans son petitenfant ? Impossible. La vérité était plus terrible que la trahison. Elle a choisi le silence, pensant quil serait une forme dexpiation, pas de complicité.

Le lendemain matin, Marguerite sest levée avant tout le monde. Quand Élodie est entrée dans la cuisine, elle la accueillie non pas dun regard froid, mais avec une table dressée pour le petitdéjeuner et une tasse de thé fumant.

« Assiedstoi, ma petite Élodie », a dit la bellemaman, dune voix étonnamment douce. « Tu as bien travaillé hier avec le petit, reposetoi. Je vais nourrir Loulou. »

Élodie, surprise, sest assise, prenant la tasse. Elle attendait des reproches, des regards en coin, mais rien de tout ça.

Depuis ce jour, une petite révolution paisible sest installée dans lappartement.

« Valentin, tas vu comme Élodie apprend Loulou à faire les lacets ? », pouvait dire Marguerite en dînant, les yeux fixés sur son fils. « Elle a une patience dor, toi aussi. »

Valentin, les sourcils froncés, mâchonnait sa fourchette.

« Ah, la quiche est réussie ! », sest exclamée Élodie, goûtant le plat quelle avait préparé. « Je nai jamais fait ça comme ça. Tu es vraiment une bonne hôtesse. »

Au début, Élodie restait muette, attendant un piège. Puis elle hocha la tête, et, quelques semaines plus tard, quand Marguerite a complimenté ses broderies sur loreiller du petit, elle a esquissé son premier sourire timide depuis des années.

Valentin observait ce changement, incrédule et agacé.

« Maman, pourquoi tu pries maintenant pour ma bellefille ? », a-til marmonné, seul avec elle.

« Jai juste ouvert les yeux », a répondu froidement Marguerite. « Et je te conseille de faire de même. »

Elle ne lui donnait pas de leçon, juste une preuve vivante de la valeur de celle quil avait trahie. Chaque compliment à Élodie était un rappel pour lui.

Un soir, quand Valentin est rentré « tard » au prétexte du travail, ils étaient à la table, buvant du thé, Loulou dormant.

« Marguerite », a murmuré doucement Élodie, « merci. Avant, cétait si dur maintenant, cest presque comme à la maison. »

Le cœur de Marguerite sest serré. Cette gratitude désarmante la fait presque pleurer. Elle a posé sa main sèche sur la main douce dÉlodie.

« La maison, cest là où on tapprécie, ma petite », a soufflé-telle. « Pardonnemoi pour tout. »

Élodie na pas tout compris, mais elle a senti que cétait une excuse pour les années de froid. Elle a serré la main de sa bellemaman.

Valentin a vu naître entre les deux femmes une nouvelle connexion quil ne comprenait pas. Son adultère, secret comme un fantôme, empoisonnait sa vie plus que nimporte quel scandale. Sa mère ne le critiquait plus, elle lavait simplement désamouré, le voyant plus comme un fils imparfait que comme le prince idéal. Son nouveau respect pour Élodie le poussait à voir sa femme non plus comme une « petite souris grise », mais comme une femme forte, digne, quil avait blessée.

La famille na pas implosé dun coup. Elle sest lentement, douloureusement, reconvertie. La force de cette renaissance venait dune sagesse tardive, de la mèreenbeaupère qui, pour le petitenfant et pour se racheter, avait appris à aimer sa bellefille. Dans ce nouvel amour, elle a trouvé plus de paix que dans toute sa vie précédente, tout à fait rangée et froide.

Pour Valentin, ce fut une révélation douloureuse. Dabord la colère, la mère « trahissant » en salignant avec « lennemi ». Puis Élodie, qui navait même pas remarqué quil était prêt à fuir. Elle na pas pleuré, fait de scènes, mais elle a changé.

Silencieusement, mais irrémédiablement. La poussière sest envolée de ses épaules, elle ne se voûtait plus. Ses vieux vêtements « de grandmère », que Marguerite qualifiait dobsolètes, ont disparu. Un joli pull neuf, choisi avec laide de Marguerite, était apparu, et ce nétait plus une critique, mais une constatation.

Un soir, Valentin, la télé allumée, a entendu depuis la cuisine un rire léger, mélodieux. Il a ouvert la porte à moitié. Élodie et sa mère étaient assises autour dun album de photos, Marguerite racontait, Élodie riait, le teint rosé. Elle était vraiment belle, sincère, une chaleur qui a frappé Valentin en plein cœur.

« La dernière fois que je lai entendue rire, cétait ? » sest-il demandé.

Il a remarqué comment elle expliquait calmement les choses à Loulou, sans crier comme il le faisait parfois. Elle parlait avec assurance à Valentin, proposant des solutions au lieu de poser des questions timides. Sa « petite souris grise » sétait éteinte, remplacée par une femme que même sa propre mère respectait.

Le point culminant est arrivé quand il est allé chercher de leau et a trouvé Élodie près de la fenêtre, regardant la ville endormie, jouant avec une mèche de ses cheveux. Sur son visage, il ny avait plus la souffrance soumise, mais une douce mélancolie, comme un personnage de vieux film français, belle de son intérieur.

« É », a commencé-til, bégayant.

Elle sest tournée, ses yeux posés sur les siens, ne posant quune question.

« Oui, Valentin ? »

Il sest approché, la prise dans ses bras, tendre et ferme à la fois.

« Rien, juste » a-til marmonné. « Cest beau, tout ça »

« Oui », a répondu Élodie en le serrant. « Cest sincère. »

Cette nuit, il na pas dormi, tournant dans son lit. Deux images se bousculaient : la femme flamboyante du parc, dont le rire semblait désormais creux, et Élodie à la fenêtre, calme, solide, le centre de gravité de son fils et de sa mère. La famille quil aurait pu abandonner pour un moment de folie.

Le matin, il a fait le pont, nest pas allé travailler, a attendu que Marguerite parte au marché, que Élodie parte se promener avec Loulou.

« Élodie, il faut quon parle », atil dit, bloquant le passage dans lentrée.

Elle a regardé son mari, prenant Loulou par la main.

« Loulou, va dans ta chambre, prépare ton ourson pour la promenade », atelle murmuré à son fils. Quand le petit est parti, son regard est redevenu distant. « Parle. »

Il a respiré profondément, les yeux sur le sol.

« Jai été un aveugle, un idiot. Tu es la meilleure femme qui pouvait être la mienne. La famille cest toi et Loulou. Je ferai tout pour vous rendre heureux, tout. »

Élodie est restée muette, puis a doucement répondu :

« Valentin, tes mots me touchent. Il faut quils soient suivis dactions. »

Et, sans perdre de temps, elle a ajouté : « On sort se promener. Tu viens avec nous ? »

« Oui », atil soufflé, soulagé.

Il est sorti avec eux, a pris Loulou sur ses épaules, et le petit a éclaté de rire. Élodie marchait à côté, sa tête frôlant parfois son épaule. Dans ce simple contact se cachait plus de valeur que toutes les escarpins rouges et les rires bruyants du monde. Il a compris, avec le temps, que le vrai trésor nest pas la passion, mais le silence partagé, le « malgré tout ». Et il était prêt, enfin, à prouver pendant des années quil méritait dêtre dans ce calme à leurs côtés.

Apprécie ce que tu as, vraiment.

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Appréciez ce que vous avez
Le bonheur volé Elles se croisèrent dans un étroit passage entre deux haies tressées — l’une était l’épouse légitime de Grégoire, l’autre, selon toutes les lois du cœur, aurait dû l’être mais ne l’était pas… C’était un de ces jours mornes d’hiver, où le grand froid force chacun à rester bien au chaud chez soi. «Un mauvais rêve, rien de plus !» songea Tatiana en scrutant attentivement le visage rose de sa rivale. Celle-ci, d’ailleurs, ignorait tout des sentiments de Tatiana. Elle s’appelait Aline. Grégoire avait toujours paru inatteignable à Tatiana, qui n’aurait jamais imaginé qu’Aline — depuis longtemps l’épouse d’Ustinov, mère de ses enfants, grand-mère de ses petits-enfants — puisse occuper cette place. Cela n’aurait tout simplement pas dû se produire ; dans ses rêves, elle voyait souvent cette impossible alternative, mais au réveil, tout reprenait l’allure d’un cauchemar existentiel. «Non, non et non — que Dieu me foudroie si c’est autrement !» pensait Tatiana à chaque fois qu’elle apercevait Aline, de près ou de loin. «Impossible que cette femme vive selon les mêmes lois que nous toutes ! Elle vit sous une loi étrangère, falsifiée ! Avec la sienne bien à elle, elle n’aurait jamais été la femme de Grégoire ! Ni mère de ses enfants ! Ni grand-mère de ses petits-enfants !» Mais le pire, c’est qu’elle ne pourrait prouver à quiconque — à aucune âme vivante — cette substitution. Hurle, plonge-toi dans le lac, brûle tout le village — personne ne verrait, ne croirait, ni ne comprendrait ! Personne ne mesurerait l’ampleur de l’erreur. Personne, sauf elle ! Il existe des gens qui naissent sans mains, sans pieds, aveugles, sourds, muets, fous, difformes, condamnés à mourir jeunes — toutes sortes de malchances ; mais elles sont au moins visibles. Ici, c’était un secret né sourd et muet, connu dans toute la France uniquement de Tatiana Pankratov ! Par là, Aline, droite et élégante sur le petit chemin enneigé, sembla dérouler un mauvais rêve et interrogea Tatiana d’une voix enjouée : — Alors, comment va la vie, Tatiana Pauline ? — Je vis… — Moi aussi, je suis vivante ! — lança-t-elle, se montrant sous toutes ses coutures. — Tu vois bien ! Son visage était pâle… Ici, tout le monde savait : même jeune fille ou en femme mariée, jamais elle ne se couchait sans s’être lavé le visage au petit-lait. Un grand visage blanc, des yeux ronds, un peu globuleux, une pelisse noire bordée de blanc, une écharpe en laine, et des bottes neuves, encore intactes. A la voir ainsi, Tatiana se rappela soudain : dimanche ! Elle avait oublié le jour, mais la toilette d’Aline ne laissait aucun doute : c’était un dimanche de fête. — Et toi, Tatiana Pauline, qu’est-ce qui t’amène dans notre coin du Lac aujourd’hui ? Quel chemin suis-tu ? Tatiana était simplement venue, parce qu’elle n’avait pas vu Ustinov depuis trois jours et voulait regarder les rideaux de la maison : il suffisait de voir les rideaux pour être rassurée sur la vie de Grégoire Ustinov. Du bon côté de la haie, on apercevait les deux fenêtres donnant sur la cour ; Tatiana n’y jeta pas un regard, mais Aline, elle, lança un coup d’œil rapide et demanda de nouveau : — Où mène ton chemin ? — Oh… comme ça… Aline sourit. — Et ton homme, Michel ? Il va bien ? On ne l’entend plus guère… — Il va… — soupira lourdement Tatiana. — Toujours pareil : il bricole le perron, fabrique quelque objet en bois. Il vit paisiblement, Michel. Rien à dire… — Puis, faisant brusquement un pas vers Aline, elle demanda d’une voix forte et pressante: — Et Ustinov, Grégoire Léon ? Toujours absorbé par ses responsabilités ? N’importe quelle autre femme se serait déjà fâchée, aurait hurlé : «Ah, la perfide ! Tu t’acoquines avec mon homme ! Tu rôdes la nuit, tu épies sous ses fenêtres, tout ça alors que ton mari vit encore — au vu et au su de tous !» Même aux pauvres veuves on ne pardonnait pas de telles choses ici — et encore moins à une femme mariée ! Mais Aline n’en fit rien. Un instant, son visage se fit sombre, mais aussitôt deux flocons humides vinrent se perdre sur ses joues, y glissant comme des larmes, lavant toute trace de ressentiment… Elle était toujours aussi belle, élégante, et surtout… bonne. Elle demanda simplement : — Grégoire Léon ne passe-t-il pas presque chaque jour à la mairie avec toi ? Ce serait à toi de savoir pour lui. — Oui, mais cela fait trois jours qu’on ne l’a pas vu à la mairie… En vérité, chez Aline, il y avait ce qu’il fallait pour devenir la femme d’Ustinov Grégoire. Et elle l’était devenue. Ce qui rendait Tatiana encore plus anxieuse, la faisant regretter de ne pas provoquer chez Aline un cri, un scandale, une colère. — Grégoire Léon a toujours été occupé, — expliqua Aline. — Que ce soit à la mairie ou dans ses comités, il n’a jamais passé un jour de sa vie, même jeune, sans labeur et sans souci. Père, grand-père… — Et ce n’est pas ennuyeux, une telle vie ? Trop de sérieux, trop de sollicitude ? Aline haussa simplement les épaules, puis, après un silence, raconta : — Évidemment, parfois c’était monotone ! Nous, jeunes mariés, on aurait dû sortit, faire la fête, mais Grégoire pensait toujours au jardin, à ses livres, à ses cahiers. Tous les dimanches, pareil… — Mais pourquoi l’as-tu épousé, alors, ce sérieux ? Étrange comme cette conversation était née, mais elle continua, Aline répondant d’une voix égale : — C’est mon père qui m’a appris ! Paix à son âme. Il m’a dit : «Tu t’ennuieras un peu, mais tu le regretteras pas, je t’assure.» — Et tu as écouté ? — Oui. Après deux ans, son caractère m’a paru tout à fait agréable. J’en ai vu, des maisons où c’était l’enfer ! Des femmes battues, des disputes, des beuveries… Ici, jamais Grégoire Léon ne ferait ça ! — Une vie facile, pas vraiment féminine… — Bien au contraire ! Et je t’assure : j’ai mérité cet homme. Il a pris de l’assurance avec l’âge, Grégoire, du crédit, du respect. Pourtant, à l’époque, il n’était rien, on ne le remarquait pas. Aucune fille ne s’intéressait à lui ; il lisait ! Mais moi, merci à mon père ! Ensuite, d’autres femmes s’en mordaient les doigts, mais trop tard ! Les occasions étaient passées ! Elle se mit à rire, amicale et sage, devant la jeune et naïve Tatiana. Voilà quelle était Aline, non pas en rêve, mais en vrai ! Puis elle tira doucement Tatiana par la manche et l’invita à sortir du chemin pour l’accompagner en souriant, tout en se rappelant la joyeuse époque de la chasse aux champignons où elle était la première fiancée du village, perchée sur ses hauts talons jaunes le dimanche. C’était à l’époque où le père de Tatiana, pour une bouteille de vodka et une paire de vieilles bottines, l’aurait donnée à n’importe qui ; où elle dissimulait un couteau pointu au mollet pour se défendre des prétendants indésirables. Voilà comment la toute première fiancée du village voyait la vie du haut de ses talons : Grégoire n’était à ses yeux qu’un bon à rien, elle l’acceptait à la rigueur, par dépit ! Elle ne remarquait pas que toutes les filles lorgnaient Grégoire, que tous les gars l’admiraient, tandis que Tatiana n’osait même pas regarder Grégoire en face. Illustration : A. Riabouchkine Et maintenant, toutes deux avançaient paisiblement côte à côte, fières et belles, comme de vieilles amies inséparables. L’une n’avait jamais trébuché sur ses talons hauts. L’autre, celle sans talons, marchait pourtant à son côté, tout aussi digne, émerveillant la rue dominicale du village, peu animée mais très observatrice. Bientôt, Tatiana ovationna Aline d’un bras, lui sourit : — Tu m’invites pas à entrer chez toi, Aline ? Je n’ai jamais mis les pieds dans la maison des Ustinov ! Aline se troubla. Elles firent encore quelques pas, puis, arrivée devant le portillon des Ustinov, Aline souleva le loquet au bout d’une lanière de cuir toute neuve. Voilà la cour ! Voilà le perron ! Voilà la maison ! Cet homme vivait comme tout le monde : une grande cuisine avec une table sous les icônes, un fourneau, une étagère garnie de livres derrière une vitre, un bric-à-brac d’enfants partout, la fille d’Ustinov, Élise, enceinte et les bras chargés de travaux de couture, qui salua Tatiana d’un hochement de tête étonné : «Que vient faire Tatiana Pankratov chez nous ?» La pièce d’à côté était pleine de ces objets qu’on ne retrouvait guère dans toutes les maisons du village : ici des livres, derrière les vitres d’une armoire. Tatiana avait vu davantage de livres, mais dans une maison de maîtres, où jeune, elle avait été servante. Elle y avait appris à lire, fascinée par l’infinité des rayonnages. Lorsque le jeune maître avait tenté de profiter d’elle, tout avait basculé ; elle décida alors avec son frère de quitter la Russie centrale, pour partir à pieds en Sibérie… Mais son frère mourut sur la route et jamais elle n’atteignit la terre de gens bons à laquelle elle rêvait. En voyant les livres chez Ustinov, Tatiana ressentit un pincement de regret : il avait tout découvert grâce à ses lectures, ce que la vie ne lui avait pas permis d’apprendre ! Pourtant, il aurait pu partager ce savoir avec elle ! Peut-être l’avait-il fait avec Aline ? Aline ôta son châle, ses bottes, tout en disant : — Mets-toi à l’aise… — Mais Tatiana, s’asseyant sur le banc du poêle, gardait les yeux sur les livres. Aline ajouta : — Laisse-la… Qu’elle lise, tant mieux ! D’autres auraient brûlé ces cochonneries de livres pour empêcher leur homme de rêvasser ; moi non ! Il y a moins d’aisance, mais pas de reproches. On a bien assez de disputes avec le gendre ! Laisse-les, ces bouquins ! Ils ne font pas tant de mal… Allez, installe-toi, Tatiana ! C’est alors que surgit le chien Baron, sale, tremblant, avec de la boue sur tout le corps. Aline le chassa : — File d’ici, vilain ! Pas question de rentrer ! — Mais il resta au sol, tressaillant et, tête levée, se mit à hurler d’un gémissement tragique. — Et le maître ? — demanda aussitôt Tatiana. — Grégoire Léon est-il là ? Elle craignait plus que tout de croiser Ustinov chez lui – ne sachant que lui dire, ni comment le saluer. Mais soudain, une peur plus grande, glaciale, s’empara d’elle, et elle demanda encore, affolée : — Où est-il ? Où est le maître ? Aline, loin de s’alarmer, rougit d’une gêne involontaire envers sa visiteuse, se détourna pour menacer Baron à nouveau. — Il est dans la forêt, notre maître, Léon ! Si tu veux tant le savoir — à cheval depuis l’aube… — Mais Baron, sans cesser de hurler, restait prostré. Tatiana s’agenouilla près du chien et découvrit sur sa fourrure une large tache sanglante. — Du sang ! Ce n’est pas à Baron, il n’a pas de blessure ! — Alors de qui ? — demanda Aline. — Peut-être… de Grégoire Léon… — sanglota Tatiana. Aline s’emporta : — Tu cherches ça, évidemment ! Chère invitée ! Chérie de tous les scandales ! — Puis elle jeta le tisonnier, poussa le chien du pied, et quitta la pièce pour s’isoler. Des flocons s’étalaient sur la vitre, comme si quelqu’un voulait entrer furtivement… Mais, songeait Tatiana, là-bas, dans la forêt, il n’y avait ni douceur, ni précaution : seule dominait la cruauté, sourde et indifférente à toute douleur. La fille Élise, effrayée, surgit de la chambre : — Malheur ! La chienne sent la catastrophe, papa a eu un accident ! Tatiana la saisit par les épaules : — Sur quel cheval Grégoire est-il parti ? Et quand ? — Sur la Moka, la maline ! Mais on n’a plus de chevaux ici, tous partis… Que des tuiles, rien d’autre ! — Et la pauvre Élise, blottie contre son ventre énorme, se mit à pleurer. Tatiana, sans plus écouter, se précipita hors de la maison. Quand Michel, son mari, la retrouva dehors à atteler la jument, il s’étonna : — Où cours-tu comme ça ? Il va faire nuit. — Il le faut ! — répondit-elle. — Ouvre donc la porte ! *** Le visage d’Ustinov apparut à Tatiana blanc comme neige, et ce n’est qu’en l’entendant murmurer «Qui va là ?» qu’elle comprit qu’il était vivant. Il demanda : — Quel cheval j’ai ? Mon Miro ? Vraiment mort ?! — Oui, il est mort ! — répondit Tatiana, fondant en larmes. Elle ignorait s’il survivrait lui-même, tellement sa voix était faible, lointaine. — Comment as-tu pu les repousser, Grégoire ? — Si j’avais su… J’en ai eu deux, les autres ont fui. Il montra du bras, d’un geste déchiré, le loup abattu près de lui. Un autre sanglant sillage disparaissait dans la forêt. Ustinov porta la main à la sienne, lui fit toucher le museau froid du cheval. Le sang dégoulinait encore des narines du pauvre animal… — Il est vraiment mort ? — Oui. Comme s’il ne la reconnaissait qu’à cet instant, Ustinov s’étonna : — Tatiana ? Que fais-tu là ? — Elle ne répondit pas. Il répéta : — D’où viens-tu ? C’est étrange… — Étrange ? Je ne devrais pas être ici, hein ? Une autre que moi devrait l’être, non ? Mais il n’y en a pas, Grégoire, jamais ! Et il n’y en aurait jamais ! Jamais ! — Et Miro ? On l’abandonne ? — Il est froid ! — Moi aussi, je le suis ! Tout à fait ! — Tu mens ! Pas tout à fait, sinon je vous laisserais tous deux là, et me glacerais avec vous ! Mais tant qu’il me reste une goutte de chaleur, je la prendrai pour moi ! Personne d’autre ne l’aura ! — Et elle l’allongea dans le traîneau et ordonna à la jument : — Allez ! Tire ! Tire donc, tant que tu es vivante ! Baron hurla : lui non plus ne voulait pas abandonner Miro, léchait son museau, tombait au sol, refusait d’y croire. — Et ton dos, Grégoire ? — interrogea Tatiana en fouettant la jument… — Sain… — Le ventre ? — Aussi… — Les jambes ? — La droite, griffée au-dessus du genou… Où m’emmènes-tu, Tatiana ? — T’en as pas assez, Ustinov ! Pas assez souffert ! Faudrait qu’on t’arrache la langue ! — Tu es folle, Tatiana ? Pourquoi ça ? — Pour que tu ne demandes pas où je t’emmène ! Que tu te taises et me suives partout, même dans mon lit, et là, ce sera moi l’infirmière ! Voilà comment je m’occuperai de toi, car il est temps que cela change ! — Tu es sérieuse, Tatiana ? Tu es folle ? — On a assez joué à la vérité interdite, à ce qui n’est pas permis ! Assez ! Il est temps : j’emmène ce qui est à moi ! Je dirai : j’ai ramassé ce qui m’appartenait en forêt, récupéré mon bien perdu ! Tu n’as jamais rien compris, Grégoire, mais cette fois je n’écouterai pas ! Assez ! Aujourd’hui, c’est moi l’infirmière, voilà tout ! — Écoute-moi, ce n’est pas raisonnable, Tatiana… — Assez ! J’en ai assez entendu ! Toute ma vie, j’ai tendu l’oreille à tes «ce n’est pas possible». Terminé ! Ils avancèrent comme ça, bringuebalant dans l’obscurité, sous la lumière hésitante de la lune, puis Baron se mit à aboyer et courut devant. Ustinov souffla : — C’est sur la Solonge qu’on arrive, Tatiana. Je reconnais le ton de Baron… Tatiana arrêta la jument, tout se tut. Baron aussi, devant, s’immobilisa. Ustinov songea : «Aline ?» Mais il ne pouvait y croire. Tatiana aussi se rappela la pelisse d’Aline, l’écharpe d’Orenbourg, son visage calme au regard bleu. «Se pourrait-il que ce soit elle ?… Impossible !» Ils attendirent en silence — qui allait apparaître ? C’était Alexandre, le gendre de Grégoire. Il s’arrêta à une dizaine de mètres : — Qui va là ? — demanda-t-il. — C’est vous ? Baron aboya : «Mais, Alexandre, tu ne reconnais pas le maître ?» Mais Ustinov garda le silence. Tatiana aussi. — Qui ? — répéta-t-il, inquiet. — C’est moi ! — finit par dire Ustinov. — Pourquoi ne répondez-vous pas quand on vous appelle, papa ? — Il reconnut alors Tatiana. — Tatiana Pauline, c’est toi ? D’où ramènes-tu papa ? — Je le ramène du malheur. — De quel genre ? Et Miro alors, où est-il ? — C’en est fini pour lui… Et moi-même, je suis sérieusement blessé. Qui t’a envoyé ? — Élise m’a envoyé, j’étais chez des amis. Papa, restes-tu dans ce traîneau ou passes-tu dans le mien ? — Il piqua son cheval, s’approcha, reconnut Tatiana. Ustinov fixa Tatiana, pesant dans ce choix — resterait-il avec elle, bravant les commérages, officialisant leur histoire ? Ou… — Je vais dans le mien… — répondit-il en se détournant. Alexandre s’empressa de transférer son beau-père, sans dire un mot à Tatiana, et tous repartirent vers la maison. Et Tatiana, en larmes, demanda tout bas : — Et moi, alors ?… Moi, alors ?