Je rentrai chez moi un soir, et je surpris ma femme, Camille, en train de dresser la table dans la cuisine de notre petit appartement du Marais. Je lui attrapai la main, la priant de sarrêter un instant et de sasseoir avec moi, car javais une nouvelle à lui annoncer : «Je veux divorcer!». Elle resta muette un moment, puis, intriguée, me demanda la raison. Aucun mot ne sortit de ma bouche ; mon silence la fit éclater en sanglots, en cris décousus, puis en un long hurlement que la nuit ne parvint jamais à apaiser. Elle pleura jusquau petit matin. Je la comprenais, mais je navais rien de réconfortant à lui offrir: javais perdu lamour pour elle et trouvé celui dune autre, Clémence.
Avec un sentiment de culpabilité, je lui tendis un accord de divorce, promettant de lui laisser lappartement et ma vieille Renault, mais elle déchira le papier en lambeaux et le jeta par la fenêtre, avant de replonger dans ses pleurs. Je ne ressentais plus quun léger pincement de conscience: la femme avec qui javais partagé dix années était devenue pour moi une étrangère.
Je regrettais ces dix ans de vie commune, mais jaspirais à me libérer au plus vite pour rejoindre ce nouveau bonheur. Au petit matin, je découvris sur la table de chevet une lettre aux conditions de séparation: Camille me demandait de reporter le dépôt du dossier dun mois, afin de soutenir notre fils, Arthur, qui devait passer des examens cruciaux. Elle ajouta, un brin dironie, que le jour de notre mariage, je lavais transportée dans notre appartement «à bras le jour». Elle souhaitait que je continue, pendant ce mois, à la porter chaque matin hors de la chambre.
Depuis que Clémence était entrée dans ma vie, les contacts physiques avec Camille étaient devenus rares: petit-déjeuner partagé, dîner côte à côte, puis chacun de notre côté du lit. Ainsi, lorsque je la soulevai pour la première fois après tant dannées, un sentiment étrange me traversa. Le petit applaudissement dArthur me ramena à la réalité: le sourire de Camille rayonnait, mais moi, je ressentais une douleur sourde. La distance entre la chambre et la salle à manger était dà peine dix mètres, et pendant que je la portais, elle ferma les yeux et murmura à mon oreille: «Ne parle pas du divorce à Arthur avant la date prévue.»
Le deuxième jour, incarner le mari heureux fut légèrement plus simple. Camille posa sa tête sur mon épaule, et je compris que, depuis longtemps, je navais plus vraiment remarqué les traits qui mavaient autrefois charmé. Le quatrième jour, en la soulevant, je me rappelai quelle mavait offert dix années de sa vie. Le cinquième, la petite poitrine de Camille contre mon torse suscitait en moi une protectivité nouvelle. Chaque jour, la porter devint plus aisé.
Un matin, je la surpris devant son armoire: toutes les robes semblaient lui tomber dessus comme un voile trop grand. Je remarquai alors à quel point elle sétait amincie, ses épaules sétaient affaissées. Cette légèreté rendait la tâche moins lourde: mon éclair de lucidité frappa comme une claque en plein soleil. Sans y penser, je caressai ses cheveux, Camille appela Arthur, et nous serons tous les trois enlacés. Les larmes montèrent, mais je me détournai, résolu à ne pas changer davis. Je la repris dans mes bras, la transportai hors de la chambre, elle menlaça le cou, et je la pressai contre moi comme le premier jour de notre mariage.
À lapproche du terme convenu, mon cœur était en plein désordre. Quelque chose en moi avait basculé, sans que je sache exactement quoi. Je me rendis chez Clémence et, contre toute attente, lui annonçai que je ne divorcerais pas. En rentrant, je réfléchis que la routine ne vient pas de labsence damour, mais du fait que lon oublie limportance de lautre. Je tournai dans la rue, achetai un bouquet de roses, y attachai une carte qui disait: «Je te porterai dans mes bras jusquau dernier jour.» Le souffle court, je frappai à la porte.
Je parcourus tout lappartement, jusquà la chambre, où je trouvai Camille sans vie. Pendant des mois, pendant que je flottais dans les nuages pour Clémence, ma femme luttait contre une maladie grave, silencieuse. Sachant que ses jours étaient comptés, elle fit un ultime effort pour protéger notre fils du stress et préserver, aux yeux dArthur, limage dun père aimant et dun mari dévoué.
