Le Dernier Bus Nocturne

Le ciel du soir au centre-bourg sassombrissait rapidement, comme si on avait baissé brusquement le variateur. Les réverbères de la rue principale sallumaient point exactement à six heures le bitume mouillé reflétait faiblement les globes de verre. À larrêt de bus, où les bancs portaient encore les taches dherbe collée, les visages familiers sétaient déjà rassemblés : quelques collégiens avec leurs sacs à dos, deux aînés MadameGisèleBernard et MonsieurLucienDupont et quelques personnes un peu plus jeunes. Tous attendaient le dernier trajet qui chaque soir les menait vers les villages alentour.

Sur le panneau daffichage, un nouveau feuillet était affiché, au texte sec, imprimé en gros caractères: «Depuis le 3novembre2024, le dernier départ à 19h15 est annulé pour nonrentabilité. La Mairie.». Les habitants le lisèrent presque en même temps, mais personne ne prononça un mot à voix haute. Seul le collégien Théo chuchota à sa voisine :

Et maintenant, comment on rentre? À pied, cest loin

MadameGisèle ajusta son foulard, frissonna. Elle habitait le village voisin, à un trajet de bus dun peu plus de trente minutes. À pied, cela faisait au moins deux heures sur une route défoncée, et dans le noir, cest effrayant. Pour elle, ce bus était le seul lien avec la pharmacie et le centre de santé. Pour les collégiens, cétait la garantie de rentrer après les activités sans être dans le noir complet. Tout le monde le savait, mais personne ne se plaignait aussitôt. La discussion débuta plus tard, quand le premier choc se futompa.

Au magasin dà côté, où lodeur du pain frais et des pommes de terre crues était toujours présente, les conversations grossissaient. La vendeuse Claudine découpait du jambon et demandait doucement aux habitués :

Vous avez entendu parler du bus? Maintenant, vous voyez comment vous vous débrouillerez Ma sœur rentre le soir, et moi, je ne sais plus quoi faire.

Les aînés séchangeaient des regards, lançant de brèves répliques. Lun deux évoqua la vieille «Peugeot» du voisin :

Peutêtre que quelquun pourra nous déposer? Qui a une voiture?

Mais il devint vite clair que les places de parking manquaient partout. MonsieurLucien soupira :

Jaimerais bien aider, mais je ne sors plus vraiment. Et mon assurance a expiré depuis longtemps.

Les collégiens restaient en retrait, le nez dans leurs téléphones. Dans le groupe de classe, ils débattaient déjà : qui pourra loger chez qui si le bus ne revient jamais? Les parents envoyaient des messages courts et nerveux: certains avaient des gardes jusquà tard, et personne ne pouvait récupérer les enfants.

Vers sept heures, lair devint vraiment frais. Une petite pluie tombait sans discontinuer, les chemins brillaient sous les lanternes. Autour du magasin, une petite foule se formait certains attendaient un covoiturage, dautres espéraient un miracle ou le bon conducteur dun camion de livraison. Mais le flux de voitures après six heures était quasiment nul.

Sur les réseaux, un post de MadameTatianaDubois, activiste locale, fit le buzz: «Amis! Le bus est annulé, et les habitants se retrouvent sans moyen de rentrer! Rendezvous demain soir devant la Mairie pour régler le problème!». Les commentaires affluèrent rapidement certains proposèrent des voitures tournantes, dautres sen prirent aux autorités, tandis que dautres racontaient leurs nuits passées au centrebourg à cause du mauvais temps.

Le lendemain, les discussions se poursuivaient sur le pas de la porte de lécole et à la pharmacie. Certains suggéraient décrire directement à lexploitant du service: peutêtre quils reverraient leur décision? Mais le chauffeur du bus, les bras grands ouverts, répondait simplement :

On ma dit que le dernier trajet ne valait plus le coup Les passagers sont trop peu nombreux à lautomne.

Les tentatives de covoiturage furent éphémères: quelques familles saccordèrent pour transporter les enfants à tour de rôle, mais les seniors ne pouvaient pas compter sur ce système. Un soir, Théo et ses amis attendirent trente minutes sous la pluie à larrêt, espérant la mère dun ami qui avait promis de les ramener tous dun coup. La voiture tomba en panne en chemin.

Pendant ce temps, le nombre de «coincés» augmentait: aux collégiens sajoutaient des retraités après leurs visites à la centre de santé et des femmes des villages voisins tous bloqués entre la maison et le centrebourg à cause dune ligne vide.

Le soir, les vitrines du magasin se couvraient de buée ; à lintérieur, ceux qui navaient nulle part où aller se réchauffaient. Claudine laissait les gens attendre jusquà la fermeture, puis il ne restait plus quà sortir dans la nuit, guetter un transport improvisé ou appeler un voisin pour un hébergement durgence.

Lirritation générale laissa place à lanxiété et à la fatigue. Dans les discussions en ligne, on dressait des listes de ceux qui avaient le plus besoin du bus: les enfants du primaire, la vieille MadameMarionLefèvre aux jambes fragiles, la femme du troisième quartier à la vue diminuée Chaque soir, ces noms revenaient de plus en plus souvent.

Un soir, le hall dattente de la gare routière se remplissait plus tôt que dhabitude le bus était toujours absent. Lair sentait le linge mouillé ; la pluie tambourinait sur le toit. Les collégiens tentaient de faire leurs devoirs à la table à bagages, pendant que les retraités sortaient leurs sacs de courses. À huit heures, il devint clair: personne narriverait chez soi ce soir.

Quelquun proposa décrire une pétition collective au maire, sur le champ :

Si on signe tous, ils devront nous écouter!

Les habitants notèrent leurs coordonnées: noms, adresses des villages ; quelquun sortit un cahier pour la liste des signatures. On parlait à voix basse la fatigue lemportait sur la colère. Mais quand la plus jeune des collégiennes éclata en sanglots, terrifiée à lidée de passer la nuit seule parmi des inconnus, la détermination devint commune.

Ensemble, ils rédigèrent le texte: restaurer le trajet du soir au moins un jour sur deux, ou trouver une autre solution pour ceux qui dépendent du transport. Ils détaillèrent le nombre de personnes par village, soulignèrent limportance du service pour les enfants et les seniors, et joignirent la liste des signataires présents dans le hall.

À huit trente, la pétition était prête: une photo prise avec le téléphone, envoyée par courriel à la mairie, et une copie imprimée pour le bureau du secrétariat le lendemain matin.

Personne ne débattait plus sil fallait lutter pour la ligne ou compter sur les initiatives privées; le retour du bus était devenu une question de survie pour plusieurs foyers.

Le jour suivant, le froid était mordant. Le givre formait un voile blanc sur lherbe près de la gare, dont les portes en verre portaient encore les empreintes des mains dhier et les traces de bottes. Le même groupe se retrouva dans le hall: certains apportèrent une thermos de thé, dautres les dernières nouvelles du groupe de discussion.

Les conversations étaient à demivoix, mais teintées dune angoisse palpable. Tout le monde guettait la réponse de la mairie, sachant que les décisions rapides étaient rares. Les collégiens scrutaient leurs téléphones, les retraités échangeaient des hypothèses sur les solutions alternatives. Claudine apporta une photocopie de la pétition, pour que personne noublie: ils avaient tout donné.

Le soir, la petite bande se réunissait à nouveau près de larrêt ou sur le banc devant la pharmacie. Le débat sélargissait: organiser des équipes daccompagnement pour les enfants, louer un minibus les jours difficiles Mais la fatigue se faisait sentir à chaque geste: même les plus dynamiques parlaient plus doucement, comme pour ménager leurs forces.

Dans le chat local, des mises à jour apparaissaient presque quotidiennement: appels à la mairie, réponses évasives, photos du hall avec le commentaire «On attend ensemble». MadameTatiana publiait des rapports sur le nombre de personnes obligées de chercher des solutions de fortune ou de passer la nuit au centrebourg durant la semaine.

Il devenait clair que le problème dépassait le cadre dun seul village ou dune seule famille. Les réseaux sociaux réclamaient des likes et des partages pour que les autorités voient lampleur du drame.

Le silence de la mairie pesait plus lourd que nimporte quelle tempête. Les habitants craignaient que les responsables jugent encore la ligne non rentable; que faire pour ceux qui ne peuvent pas rester une heure de plus? Les fenêtres des maisons brillaient dune lueur jaune à travers la neige, les rues étaient désertes chacun évitait de sortir inutilement.

Quelques jours plus tard, la première réponse officielle arriva: la pétition était en cours dexamen, une étude du flux de passagers était lancée. On demandait de confirmer le nombre de personnes concernées par village, dindiquer les horaires des activités périscolaires et le planning de la centre de santé. Enseignants, pharmaciens et agents municipaux se mirent à collecter les données.

Lattente devint une préoccupation commune du territoire. Même ceux qui ne prêtaient pas attention au bus sintéressèrent au sort du trajet: le problème touchait maintenant un habitant sur deux.

Une semaine après la demande, le gel était plus épais; le matin, le bitume était recouvert dune couche de glace. Une petite foule se pressa devant la mairie, attendait le compterendu de la commission transport. Certains tenaient la pétition, dautres étaient des collégiens avec leurs sacs, des retraités en manteaux chauds.

À midi, la porte souvrit, la secrétaire remit une lettre du maire. Le texte annonçait officiellement: le trajet serait partiellement rétabli le bus du soir circulerait un jour sur deux, selon un horaire fixé jusquà la fin de lhiver; le nombre de passagers serait suivi via des feuilles de route; si le taux de remplissage restait stable, un retour à la fréquence quotidienne serait envisagé au printemps.

Les premières émotions furent mitigées: joie de la victoire, soulagement après une semaine dangoisse, et une fatigue persistante. Certains pleurèrent à la porte de la mairie, les enfants se sautaient dans les bras les uns des autres.

Le nouveau planning fut immédiatement affiché à larrêt, à côté de lancienne annonce dannulation. Les habitants le photographièrent, lenvoyèrent à leurs voisins des villages alentours. Au magasin, les discussions tournèrent autour des détails:

Lessentiel, cest quon ait enfin quelque chose! Avant, jallais devoir tout faire à pied
Un jour sur deux, cest déjà mieux! Que les fonctionnaires voient combien on compte!

Le premier trajet restauré eut lieu le vendredi soir un épais brouillard recouvrait la route, le bus émergea lentement du blanc, les phares perçant le crépuscule de novembre.

Les collégiens sempressèrent de sinstaller près du parebout, les retraités se regroupèrent aux fenêtres. Des petites félicitations fusèrent:

Vous voyez! On la fait ensemble!
Maintenant, il faut le garder!

Le conducteur les salua tous par leur prénom, vérifia les noms sur la nouvelle feuille de présence.

Le bus sélança doucement, les champs et les toits bas défilaient, les cheminées fumaient. Les visages se tournaient vers lhorizon, plus sereins quavant comme si le chemin le plus difficile venait dêtre franchi, main dans la main.

Les mains de MadameGisèle tremblaient encore après être descendue chez elle elle savait que, quoi quil arrive demain ou dans un mois, les voisins inscrits sur la liste de signatures la soutiendraient.

Le quartier retrouva son rythme habituel, mais chaque regard échangé semblait un peu plus chaleureux. Sur le banc près de larrêt, on parlait des prochains voyages et on remerciait ceux qui, ce soir-là, avaient pris les choses en main sous la pluie.

Lorsque, tard dans la soirée, le bus ralentit à nouveau sur la place centrale du centrebourg, le conducteur fit un signe aux enfants devant lécole :

À demain!

Et cette simple promesse résonna plus fiable que nimporte quel décret venu den haut.

Оцените статью
Le Dernier Bus Nocturne
— Tu es à moi. Je t’ai achetée, compris ?! Alors, ferme-la ! — Je ne peux plus et je ne veux plus être la femme de l’ombre. Ruslan, j’en ai assez de n’être qu’une maîtresse ! Quand divorceras-tu ? Tu l’avais promis ! Dis-moi, est-ce que notre histoire ne compte vraiment pas pour toi ? Tu disais que rien ne te retenait dans ta famille ! Je te pose un ultimatum : soit tu divorces, soit je pars ! *** Aline était debout, la tête contre la fenêtre de la petite chambre qu’elle louait dans une banlieue grise, regardant le vent pousser une canette vide sur le parking en bas. Un spectacle aussi triste que ses pensées ces dernières semaines. Derrière, le clic du canapé grinça : Cyril venait de se réveiller. — Tu veux un café ? demanda-t-il, la voix rauque. — Oui, répondit-elle. Elle ne se retourna pas. Elle n’avait pas envie de croiser son visage froissé, son regard coupable, ses épaules affaissées. Cyril était gentil. Doux. Mais sa gentillesse ne remplissait pas le frigo ni le compte bancaire. Aline appuya son front contre la vitre froide. Son portable vibra dans la poche de sa robe de chambre. Elle savait qui appelait. Ruslan. L’homme qui lui avait offert tout ce dont elle avait rêvé, et même davantage. Celui qui avait transformé sa vie en conte de fées — puis en cage dorée. *** Être l’aînée d’une famille nombreuse, ce n’est pas un statut, c’est une condamnation. Un diagnostic. Un sac de cailloux que l’on t’attache à cinq ans en disant : “Allez, tu es forte, porte-le.” Aline détestait ce mot. “Forte.” Son père le répétait quand, toute gamine, elle lavait les escaliers de l’immeuble pour gagner de quoi s’acheter une glace, qu’il ne lui payait jamais. Lui, il aurait pu devenir n’importe qui — intelligent, débrouillard. Mais il avait choisi le canapé, la télévision et le droit de commander. — Où est l’argent ? grognait-il quand Aline adolescente tentait de cacher le billet offert par sa grand-mère. — C’est pour mes cahiers ! répliquait-elle. Le coup partait sec. Toujours imprévisible. La grosse main frappait son visage, éteignant les étoiles dans ses yeux. Aline ne pleurait pas. Elle avait appris : les larmes n’excitaient que le prédateur. Serrant les poings jusqu’au sang, elle murmurait : — Ne t’avise pas… Ne me touche pas. Un jour, à douze ans, il leva un tabouret sur elle. Sa mère, recroquevillée dans un coin, protégeait les petits. Aline recula, mais attrapa une tasse en céramique. — Essaie seulement, souffla-t-elle, le regard planté dans la racine de son nez. J’ai plus peur. Il abaissa le tabouret, cracha au sol et partit fumer sur le balcon. Ce soir-là, Aline jura qu’elle s’en irait. Qu’elle s’arracherait à tout ça pour une autre vie — une vie où personne n’oserait lui dire quoi faire. Elle travailla comme une forcenée. Un lycée scientifique de renom à l’autre bout de la ville ? Pas de problème. Réveils à l’aube, bus glacés, sommeil en pointillés ? Tant pis. Ce qui comptait : les notes, le résultat. Pour elle, la connaissance était la seule monnaie d’échange. Les parents restaient silencieux. Jamais un “Bravo”, jamais “on est fiers de toi.” Le jour où elle rapporta un diplôme d’olympiades, le père grogna : — Tu aurais mieux fait d’aider ta mère à éplucher les patates. Au lycée, on la respectait mais de loin. Trop rude, trop ambitieuse. Au collège, elle comprit que l’intelligence ne suffisait pas. — Regarde-là, sa veste est toute boulochée, glissa la fille du procureur. Elle doit la récupérer chez Emmaüs. Aline entendit, redressa la tête, passa son chemin, le pas ferme. Mais en elle, tout brûlait. Elle les haïssait — leurs iPhones, leurs chauffeurs, leur insolente assurance de posséder le monde par droit de naissance. — Moi, j’aurai une bourse — vous paierez. Et je serai meilleure que vous. Elle tint parole : meilleure école d’ingénieurs de France. Bourse. Victoire. Quand la liste des admis tomba, Aline hurla sa joie dans son oreiller, pour ne pas réveiller les petits. Elle avait réussi : elle avait fui ! *** Paris l’accueillit dans sa rudesse. Une chambre de cité U comparable à l’enfer : cafards géants, voisins soûls, musiques jusqu’à l’aube, odeur persistante de poisson frit. — Pourquoi tu tires la tronche ? demanda Jeanne, sa voisine tout en maquillage. Viens avec nous en boîte, y’a des gars qui paient la tournée ! — Faut que je bosse, grommela-t-elle en rangeant ses livres. — N’importe quoi, la fac c’est pas la mort, mais ta jeunesse si tu t’prends trop la tête. Aline observait Jeanne : elle avait ses raisons. Jeanne vivait au présent. Aline planifiait sa vie sur cinq ans ; mais le réel cassait tout. La bourse suffisait à peine. Ailleurs, la vie battait son plein. Au centre commercial, celles de son âge virevoltaient, soignées, parfumées… sans jamais regarder les prix. Aline croisa son reflet dans la vitrine : vielle veste, bottines usées, visage creusé de fatigue. Elle avait dix-huit ans, mais paraissait déjà brisée. — Tu vaux mieux que ça, souffla-t-elle. Là, l’univers l’a entendue. Ou le diable, peut-être. Pour rentrer chez ses parents pendant les vacances, elle prit le train, faute de mieux. Mais, par un malentendu, elle fut surclassée en compartiment. — Vous avez de la chance, sourit la contrôleuse. Son voisin : quadragénaire élégant, costume italien, laptop, odeur de tabac fin. — Ruslan, se présenta-t-il, voix de baryton qu’on n’interrompt pas. — Aline. La conversation s’engagea toute seule. Elle raconta tout. Le père, la pauvreté, le rêve de master à l’étranger, la peur d’être seule ici sans un sou. Il écoutait, attentif, yeux sombres et intelligents, comme s’il devinait tout d’elle. — Tu es belle, Aline. Tu as du cran. C’est rare aujourd’hui. Elle rougit. — Merci. — Tu as besoin d’aide ? Un travail ? — J’étudie à temps plein, pas le temps de travailler. — Je peux te dépanner, dit-il en tendant une carte. J’ai des boutiques, du réseau. Appelle-moi. Aline prit la carte, la main tremblante. *** Elle appela. Ruslan ne mentait pas. Il la plaça comme assistante chez un ami — paperasse tranquille, salaire inespéré. Et ce n’était qu’un début. — Tu dois t’habiller en conséquence, dit-il, lui tendant une enveloppe. Achète-toi quelque chose de correct. — Je ne peux pas accepter. — Ce n’est pas un cadeau. C’est un investissement. Il savait convaincre. Aline accepta. Ensuite vinrent les dîners, les fleurs au Crous (jalousie assurée), le chauffeur pour la ramener les jours de pluie. Elle tomba éperdument amoureuse. Comme une chatte. Ruslan était tout l’inverse de son père. Fort, généreux, rassurant. Il réglait tout d’un simple appel. Il la couvait. — Tu es ma petite fille, murmurait-il dans ses cheveux. Ma princesse. Qu’il soit marié, elle ne le sut qu’après — trop tard. Elle était prise au piège. — On fait chambre à part, disait-il. On reste pour les enfants. Pour les affaires, ça complique tout. Patiente, chérie. Je vais régler ça. Et elle patienta. Elle encaissa quand sa femme, ayant tout découvert, fit scandale auprès de la fac : Aline fut radiée. Ruslan la transféra illico dans une école privée, encore plus huppée. Il paya tout. — Oublie. Je te protège désormais. Elle encaissa de devoir se cacher, de passer les fêtes seule pendant qu’il était en famille. Puis vint la grossesse. Aline, face au test positif, sanglotait de bonheur. Elle croyait que cette fois, tout changerait, qu’ils seraient ensemble. Ruslan arriva une heure plus tard. Visage fermé. — Aline, ça va pas ?! Un enfant ? Tu as dix-neuf ans. Tu as des études. Une carrière devant toi. — Mais j’en ai envie… — J’ai dit non. Pas maintenant. Il l’emmena à la meilleure clinique. Chambre particulière, médecins de renom. Tout fut vite expédié. Pas vraiment douloureux physiquement. Mais en elle, tout se déchira. — Tu as fait ce qu’il fallait, la réconforta-t-il après. On en fera plus tard, une fois que tu auras réussi, crois-moi. À partir de là, Aline ne fut plus la même. La gamine naïve resta au bloc. Désormais, c’était une femme. Froide. Calculatrice. Elle accepta tout : cours d’anglais, abonnement fitness, esthéticienne, styliste, vacances en solo pendant que lui « travaillait ». Elle façonnait l’idéal. Elle aidait ses parents. Envoyait de l’argent, achetait de l’électroménager. Papa ne hurlait plus au téléphone — il devenait mielleux. — Dis donc, la bagnole n’a plus de pneus, tu peux dépanner ? Elle donnait. Elle aimait cette sensation de pouvoir. Mais l’amour s’étiolait, goutte à goutte. Ruslan devint jaloux, contrôlant ses messages, l’interdisant de voir ses amies. — Tu es à moi, disait-il. Désormais, ce n’était plus une déclaration, mais une menace. — Je ne suis pas une chose, Ruslan. — Tu es ma chose. Je t’ai faite. Sans moi, tu n’es rien. Tu retourneras dans ta cité avec les cafards. Trois ans de cage dorée. — Je pars, lâcha-t-elle un soir. Il se mit à rire. — Où ça ? Devenir escort ? Retourner chez maman à la campagne ? — Je trouverai du boulot. Toute seule. — Essaie pour voir. Il était certain qu’elle ramperait au bout d’une semaine. Mais elle ne revint pas. *** Les premiers mois furent l’enfer. Après le luxe : retour dans un F1 en périphérie, pâtes à l’eau, métro. Mais Aline ne céda pas. Son diplôme, l’anglais parfait, et surtout un mental d’acier firent la différence. Embauchée comme junior dans une boîte de logistique internationale — début modeste mais prometteur. Elle y rencontra Cyril. Simple, joyeux, Twingo d’occasion, jeans-baskets. Avec lui, la vie était facile. Délires, pizzas sur un banc, pas besoin de bien tenir sa fourchette. Ils s’installèrent ensemble. Les premiers temps, c’était l’extase. Liberté ! Personne pour la surveiller ni commander. Puis le quotidien s’installa. — Faut payer le loyer, rappelle Aline. — Oui, chérie. J’attends la paie, tu m’avances ? — Encore ? Cyril bossait comme technicien. Pas d’ambition. Soirée : jeux vidéos ou bières. — Tu devrais progresser, disait-elle. Prends des cours, apprends une langue. — Pourquoi ? Je suis bien comme ça. Le principal, c’est d’être heureux à deux. Ça l’exaspérait. Elle allait plus vite que lui. Plus haut. Et ce matin-là, à la fenêtre, elle songeait. Le téléphone vibra encore. « Chérie, arrête tes caprices. J’ai réservé les Maldives, départ vendredi. Je t’attends. Je suis divorcé. » La dernière phrase la foudroya. Divorcé ? Pour de vrai ? — Aline, t’es dans la Lune ? lança Cyril, la prenant dans ses bras. Elle haussa l’épaule. — Rien. Beaucoup de travail. — Lâche prise. On s’fait un ciné ce soir ? — J’ai mes cours, Cyril. Exam dans deux mois. Pas le temps. Il bouda. — Tu ne penses qu’à ton taf. Et la famille ? Les enfants ? Enfants. Ce mot lui fouetta la vieille cicatrice. — Pour ça, il faut une base solide, Cyril ! Un appart’, une voiture, un compte épargne ! Pas un taudis en location et des dettes ! — C’est reparti… Toujours l’argent. Il partit à la cuisine, bruyamment. Aline s’effondra sur le canapé. Entre deux mondes. Ruslan, c’était l’argent, le statut, la possibilité d’aider les siens, un avenir en patronne — mais une cage dorée, le contrôle, la jalousie. Cyril, lui, c’était la liberté, le “vivre d’amour et d’eau fraîche”, mais la précarité, le laisser-aller, l’inertie. « Je suis divorcé. » Aline saisit son téléphone. Hésita. « Répondre ». *** Elle accepta un rendez-vous. Dans ce restaurant où ils avaient fêté leur première année. Ruslan était impeccable. Teint hâlé, allure sportive. Sur la table, un écrin de velours. — Je savais que tu viendrais, sourit-il, ce sourire de prédateur. Tu es intelligente. — Tu divorces vraiment ? — Le procès est en cours. Elle tente de garder la moitié de l’affaire, mais mes avocats gèrent. Le principal : nous serons ensemble. Il ouvrit l’écrin : une bague énorme, fortune sur elle. — Épouse-moi, Aline. Je t’offre tout. Appartement, voiture, la vie dont tu rêves. Tu ne dois plus travailler pour des étrangers. Ta place est à mes côtés. Embellir mon monde. Aline fixait le diamant. Magnifique. Glacial. Parfait. — Et si je veux travailler ? Et faire carrière ? Il posa sa main lourde sur la sienne. — Pourquoi, mon ange ? Tu m’as, moi. Je m’occupe de tout. Tu dois juste être belle, et m’aimer. Elle comprit alors. Rien n’avait changé. Il ne voyait en elle qu’un trophée, une belle poupée à exposer, ranger au placard à volonté. Elle repensa à son père — « Où est l’argent ? » À Cyril — « Avance-moi jusqu’à la paie. » Tous voulaient quelque chose d’elle : obéissance, confort, possession. Mais elle, que voulait-elle ? Aline regarda Ruslan, scruta la peur cachée sous son assurance : la peur de vieillir, de finir seul. Il achetait sa jeunesse pour se sentir vivant. — Non, dit-elle calmement. Ruslan se figea. Son sourire s’effaça. — Tu fais ton difficile ? — Non. Je dis juste “non”. Elle se leva. — Tu le regretteras, gronda-t-il. Tu crèveras dans la misère ! Sans moi, tu n’es rien ! — Je suis Aline. Et je me suis construite seule. Elle sortit du restaurant, droite, sans jamais se retourner. Son cœur battait à tout rompre, mais elle se sentait légère. *** Dehors, il pleuvait. Aline inspira à pleins poumons l’air humide. Son téléphone sonna. Inconnu. — Allô ? Madame Dubois ? — Oui…? — Ici la DRH de Global Logistique. Nous avons examiné votre dossier et vos tests. Votre anglais nous a impressionnés. Nous vous proposons un poste de responsable régional. Salaire… Le montant la fit s’arrêter net. Bien trop élevé pour de l’argent de poche d’“homme providentiel”. — Alors, qu’en pensez-vous ? — J’accepte, souffla-t-elle. — Parfait, à lundi ! Elle raccrocha, éclata de rire. Les passants la dévisageaient. Elle avait vaincu. Seule. Sans mécène ni aumône. Le soir, elle rentra. Cyril, avachi sur le canapé, tappotait sur son ordi : — Ah, t’es là. Y’a un truc à grailler ? Aline le regarda. Calmement. Sans colère, comme on regarde un vieux meuble encombrant. — Cyril, il faut qu’on parle. — Encore ? — Je pars. Il s’assied, sidéré. — Où ça ? Chez ton vieux, là ? — Non. Dans ma nouvelle vie. Toi, tu peux rester, puisque ça te va “comme ça”. En une heure, tout fut plié. Cyril hurla, supplia, pleurnicha. Mais Aline était d’acier. *** Six mois plus tard. Aline dans son bureau au vingt-et-unième étage, vue panoramique sur Paris — la ville qu’elle croyait ennemie naguère. Aujourd’hui, la ville s’étalait à ses pieds. Sa tablette vibra. Flash actu : « Scandale : le célèbre entrepreneur Ruslan K. déclaré en faillite. Son ex-femme obtient 70% de ses avoirs, le reste bloqué pour soupçons de fraude… » Aline sourit. Le boomerang revient toujours. La porte s’ouvrit. Entrée de Maxime, jeune, regard vif. — Madame Dubois, le client chinois est là. On commence les négos ? C’était son nouvel analyste. Compétent, ambitieux… et il semblait la regarder autrement qu’en patronne. — Oui, Maxime. On y va. Elle rajusta son tailleur impeccable, se souvint de la gamine qui lavait les sols en rêvant d’émancipation. — Promesse tenue, souffla-t-elle à sa propre image dans la vitre. Elle claqua les talons dans le couloir. Sûre d’elle. Libre. Heureuse. La vraie vie commençait. Et maintenant, c’était elle qui écrivait les règles.