IL FAUT SIMPLEMENT PATIENTER

Élise Durand savait tout. Bien sûr, à trentecinq ans, on ne se fait plus surprendre par les secrets de la vie.

Jen ai assez dêtre seule, de porter ce fardeau toute seule lâcha-telle, la voix tremblante. Léa, pourquoi moi? Suisje trop exigeante? Peutêtre que je pue, ou que je suis envahissante, ou alors que je ne donne jamais assez damour? Questce qui ne va pas chez moi?

Tous autour delle semblaient occuper un coin du monde: les beaux, les moches, les grands, les minces, les buveurs, les artistes. Tous avaient un couple, une histoire, un futur; elle, elle était encore vide.

Écoute, Élise ne ris pas, ma grandmère me parlait dune chose je ne sais pas comment la nommer une couronne de célibat.

Tu plaisantes, non? sécria Léa, sautant de sa chaise. On nest pas au Moyen Âge, pourtant!

Tu ne crois pas? répliqua Léa, les yeux brillants. Ma cousine au deuxième degré de parenté aurait bien pu porter cette couronne.

Quelle grandmère? demanda Élise, curieuse sans vraiment lêtre, juste pour remplir le silence.

Bon, je vais appeler Nathalie, ma sœur, celle qui a déjà retiré cette couronne à sa mère.

Dix minutes plus tard, Léa griffonna sur un mouchoir, la langue mordue.

Alors, Nathalie, ça va? Tu te remarieras? Et Gérard? Ah, il est parti? Daccord, jarrive

Elle coupa le téléphone, puis un instant dhésitation.

Il sest passé quoi?

Rien enfin, tout à coup il faut encore acheter un cadeau de mariage, ma sœur se marie pour la cinquième fois. On dirait bien que cette vieille a vraiment tiré la couronne. Voici ladresse, tu viens?

Élise haussa les épaules. Elle se rendit tout de même à ladresse, mais la vieille, en la faisant tourner en rond, la renvoya les mains vides.

Tu nas aucune couronne.

Comment? je

Tu nas jamais eu le bon homme! Le premier ta laissé un enfant au cœur et a disparu, un escroc qui se disait fiancé mais était déjà marié.

Tu ne le savais pas?

Il était pire que tu ne le pensais. Le deuxième aussi, le troisième

Le troisième? Je nai personne.

Tu verras, le bon arrivera quand tu ty attendras le moins, mais il ne sera pas complet. Une fille ne peut rien y changer, croislui, il est fiable, il te donnera le bonheur que tu cherches. Attends, ne te précipite pas

Elle lui confia aussi de dire à son amie de consulter le médecin, de boire une infusion et daller chez le gynécologue, comme le voulait la vieille.

Cela se passait il y a des années. Désespérée, Élise parcourait les ruelles de Paris à la recherche de la guérisseuse, la vieille Bouchard. Tout se déroula exactement comme elle lavait prédit.

Elle rencontra alors le troisième homme, mais les paroles de la vieille sévanouirent. Il était bon, aimait la petite fille dÉlise, mais il disparaissait sans prévenir, comme évaporé.

Puis un jour, elle découvrit le voisin den haut. Lappartement était vide depuis des années. En emménageant avec sa fille Zoé, la voisine, tante Claire, lui dit que le propriétaire venait parfois, sarrêtait chez sa mère.

Un soir, poussée par la curiosité féminine, Élise jeta un œil à la porte entrouverte du voisin. Un homme bricolait les papiers peints. Elle séclipsa discrètement, le propriétaire était de retour.

La première rencontre dans le couloir, une semaine plus tard, fut chaotique: les portes de limmeuble étaient si mal conçues que lon ne pouvait en ouvrir une sans fermer lautre. Élise, pressée pour son travail, ne réussit pas à ouvrir la sienne. Le voisin sexcusa, referma son appartement, et Élise entendit ses pas légers séloigner.

Encore une fois, elle bloqua la sortie du voisin, puis ils se croisèrent sur le trottoir, où il la laissa passer la première.

Un jour, Yves aida Christine à soulever son vélo, Élise fit des petits pains et les lui offrit. Plus tard, au parc, le fils dYves, du même âge que Zoé, joua avec elle et ils senvolèrent sur les balançoires.

Six mois plus tard, Yves linvita à un dîner, puis la présenta à sa famille. Ils décidèrent de vivre ensemble, mais avant cela Yves raconta son histoire.

Élise je ne suis pas un gamin de vingt ans, je ne suis pas un bourrin, je suis un homme, un vrai. Jai des principes, une personnalité. Si tu acceptes de venir vivre avec moi, je ne te tromperai pas, je ferai les travaux, je gagnerai le salaire, je ne bois pas, je ne fume pas.

Je taime, mais je ne peux pas aimer comme on le voudrait! sexclama-til, les larmes aux yeux. Jai aimé autrefois, une fille qui était mon amie, mais elle ne ma jamais vu autrement. Jai eu dautres femmes, plus belles, plus intelligentes, mais rien.

Élise, à bout de souffle, demanda:

Tu penses que je devrais parler à cette amie?

Jai tout expliqué, jai même parlé à son mari. Elle ma dit quelle na jamais été plus quune amie pour moi.

Elle lécouta, puis il lui demanda pourquoi il avait rompu avec Inès.

Je ne laimais plus.

Et alors? répondit-elle, les épaules haussées. Elle était belle, intelligente, joyeuse

Il réalisa alors que lamour pour lui était une malédiction, un fardeau.

Je ne veux plus mentir, je veux que tu décides si tu peux vivre sans passion, sans feu.

Élise réfléchit, puis, une semaine plus tard, rencontra la grande famille dYves. Ils étaient joyeux, chaleureux, laccueillirent, elle et Zoé, comme si elles étaient toujours attendues.

Elle neut jamais le regret davoir épousé Yves ; il était fiable, il résolut tous ses problèmes. Elle ne pensait plus à la passion, seulement à la stabilité.

Parfois, une fois par an, elle surprenait le regard dYves se perdre, comme sil se souvenait dune autre. Mais cela naffecta jamais leur vie commune.

Un jour, ce regard la troubla.

Élise?

Yves observa sa femme laver les fenêtres, le soleil du printemps inondait la pièce, il entra, lobserva, se sentit libre, presque comme un oiseau sorti de sa cage.

Questce qui se passe, mon cœur?

Rien, mon amour, tout va bien.

Il lembrassa, enfin conscient de la profondeur de son affection.

Élise pensa alors que la vieille Bouchard navait pas menti: il suffit simplement dattendre.

«Bonjour, mes chers, que votre amour, sil nest pas encore arrivé, trouve votre fenêtre, et sil est déjà là, protégezle.»

Elle envoya, dans un souffle, un rayon de chaleur et de positivité.

Toujours vôtre.

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IL FAUT SIMPLEMENT PATIENTER
Il a trouvé une belle occasion de faire sa demande en mariage – Récit Merci à tous pour votre soutien, vos likes, vos réactions chaleureuses et vos commentaires sur mes histoires, vos abonnements et un IMMENSE MERCI pour tous vos dons de la part de moi et de mes cinq félins adorés. N’hésitez pas à partager les histoires que vous aimez sur les réseaux sociaux – cela fait tellement plaisir à l’auteur ! — Ta fille voulait un chien de race ? demanda un jour un voisin à une femme, Odile. — Elle voulait, mais on n’a pas d’argent en trop, tu sais bien qu’on vit seules, répondit Odile. Le voisin esquissa un sourire, — Je te le donne, viens voir. Par chance, sa fille Pauline venait tout juste de rentrer de l’école. Dès qu’elle entendit, elle s’accrocha : — Maman, on y va, c’est gratuit, maman ! Je promets de le promener, et d’avoir que des bonnes notes ! — Franchement, François, quel homme tu fais ! Tu donnes de faux espoirs à la gamine et c’est moi qui gère, se fâcha Odile. — Mais Odile, tu pourrais peut-être me voir autrement avant de t’énerver… Je suis un homme bien, bosseur, fiable. Je coche toutes les cases, sauf que je suis seul ! — Oh, François, pourquoi je te regarderais différemment ? Je te connais depuis toujours ! Sept ans de moins que moi, quand je passais mon bac, tu étais encore au collège, arrête donc. — Mais maintenant, la différence ne se voit plus, regarde, tu fais à peine ma taille, et on voit qui est le plus costaud ! dit François en blaguant et en passant un bras autour d’Odile. — Tout sauf l’intelligence, à me câliner devant la petite, ricana-t-elle en se dégageant. — C’est bien pour ça qu’il me manque une femme comme toi, si brillante, répondit François avec un sourire touchant. — Bon, on y va ou pas pour ce chien ? intervint Pauline, la voix tremblante. — Il est trop mignon, et quelle histoire ! Viens, je te montre, proposa François d’une voix mystérieuse. Pauline attrapa la main de sa mère, suppliante : — Maman, tu l’as promis ! Voyant le trouble sur le visage d’Odile, François insista : — Je démarre la voiture ? C’est à deux pas, vous ne regretterez pas ! Odile jeta un regard en coin au voisin, soupira et dit à sa fille : — D’accord, ils disent qu’il est petit… Mais attention, Pauline, il faut que tu travailles bien à l’école ! Tout le trajet, Pauline ne tenait plus en place : — Il est joueur, le chien ? Comment il s’appelle ? On arrive bientôt, tonton François ? Bientôt, ils arrivèrent devant l’immeuble ancien de la mère défunte de François qui expliqua : — J’avais confié l’appartement en location, mais ça s’est mal passé… Dedans, c’était un vrai capharnaüm. Au milieu des sacs éventrés, de boîtes vides, de boîtes de conserves empilées, serrés l’un contre l’autre, un chat gris aux yeux dorés et un chien tout ébouriffé. Ils étaient sales, amaigris, mais surtout, ils n’avaient pas abandonné face à la terrible épreuve infligée par leurs anciens maîtres. — Imaginez, continua François, pas mis les pieds ici depuis un mois, et j’arrive sur ça ! Les voisines racontèrent que les deux locataires étaient parties sans prévenir, sans régler le loyer, en laissant derrière elles le chat et le chien, enfermés, sans nourriture ni eau. — Comment ont-ils survécu ? demanda Pauline, horrifiée. Leur lutte pour la vie était visible partout : ils avaient tout mangé — les biscuits, les bonbons, les macaronis, les céréales, même la viande en boîte ouverte par miracle, et du lait concentré en sachet trouvé par hasard. Ils n’avaient rien laissé ! Mais surtout, le miracle, c’est l’eau. La chatte savait, ou a réussi à ouvrir le robinet de la salle de bains, assez pour survivre mais pas trop pour inonder les voisins heureusement. Sinon, leur calvaire aurait fini plus vite… François avait bien fait d’amener de la nourriture, et Pauline se mit tout de suite à nourrir les deux rescapés. Même Odile n’a pu retenir une larme. — Tu vois, Odile, je me suis pas trompé sur toi : t’es une femme au grand cœur, confia doucement François pendant que Pauline cajolait ses nouvelles bêtes rassasiées. Dis, on les ramène tous les deux à la maison ? Et si tu te mariais avec moi, Odile ? J’ai jamais trouvé une femme comme toi. On serait tellement heureux, je t’en fais le serment ! J’ai la voiture, deux appartements, un pour Pauline le jour où elle voudra voler de ses propres ailes, l’autre à louer (mais pas à n’importe qui cette fois !). Avec toi, on aurait peut-être d’autres enfants. Oui, on serait bien, une famille formidable ! Et maintenant on a déjà un chat et un chien, comme il se doit dans tout bon foyer français ! — Dis oui, maman ! ne comprenant pas bien la signification de la demande, cria Pauline, mais déjà conquise. François éclata de rire. — Voilà ! Tout le monde est d’accord, il ne manque plus que toi ! — Ah, François, arrête, tu plaisantes ? balbutia Odile, surprise de se sentir émue. C’est vrai qu’il était devenu bel homme. Gentil, attentionné : il n’avait pas laissé tomber les animaux comme tant d’autres auraient pu… Odile se laissa rêver – et son cœur s’emballa quand François la reprit dans ses bras. — Laisse-moi réfléchir, si tu es sérieux ; ah, quel tentateur ! lança-t-elle, toute rougissante. — Prends ton temps, Odile, on n’est pas pressés. Moi, j’emmène le chat, et le chien pour vous, comme prévu. On reviendra demain pour ta réponse, promis ! François avait réussi : Odile accepta de l’épouser. Un mois plus tard, tout l’immeuble faisait la fête au mariage. On a cuisiné chez Odile, installé de grandes tablées chez François, son « antre de célibataire ». Mina et Charly, le chat et le chien, ne quittaient plus leurs nouveaux maîtres d’un pas – les animaux savent toujours à qui se fier. Et puis, un an plus tard, des jumeaux sont nés, Sophie et Alexis. Mina et Charly ont désormais une mission : surveiller les petits. Dans une grande famille, chacun trouve sa place. Mais surtout, dans une famille nombreuse et soudée, le bonheur ne manque jamais ! Bonheur pour les enfants, et pour les animaux aussi Surtout quand il y a un chat et un chien à la maison !