La Deuxième Jeunesse

La seconde jeunesse

Éléonore et son époux, Alexandre, ont partagé vingtsix années de vie commune. Ils sétaient rencontrés à luniversité, sétaient mariés après lobtention de leurs diplômes, et deux ans plus tard leur fils, Louis, était né. Tout était comme pour nimporte quel couple français de lépoque : une vie ordinaire, un foyer stable.

Louis a grandi, sest marié et, avec sa femme, a déménagé à Paris. Dès le départ de leur fils, la routine dÉléonore et dAlexandre a basculé. Leurs conversations se sont taries, il ny avait plus vraiment de sujet. Ils se connaissaient par cœur, se comprenaient dun regard, dun demimot. Les échanges se limitaient à quelques phrases, puis au silence.

Lorsque Éléonore venait tout juste de commencer à travailler après la fac, ils avaient dans le service une collègue denviron quarantecinq ans. À première vue, elle paraissait encore jeune, mais lexpérience se lisait dans son visage. Chaque hiver, elle prenait un congé et revenait au bureau avec un bronzage uniforme. Sa coupe de cheveux courte, presque garçonne, accentuait la pâleur de son teint.

« Elle doit sûrement aller au soleil artificiel », chuchota une jeune nouvelle recrue à Éléonore.

Un jour, las de la curiosité, Éléonore linterrogea directement :

Où faitesvous ce bronzage cet hiver?

Nous nous sommes rendus à la station de ski des AlpesMaritimes avec mon mari, réponditelle.

Mais à votre âge? sexclama Éléonore.

La femme éclata de rire.

À mon âge? Jai quarantecinq ans. Quand on atteindra mon âge, on comprendra que cest la vraie jeunesse, mature et sage. Souvienstoi, ma fille, lennui est le pire ennemi du couple. Tous les adultères, les séparations naissent de lennui. Quand les enfants grandissent, la vie devient paisible, et cest là que les hommes perdent la tête. Nous, les femmes, navons pas le temps de nous ennuyer : travail, enfants, maison. Pendant ce temps, lhomme roupille sur le canapé, se demande comment dépenser son énergie. Certains boivent, dautres cherchent de nouvelles sensations. On dit quils cherchent une femme.

Jétais naïve, pensaisje, que mon mari était épuisé, quil travaillait beaucoup, quil ny avait rien de mal à rester devant la télé, sans boire, sans rien. Moi, je filais comme un balai électrique à la maison. Puis un jour il ma dit quil aimait une autre femme, quil sennuyait avec moi, quil était las, et il est parti. Imagine!

Quand je me suis remariée, jai changé ma façon dêtre. Jai obligé mon époux à participer aux tâches domestiques, nous partions chaque weekend à la campagne, en hiver nous faisions du ski. Je ne le laissais jamais se reposer sur le canapé. Aujourdhui nous vivons toujours ensemble, les enfants ont grandi et nous parcourons la France. Peutêtre que ce style nest pas fait pour tout le monde, mais il faut en tirer les leçons.

Éléonore na jamais oublié les paroles de cette femme. Elle remarqua, au fil du temps, quAlexandre, après un dîner copieux, se dirigeait vers le canapé devant la télé. Il devenait de plus en plus difficile à sortir de là, alors quautrefois il partait en randonnée, descendait les rivières en radeau. Il lui réservait toujours des surprises pour son anniversaire.

Elle essaya de le sortir de sa torpeur, en lui présentant des billets pour le théâtre, une croisière sur le Canal du Midi à bord dun paquebot à trois ponts.

Au théâtre, il somnolait ; à la croisière, il bâillait après deux verres de vin et voulait retourner sur son fauteuil préféré. Dans la petite cabine, la chaleur le rendait mal à laise, et le ski ne le motivait plus du tout, surtout avec le ventre qui sétait arrondi.

Quand elle lui proposa daller au cinéma, il la regarda dun œil triste et répliqua :

Où veuxtu memmener? Je veux juste dormir le weekend, me reposer. Va avec tes amies.

Au début de leur vie commune, Alexandre partait en excursion avec ses amis. Ils formaient une bande de passionnés, aimaient le rafting sur les rivières torrentueuses, jouaient de la guitare et chantaient. Éléonore, quant à elle, ne les accompagnait jamais : les absences au travail, la grossesse, le petit Louis toujours à ses côtés len empêchaient.

Tu ne devrais pas le laisser partir, prévenait sa mère, il trouvera sûrement une compagne daventure, et qui sait, cela pourrait le pousser à linfidélité. Mais il nest pas nécessaire daller loin pour tromper; on trouve tout ici. Jai confiance en Alexandre, réponditelle.

Elle croyait vraiment en lui et attendait son retour des expéditions.

Le chef du groupe se maria à son tour, les enfants arrivèrent, et les sorties en plein air cessèrent.

Un dimanche, Éléonore sassit sur le canapé avec son mari, un album photo à la main. Au début à contrecœur, puis peu à peu, il feuilletait les images, se souvenait.

Tu ne veux pas revivre un peu de cette jeunesse? demandatelle.

Non, avec qui? Tout le monde a des obligations, des petitsenfants.

Avec moi. Je nai jamais participé à tes randonnées. Prends linitiative, invite tes anciens compagnons, peutêtre que quelquun acceptera.

Tu plaisantes? Nous étions jeunes, insouciants, maintenant

Trop sages? répliqua Éléonore avec un sourire sarcastique. Alors allons au théâtre ce weekend, passons un moment culturel, ditelle en refermant lalbum et en soulevant un nuage de poussière.

Alexandre réfléchit. Un soir, pendant le dîner, il annonça :

Jai parlé à des copains, Thierry promet de préparer litinéraire, il a encore ses tentes. On louera un radeau au club de sport.

Éléonore le vit sanimer, ce qui la réjouit. Enfin, il montrait un intérêt pour la vie et ne parlait plus que de la prochaine expédition.

Réfléchis, Éléonore, tu es novice, ce ne sera pas simple. Il y aura des rapides, des moustiques, il faudra dormir à la belle étoile, sans douche, sans toilettes, sous les buissons. Le premier jour, tu voudras rentrer, prévintil.

Je ne rentrerai pas, promitelle.

Daccord, répliqua Alexandre en la regardant dun œil sceptique, en soulignant ses manucures, ses pantoufles en fourrure, son peignoir aux oiseaux. Il faut téquiper correctement, pas en talons.

Ils firent du shopping, il la suivait partout.

Je te connais, tu achèteras maillots de bain et robes, mais pour la randonnée il faut des vêtements chauds et des chaussures solides, ditil.

Éléonore se soumit, préparant leurs sacs avec soin. Bientôt les valises furent prêtes.

Enfile ça, je veux voir ta préparation, ordonna Alexandre.

Éléonore, grinçant, souleva le sac, se plia sous son poids. Elle réalisa quelle devrait encore marcher sur des sentiers escarpés, traverser des ravins et des broussailles.

Enlèvele, ditil. Voyons ce que tu as mis dedans. Elle déposa le sac, soulagée.

Il en sortit des bigoudis, une trousse de maquillage, un fer à lisser, des flacons de crème, des vêtements de maison mais pas adaptés à la randonnée.

Les moustiques vont rire de toi, proposail. Tu resterais chez nous? Alexandre la regarda avec pitié.

Éléonore, perplexe, ferma les yeux un instant.

Alexandre enleva tout le superflu, ne gardant que lessentiel. Le sac devint plus léger.

Je peux le faire, déclaraelle, lair revigoré.

Elle se souvint des fois où elle tentait dattirer Alexandre vers le théâtre, lart, et il finissait par céder. En tant que compagne combattante, elle devait être à ses côtés dans les bons comme les mauvais moments.

À lapproche du départ, le doute lenvahit. Sur le quai de la gare, ils attendaient le train qui les emmènerait loin des conforts de la civilisation. Trois hommes et une femme les accompagnaient.

Tes amis sont tous divorcés? demandatelle doucement.

Non, leurs épouses sont avec leurs petitsenfants, réponditil.

Le voyage fut animé : les hommes racontaient des anecdotes drôles, Alexandre ressortit sa guitare et joua quelques accords. Éléonore sentit que, si tout continuait ainsi, elle réussirait.

Mais dès quils quittèrent la gare et séloignèrent, le sac lui pesa sur le dos, le dos douloureux, les jambes tremblaient, la sueur perçait son front. Elle nosait pas se plaindre, les hommes portaient leurs tentes, leurs sacs et même un canoë gonflé.

La nature était splendide, mais elle ne voyait rien dautre que la peur de trébucher, de tomber, de se blesser. Arrivés au bord du fleuve, elle aurait voulu sallonger dans lherbe et ne plus bouger. Les hommes allumèrent rapidement le feu, montèrent les tentes comme sils navaient pas marché toute la journée.

Tu thabitueras, lencouragea Tatiane, lépouse dun des hommes. Allons chercher de leau, il faut préparer le souper.

Elle voulait pleurer, rentrer chez elle, prendre une douche, sallonger dans un lit douillet.

Puis laventure la prit. Alexandre jouait de la guitare près du feu, chantait dune voix chaleureuse. Elle oubliait son mal de dos, redécouvrait le charme de cet homme quelle avait aimé autrefois.

Tu penses déjà à fuir? demandatil le lendemain, observant les ampoules sur ses mains après le rafting.

Non, réponditelle avec fermeté.

Devant les rapides, elle hésita. Le bruit du torrent était assourdissant, les rochers aiguisés surgissaient de leau. Elle voulut rester sur la berge, mais le regard moqueur dAlexandre la força à rester sur le radeau, à agripper les bords, oubliant les rames, craignant de tomber dans le froid.

Lorsque les rapides furent derrière eux, elle poussa un soupir de soulagement et sécria de joie plus fort que tous.

Ils rentrèrent chez eux une semaine plus tard, épuisés mais comblés. Éléonore comprit que cette aventure lui manquerait : les nouveaux amis, les chants au feu, lair pur, le silence.

Après la douche et un dîner copieux, ils sassirent près de lordinateur, parcoururent les photos, se taquinaient comme autrefois. Rarement ils passaient ainsi du temps à discuter. La randonnée les avait rapprochés, ils avaient de nouveau des intérêts communs. Ils sendormirent enlacés, comme dans leur jeunesse.

Lan prochain, on repartira? demanda Éléonore, se blottissant contre le côté chaud dAlexandre.

Ça ta plu? sesclaffa-til. Ce nest pas le théâtre ni les restaurants, cest la vie.

Je saurai mieux me préparer, je ne te ferai plus honte, promiselle.

Tu ne mas jamais donné de raisons davoir honte. Pour une débutante, tu as été brillante, je ne my attendais pas. Tu mas surpris, terminail, et Éléonore rougit de fierté.

Lorsque leur fils les appela, elle raconta à touthauteur son périple.

Vous avez une vie mouvementée, je pensais que vous seriez tristes, ennuyés

On sennuie parfois. Et vous? demanda Éléonore.

On attend un petitenfant, répondil, ravi.

Après ses vacances, Éléonore revint au travail les yeux brillants, un bracelet de corde avec des perles au poignet.

Vous avez fait du ski dans le Sud? Tu nes pas bronzée, comment cest beau, dit la collègue en pointant le bracelet.

Cest un talisman, un chaman ma offert, répliquaelle.

Ainsi, pour raviver la flamme et la vivacité des sentiments, il faut sortir du foyer, partager les passions du conjoint. Ce nest pas pour tout le monde, laventure extrême nest pas toujours la solution, mais on peut toujours inventer autre chose. Comme le disait un écrivain : « Il ne faut jamais ménager ses efforts pour sauver lamour ».

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La Deuxième Jeunesse
J’ai laissé mon mari aller à la soirée d’entreprise… et je l’ai regretté amèrement — Livraison de maris ! Bonjour, madame ! Vous prenez le vôtre ? Valérie observait l’homme titubant sur le pas de la porte, sans réussir à savoir, à moitié endormie, si tout cela relevait d’une blague ou d’une sinistre réalité. — Vous n’aviez pas de livreur plus présentable ? demanda-t-elle. — Madame ! s’exclama le livreur avec emphase. Vous n’imaginez pas votre chance : vous avez affaire au plus professionnel des représentants ! Son bagout déstabilisait. À trois heures du matin, le cerveau, en général, dort paisiblement, pas question d’analyser des discours aussi saugrenus. — Bon, alors, vous le prenez, votre mari, ou on vous le laisse sur le seuil ? ajouta le livreur. Je vous jure, madame, dans cet état, il peut dormir en fidèle toutou devant votre porte jusqu’au matin ! — Puisqu’il est livré… fit Valérie, tentant de chasser le sommeil, faites-le entrer ! Le livreur s’effaça, laissant apparaître non pas un, mais trois hommes. Enfin, non : deux marchaient, le troisième pendait entre eux. — Et lequel est mon mari ? interrogea Valérie. Elle n’en reconnaissait aucun parmi ces épaves titubantes. — Mais enfin, madame ! répondit le livreur, faussement offensé. Évidemment, la perle du milieu de ce joyeux trio ! — Je ne vois rien de bien joyeux… Et celui du milieu, ce n’est pas mon mari… — Comment ça, pas le vôtre ? Le visage du livreur se fit grave. Pardon, nos informations sont pourtant exactes ! — Ah bon ? fit Valérie, en désignant l’homme du centre. Celui-là est chauve ! Mon mari n’a jamais été chauve, ni naturellement, ni autrement ! — Madame ! répondit le livreur dans un sourire. Tout le monde n’a pas la chance de gagner nos concours de soirée ! – Il ôta son bonnet : même crâne rasé et quelques touffes survivantes. On comprenait qu’ils y allaient carrément à la tondeuse… — Comme moi, votre humble serviteur ! soupira-t-il. — Vous êtes tous fous, avec vos chefaillons et vos concours débiles ! s’indigna Valérie. — Oh, madame ! Et encore ! Le pire est arrivé à Madame Martinot, notre adjointe au chef-comptable, cinquante-six ans ! Sa tentative au jeu du crayon dans la bouteille… un désastre ! — Elle aussi ? demanda Valérie, abasourdie. — Avec le plus grand sérieux ! Et elle, au moins, a gagné un bon de 1000 € chez un perruquier ! Suis-je assez précis ? Vous reconnaissez votre mari ? — Même pas ; sous ce maquillage, sa propre mère ne le reconnaîtrait pas ! Concours aussi ? — Un peu plus, c’était le clou de la soirée… du maquillage aquatique ! Un coup de douche et tout disparaitra, madame ! — Et ces vêtements ridicules ? — Concours, toujours concours… Notre direction est d’une créativité sans bornes ! Mais pas d’inquiétude, chacun retrouvera ses habits quand tout le monde aura repris ses esprits. — C’était un tournoi d’échange de fringues ? ironisa Valérie. — Plutôt une ode à la transparence de l’âme – et du corps. Mais je vous assure, tout est resté dans la bienséance ! dit-il, voyant les yeux de Valérie s’écarquiller. C’est surveillé de près ! — Après la boule zéro et le grimage d’enfant ? Valérie secoua la tête. On aura tout vu… — Madame, moi, je fais les livraisons ! Pour le reste, voyez la hiérarchie ! Et votre mari, on l’a habillé avec ce qu’on a pu trouver à sa taille… Après les fêtes, promis, chacun récupère ses habits ! Valérie savait qu’il ne fallait PAS laisser Igor aller à cette satanée soirée d’entreprise. Elle l’avait prévenu ! Mais il n’avait rien voulu entendre : “Le boss se vexerait !” — Vous le prenez, madame ? J’ai encore trois mariages à livrer cette nuit ! — Allez-y, fit-elle, résignée. Elle voyait déjà le joyeux réveil qui les attendait. Et la nuit promettait d’être longue entre la salle de bain et… le reste. — Dans le salon, sur le canapé ! dit-elle. Je ne veux pas respirer ses effluves toute la nuit ! On déposa le corps tourné vers le dossier. — Pour la filtration, madame ! plaisanta le livreur en s’inclinant avant de s’éclipser. — Fallait absolument ce fichu pot… grommela-t-elle à son mari inconscient. Mais il ne broncha pas. — On en reparle demain… Valérie regagna sa chambre. Peut-être pourrait-elle encore dormir un peu. Mais rien n’empêcherait le réveil brutal du lendemain pour extirper son mari du coma du lendemain de fête… Il le méritait bien, tiens. À ce stade, leur Igor n’était qu’un mauvais rôti. — T’avais pas besoin d’y aller ! Qui m’écoute ? Il ne faut pas croire qu’un couple reste fusionnel éternellement. C’est la vie, l’habitude, le quotidien, les souvenirs – tout se mélange. C’est pour ça que dans les vœux, on souhaite le bonheur conjugal et personnel. Oui, oui : avec les années, chacun se crée sa vie à soi, en plus de la vie commune. Pas forcément des secrets, mais juste des hobbys, des amis, des activités à part. Ce fameux « espace personnel » tant vanté par les psys. Igor et Valérie n’échappaient pas à la règle : dix-neuf ans de mariage et un fils, André, déjà majeur et presque prêt à quitter la maison. L’espace personnel ? C’était venu il y a sept ans. Valérie s’était lancée dans la peinture par numéros pour débrancher son cerveau. Igor, lui, avait tenté les jeux vidéo, l’Histoire, la science alternative – tout l’ennuyait vite. Il ne restait pas forcément à côté de Valérie non plus. Il trouvait toujours un prétexte pour un verre entre collègues, une virée entre amis ou une visite impromptue – et prolongée – chez le voisin. Donc, chacun menait parfois sa vie, et refuser une invitation familiale n’était plus un drame. Sauf pour les soirées d’entreprise d’Igor. Jamais de conjoint invité – et, franchement, personne ne tenait à venir. Leur direction était trop… créative. Parfois, il se passait des trucs tellement honteux… Mais ça soudait l’équipe : « Si on a survécu à ÇA ensemble, on peut tout braver ! » Toujours possible de refuser, mais ça cassait la routine, ça amusait. Quand Valérie entendait les récits d’Igor, elle n’y croyait pas. — Donc, le gagnant, c’est celui qui se barbouille le plus de miel, puis se roule dans les plumes ? — Non ! rectifiait Igor en riant. Celui qui, en s’enduisant de miel, réussit à faire tenir le plus de plumes ! Gosha gagne toujours, il a la surface pour ça ! — Et les poupées gonflables ? — Là, faut gonfler plus qu’un ballon… et vite ! C’est tout un art. — Mieux vaudrait plus de ballons ou un matelas pneumatique ? — Peut-être. Mais c’est moins drôle. Et t’entendrais les commentaires… Non, vaut mieux pas ! À l’annonce du prochain pot de fin d’année, Valérie milita pour qu’il n’y aille pas. — Valérie, sois sérieuse. La présence est obligatoire ! Notre chef a dit que la prime dépendait de notre participation ! Même les anti-fêtes y vont cette fois ! — Igor, tout l’argent du monde ne compensera pas ce que vous allez endurer… Les patrons trop zélés, c’est louche… — Avec un peu de monde, j’arriverai à me planquer dans un coin ! Un sourire, une apparition, et je file discret ! — Je la sens pas, cette soirée, Igor. — Laisse donc. Tout ira bien. Sauf que Valérie cessa d’y croire à minuit. — Si tout allait bien, il serait déjà là, même torché… À une heure, elle s’endormit sur un mauvais pressentiment. À trois, la sonnette l’arracha à un cauchemar. *** La nuit resta paisible. Mais au petit matin : hurlements à faire trembler tout l’immeuble ! Valérie bondit, se rappelant la « livraison » nocturne. — Il doit se découvrir dans le miroir, pensa-t-elle, mi-amusée. Mais le cri retentit de nouveau. Cette fois, ce n’était pas la voix de son mari… — Où suis-je ? Par pitié, dites-moi où je suis ! suppliait un inconnu. Valérie, serrant sa robe de chambre, avança dans le salon. — Vous êtes qui, au juste ? demanda-t-elle à l’homme hagard, planté au milieu de la pièce. — Où… suis-je ? gémit-il. — Et vous, vous vous souvenez qui vous êtes ? relança Valérie. — Michel, madame… Et je suis où, là ? — Chez moi, répondit Valérie. En visite. — Vous m’aviez invité ? s’étonna Michel. — Pas trop, non. On m’a livré quelqu’un de votre boîte à la place de mon mari. — Ouf… soupira Michel, rassuré. Vous êtes la femme d’un de mes collègues. Au moins, je suis dans ma propre ville ! Ils adorent me faire atterrir n’importe où… Une fois, je me suis réveillé à Limoges sans un sou ni papiers ! Une autre fois, à Roissy, billet pour Marseille en main et aucune idée de pourquoi… — Charmant, lança Valérie, dubitative. — Oui… Une fois aussi j’ai ouvert les yeux dans un train pour Nice, cette fois, j’avais mes papiers ! Mais là… apparemment, je suis tombé sur mes pattes ! — Félicitations… répondit Valérie, glaciale. Et mon mari, alors ??! — Qui, votre mari ? — Igor Sobolev, précisa Valérie. — Il a démissionné il y a deux jours. Hier, il est passé en début de soirée pour dire au revoir. Il déménage. Valérie, tétanisée, attrapa son téléphone pour appeler Igor. Il fallut un moment, puis : — Salut ! Tu as rencontré Michel ? Tu le trouves comment ? — Comment ça ? — Val’, on n’est plus vraiment un couple… On vit en colocs, nos vies sont ailleurs. Je ne voulais pas partir sans rien. Je t’envoie Michel en remplacement. C’est un gars bien, pas d’enfants, pas d’ex-femme, zéro pension ! Il gagne comme moi. Il est docile, pas prise de tête, un brin tête en l’air – manque d’une main féminine, sûrement ! T’auras vite fait de le dompter ! Donne-lui sa chance ! — Si c’est une blague, elle est foireuse, balbutia Valérie. — Ce n’est pas une blague, affirma Igor. L’appartement et la voiture pour toi et le fiston. Michel, c’est cadeau. Prends soin de lui, il le mérite. Je déposerai la demande de divorce. Le téléphone glissa de ses mains affaiblies. Michel la rattrapa alors qu’elle défaillait. — Il ne blaguait pas, souffla Michel, désignant le téléphone : Tu avais mis le haut-parleur. — Qui ne blaguait pas ? demanda Valérie. — Igor. Il m’avait promis une perle rare à rencontrer. Il m’en a parlé il y a un mois… Valérie ne fit pas sa vie avec Michel, ni ne resta seule. Elle rencontra un homme bien, quelques années plus tard. Mais son ex-mari, pour sa « passation officielle », elle ne lui a jamais pardonné. Quel culot d’organiser un échange standard… juste histoire de partir “en règle”. Faut le faire…