Tu ne sais pas cuisiner comme ma mère» – déclara mon mari en laissant son assiette intacte

**Journal de Pierre — 12 Novembre**

*»Tu ne sais pas cuisiner comme ma mère,»* ma dit mon mari en laissant son assiette presque intacte.

*»Margot, quest-ce que cest que cette odeur ?»* demanda Antoine en franchissant le seuil de notre appartement parisien. Il accrocha son manteau et huma lair avec méfiance. *»On dirait quelque chose de brûlé»*

*»Cest le poulet au four,»* répondis-je depuis la cuisine, éteignant précipitamment les plaques sous les pommes de terre. *»Ça sera prêt dans une minute !»*

Antoine entra dans la cuisine, où je maffairais près de lévier à rincer des feuilles de salade. Mes cheveux étaient en bataille, une trace de farine maculait ma joue, et mon tablier était éclaboussé de sauce.

*»Alors, comment sest passée ta journée ?»* demandai-je sans me retourner. *»Leblanc ta encore harcelé ?»*

*»Non, rien de spécial. Et toi ?»* Il jeta un œil dans le four, où le poulet mijotait dans une sauce onctueuse. *»Cest quoi, cette recette ?»*

*»Je lai trouvée sur internet,»* expliquai-je en essuyant mes mains. *»Un poulet à la dijonnaise. Ça a lair simple, mais cest élégant.»*

Antoine hocha la tête sans un mot et partit se changer. Je dressai la table avec soin, disposant assiettes et couverts sur la nappe blanche que javais choisie pour ce dîner. Jessayais toujours de cuisiner quelque chose de nouveau, dexpérimenter avec des épices rares. Je voulais lui faire plaisir après sa journée de travail.

*»À table, mon chéri,»* lappelai-je lorsquil revint en tenue décontractée.

Nous nous assîmes face à face. Je le regardai, anxieuse, tandis quil se servait une portion de poulet, de pommes de terre et de salade. Moi, je navais presque rien prismon appétit avait disparu sous le poids de lattente.

Antoine coupa un morceau de viande, le porta à sa bouche. Son visage resta impassible. Jattendis un commentaire, mais il continua à manger en silence, buvant une gorgée de vin de temps en temps.

*»Alors ?»* finis-je par demander. *»Cest bon ?»*

*»Cest correct,»* répondit-il brièvement, les yeux rivés sur son assiette.

*»Juste correct ?»* murmurai-je, déçue. *»Jai essayé une nouvelle recette, je»*

Antoine soupira, reposa sa fourchette et me regarda.

*»Tu ne sais pas cuisiner comme ma mère,»* déclara-t-il en repoussant son assiette. *»Elle, chaque repas était une fête. Ça, cest»* Il fit un geste vague. *»Cest juste de la nourriture.»*

Une boule me serra la gorge. Je baissai les yeux, refusant de montrer à quel point ses mots me blessaient.

*»Japprends,»* dis-je doucement. *»On ne devient pas chef du jour au lendemain.»*

*»Maman, à ton âge, elle nourrissait toute la familleet personne ne se plaignait,»* continua-t-il en se levant. *»Et surtout, cétait toujours délicieux.»*

Il partit dans le salon, alluma la télévision. Je restai assise, contemplant son assiette presque pleine. Le poulet était un peu sec, les pommes de terre trop cuites, la sauce trop épicée. Mais javais tant essayé

Debout, je commençai à débarrasser. Les restes finirent à la poubellepersonne ne les mangerait. Les assiettes sentrechoquaient dans lévier.

*»Margot, tu prépares le café ?»* cria Antoine depuis le canapé.

*»Oui,»* répondis-je, bien que lenvie me manquât.

Pendant que leau chauffait, je repensai à ma belle-mère, Élodie. Elle cuisinait divinement. Son bœuf bourguignon était légendaire, ses quiches fondantes en bouche. LorsquAntoine mavait présentée à ses parents, elle avait préparé un festin à faire pâlir un restaurant étoilé.

*»Mon Antoine adore mes croissants maison,»* mavait-elle dit un jour en pétrissant la pâte. *»Je lui en fais chaque dimancheil en congèle pour la semaine.»*

Javais observé ses gestes précis, la façon dont la pâte se transformait en viennoiseries parfaites. Cela semblait si simple. Mais quand jessayais, jobtenais des croissants rachitiques, trop durs ou trop mous.

*»Maman, apprends-moi à cuisiner comme toi,»* lui avais-je demandé un jour, alors que nous étions seules à la cuisine.

*»Mais il ny a rien à apprendre, ma chérie !»* avait-elle ri. *»Cuisiner, cest une question de cœur. Si tu aimes ton mari, tu cuisineras bien. Les recettes, cest secondaire.»*

Mais lamour ne suffisait pas. Ma viande était trop cuite ou crue, mes sauces trop salées, mes gâteaux trop compacts.

*»Le café est prêt,»* annonçai-je en posant les tasses sur la table basse.

*»Merci,»* dit Antoine sans quitter lécran des yeux.

Je massis près de lui, mais mon esprit vagabondait. Demain, il faudrait encore cuisiner. Et encore entendre que ce nétait pas comme chez sa mère.

*»Antoine, et si jallais prendre des cours avec ta mère ?»* proposai-je. *»Quelle mapprenne son bœuf bourguignon.»*

*»Pourquoi ?»* sétonna-t-il. *»Elle a autre chose à faire.»*

*»Elle ne refusera pas. Ça me ferait du bien.»*

*»Elle nest plus jeune, Margot. Et puis»* Il haussa les épaules. *»Elle a un don. Toi, tu»*

Je me tus. Une épine se planta dans ma poitrine. Étais-je une épouse incapable de nourrir son mari convenablement ?

Le lendemain, après le travail, jachetai un livre de recettes gastronomiques. Ce soir-là, je préparai un coq au vin, suivant scrupuleusement les instructions.

*»On mange quoi ?»* demanda Antoine en rentrant.

*»Coq au vin,»* répondis-je en remuant la cocotte.

*»Ah.»* Son ton se teinta de déception.

*»Quoi ?»*

*»Rien. Juste maman le faisait avec des champignons sauvages. Le goût na rien à voir.»*

*»On nen a pas sous la main,»* bredouillai-je.

*»Il fallait en acheter,»* soupira-t-il.

Le dîner fut silencieux. Antoine mangea sans enthousiasme, buvant beaucoup deau. Encore une fois, quelque chose clochait.

*»Il manque du sel ?»* hasardai-je.

*»Ce nest pas le sel,»* dit-il. *»Maman, elle sentait les choses. Elle savait doser.»*

Ce soir-là, je restai longtemps à la fenêtre de la cuisine, observant les lumières de Paris. Ses mots résonnaient : *»Elle sentait les choses.»* Existe-t-il vraiment des femmes incapables de cuisiner ?

Le week-end suivant, nous rendîmes visite à Élodie. Elle nous accueillit avec joie et nous entraîna aussitôt à la cuisine.

*»Regarde, Antoine, jai fait tes escargots préférés !»* annonça-t-elle en ouvrant le four doù séchappait un fumet enivrant.

*»Maman, tu navais pas à te donner tant de mal,»* protesta-t-il, bien quun sourire trahît son plaisir.

À table, Élodie rayonnait en le voyant se resservir. Je goûtai les escargotseffectivement, un délice.

*»Élodie, quel est votre secret ?»* demandai-je.

*»Mais il ny en a pas, ma chérie ! Du beurre à lail, du persil et de lamour, bien sûr.»*

*»Les proportions ?»*

*»À linstinct. Après toutes ces années, mes mains savent delles-mêmes.»*

Je déprimai. Encore ces *mains qui savent*. Les miennes, visiblement, ignoraient tout.

Antoine, nostalgique, évoqua ses madeleines denfance.

*»Tu en fais encore ?»* demandai-je.

*»Oh, non. Antoine vient si rarement Et seule, à quoi bon ?»*

*»Vous pourriez mapprendre,»* suggérai-je timidement.

*»Bien sûr, ma chérie ! Venez un matin, nous cuisinerons ensemble.»*

Mais ce jour ne vint jamais. Trop de travail, trop de pluie, trop dexcuses. Et moi, je continuais à cuisiner, à essayer, à échouer.

Un matin, je me levai à laube pour préparer un cassoulet dans la cocotte. Toute la journée, jimaginais la surprise dAntoine en rentrant.

*»Cette odeur»* sexclama-t-il en entrant.

*»Cassoulet maison,»* annonçai-je fièrement.

Je lui servis une généreuse portion. Les haricots étaient fondants, la viande se détachait en filaments.

Il mastiqua, réfléchit.

*»Pas mal,»* concéda-t-il. *»Mais maman mettait de la saucisse de Toulouse, pas de la saucisse ordinaire.»*

*»Mais cest bon ?»* insistai-je.

*»Oui. Mais ce nest pas pareil.»*

Mon cœur se serra. Encore. Toujours.

*»Antoine, et si on commandait des plats à emporter ?»* proposai-je plus tard. *»Il y a dexcellents traiteurs»*

*»Quelle idée !»* sindigna-t-il. *»Un foyer, cest une cuisine qui sent bon. Cest la base.»*

*»Mais si je ny arrive pas»*

*»Tu y arriveras. Il faut persévérer.»*

Je me tus. *Persévérer ?* Je passais déjà mes soirées à éplucher des blogs culinaires, à tester des techniques. Que fallait-il de plus ?

Un dimanche, Élodie minitia enfin aux madeleines. Je suivis ses instructions à la lettrela température du beurre, le temps de repos de la pâte.

À la dégustation, Antoine avoua :

*»Cest bien. Mais celles de maman étaient plus moelleuses.»*

Élodie le réprimanda du regard :

*»Antoine, Margot a fait des efforts !»*

*»Je dis juste que toi, cest mieux.»*

Ce soir-là, dans notre cuisine, je contemplai mes madeleines restantes. Elles étaient bonnes. Mais pour lui, jamais assez.

*»Margot, tu fais quoi demain ?»* demanda-t-il en venant chercher de leau.

*»Je ne sais pas encore.»*

*»Un gratin dauphinois, peut-être ? Maman ma donné sa recette.»*

*»Daccord.»*

Mais je savais déjà : mon gratin ne serait jamais le sien.

Je regardai par la fenêtre. Dans dautres appartements, dautres femmes cuisinaient. Peut-être que certaines, comme moi, ny arriveraient jamais. Ou peut-être avaient-elles simplement des maris qui appréciaient leurs efforts, sans les comparer.

Je pris mon carnet et notai la liste des courses. Le gratin exigeait une crème fraîche de qualité. Peut-être que cette fois

Mais je nespérais plus vraiment.

**Leçon du jour :**
Certaines attentes sont des murs sans porte. On peut frapper, supplier, sépuiserils ne souvriront pas. Peut-être faut-il apprendre à cuisiner pour soi dabord, et trouver la saveur du bonheur ailleurs.

Оцените статью
Tu ne sais pas cuisiner comme ma mère» – déclara mon mari en laissant son assiette intacte
Sans possibilité de dire non — Je serai à la maison avant minuit, c’est sûr à cent pour cent, dit-il en resserrant sa ceinture en regardant sa femme. — Au pire neuf, dix heures… Je fais deux-trois heures et je rentre. Sa femme, silencieuse, réarrangea les serviettes sur la table et déplaça le saladier. Leur fils, plongé dans son portable, un écouteur à l’oreille, semblait écouter d’un air distrait. — Tu disais la même chose l’an dernier, rappela-t-elle. Et l’année d’avant aussi. — Cette année, les tarifs sont lunaires, tenta-t-il de plaisanter. Ce serait un péché de ne pas sortir. Il faut bien payer notre crédit. — Et qui va s’occuper de notre réveillon ? demanda-t-elle à voix basse. Le fils leva les yeux. — Papa, sérieusement. Cette année, je ne suis ni chez Mamie, ni en colo, je suis à la maison. Tu peux éviter tes histoires de « je reviens tout de suite » ? Il eut un pincement au cœur. À quarante-cinq ans, il connaissait déjà l’expression de déception dans le regard de ses proches. Et le marathon de la semaine suivante à essayer de se faire pardonner. — Je ne pars pas la nuit, répondit-il plus doucement. Le pic des tarifs, c’est jusqu’à neuf, dix heures, après ça baisse. À onze heures, promis, je suis là. On regardera le Président, le champagne, comme tout le monde. — Mais tu n’es pas comme tout le monde, rétorqua sa femme, sans joie. Tu es comme une appli. Il voulut protester, se retint. Il fila dans l’entrée, enfila sa doudoune. Dans la glace : un visage fatigué, de la barbe, des cernes. Un chauffeur à 4,93 de note, perpétuellement persuadé que tout le monde est mécontent. — Prends un bonnet, lança-t-elle depuis le salon. Et évite les bourrés, j’en ai marre que tu me racontes qu’on a encore vomi dans ta voiture. — J’ai mis un filtre, marmonna-t-il. Le fils arriva à la porte, adossé à l’embrasure. — Papa, deal : si tu ne rentres pas avant minuit, envoie au moins un message. Pas tes « j’arrive » sans fin, ok ? Il acquiesça. Le fils lui tendit le poing, il cogna le sien. — Je vais y arriver, persista-t-il. Dehors, seules des pétards éclataient déjà. Les gens s’agitaient chargés de sacs, les fenêtres brillaient de guirlandes. Il grimpa dans sa vieille Clio, mit le contact. Le tableau de bord s’illumina, le téléphone afficha l’appli. Une notification pendait déjà : « 31 décembre. Demande accrue. Coefficient jusqu’à 2,8 ». Il soupira, démarra sa soirée. La première course tomba aussitôt. — C’est parti, se dit-il à lui-même. Première course, coefficient 2,5, prise en charge dans trois minutes. Il sortit de la résidence, se glissa dans le flot, attrapa un feu vert. La cliente écrivit : « Faites vite, c’est très urgent ». Sans smiley. Dans la cour d’un vieil immeuble, ils attendaient déjà. Un homme en blouson ouvert courait dans la neige, guettant quelqu’un. À côté, une femme s’appuyait à la rambarde, main sur son ventre – un ventre énorme, visible malgré la doudoune. Freinage sec. Il saute dehors. — C’est vous qui avez commandé ? — Oui, oui, s’empressa l’homme en ouvrant la porte arrière. Maternité, comme dans la course. Vous pouvez faire vite ? Elle a des contractions. La femme s’assit prudemment, grimace. — Pas de panique, murmura-t-elle à son mari. Ça commence à peine… aïe… Il s’installa, consulta le GPS. Maternité à l’autre bout du quartier : vingt minutes en temps normal, ce soir trente-cinq. — Attachez-vous. Je fais au plus vite. L’homme s’assied devant, fixé sur le visage de sa femme dans le rétro. — Troisième enfant, expliqua-t-il, presque en s’excusant. On pensait maîtriser… mais là, c’est rapide. — On va y arriver, répondit-il, tout en sentant la boule d’inquiétude monter. Vous verrez, on file par le boulevard. Evidemment, personne ne filait. Les voitures rampaient, feux d’artifice au loin. Il se faufila entre un bus et un SUV, sauta sur la voie bus — le radar clignota dans le rétro. — Je vais me prendre une prune, grommela-t-il. — Je paierai, insista l’homme. Emmenez-nous. La femme haleta, agrippée à la poignée. — On arrive dans combien de temps ? demanda-t-elle. Coup d’œil au GPS : vingt minutes. — Quinze-vingt, annonça-t-il. Je vais tracer. Il traça. S’incrusta dans toutes les brèches, s’agaça des voitures plantées. Dans sa tête : « S’il arrive un truc dans la voiture, c’est qui le responsable ? Moi ? Le mari ? L’appli ? » Au feu, le portable cligna – message de sa femme : « Tout est prêt. Tu viens ? » Pas de réponse. Tout trop à la fois : la route, les contractions derrière, le mari qui pantelait comme s’il allait accoucher. — Respirez bien, comme on vous a appris, lança-t-il sans quitter la route des yeux. Inspire… expire… — Vous avez déjà accouché ? grinça la femme. — Trois fois en déposant ma femme à la maternité, presque un pro ! plaisanta-t-il. Le mari rit nerveusement. — Et vous êtes arrivé à temps ? — Deux sur trois, admit-il. Mais tout s’est bien fini. Il revit cette nuit-là. Sa femme à l’arrière, la panique, les cris. À l’époque il bossait à l’usine, pas encore taxi, et la voiture était celle de service. Ils n’avaient pas eu le temps, leur fils était né à l’accueil. Ils arrivèrent à la maternité en dix-sept minutes. Au portail, le vigile râla puis s’effaça en voyant la femme enceinte. — Voilà, vous y êtes, déclara-t-il. Le mari jaillit pour l’aider. La femme essaya de se lever, se plia en deux. — Bon courage, dit-il. Et bonne année. — Merci, souffla-t-elle. Le mari lui glissa des billets en plus du paiement appli. Il voulut refuser mais garda finalement. — Pour l’amende, fit l’homme. Et… merci de ne pas avoir refusé. Il hocha la tête, les regardant entrer, titubant, à l’accueil. Sur l’appli : « Excellente course ! Le client vous a laissé un pourboire ». Puis : « Forte demande dans votre secteur. Ne vous déconnectez pas pour ne pas perdre de gains ». Regarda l’heure. Il était vingt heures quarante. Encore trois heures avant minuit. Pour l’instant, il était dans les temps. Il écrivit à sa femme : « Je continue, maximum jusqu’à dix heures. Premier client — maternité, je ne pouvais pas refuser ». Il ajouta un smiley, puis l’effaça. Envoi. Réponse une minute après : « Je comprends. Mais n’oublie pas qu’on t’attend ». Soupir, touche « Libre ». La deuxième course tomba aussitôt. Un ado, prise près du centre commercial du métro. Coefficient 2,8, cinq minutes de route. — Au moins, ce n’est pas une femme enceinte, marmonna-t-il. Devant le centre, la foule, certains déjà champagne à la main. Un gamin maigre, veste légère, sans bonnet, téléphone, petit sac de sport. Il se retourne sans cesse. — C’est toi qui attends un taxi ? baissa-t-il la vitre. — Oui. Vous… pouvez patienter une minute ? J’essaie d’appeler ma mère, elle ne répond pas. Lui regarde l’appli, la foule, le gamin. — Monte, tu verras en route. Le gamin s’assoit à l’arrière, ceinture, téléphone serré. Le trajet : quartier voisin, rien de spécial. En commentaire : « L’enfant voyage seul. Merci d’appeler la mère à l’arrivée ». Il grimaça. Ce genre de courses, il aimait pas. Trop peur que… — Tu as quel âge ? questionna-t-il en quittant le parking. — Quatorze. Presque quinze. — Pourquoi tout seul ? — Maman bosse au Franprix. Devait finir tôt, mais on n’a pas voulu la laisser partir. J’y vais seul, elle m’a commandé un taxi. On devait… Il hésita. On devait fêter, quoi. Son téléphone sonna de nouveau. — C’est elle, fit-il, répondant. Oui… Oui, je suis monté. Oui… Le chauffeur va vous parler. Il tendit le portable. — C’est pour vous. — Bonjour, répondit une voix de femme essoufflée, bruit de fond, des gens qui crient. C’est le chauffeur ? Il est bien avec vous ? Tout va bien ? — Oui, il est monté, répondit-il. Dans vingt minutes, s’il n’y a pas de bouchons. — Merci de le déposer devant l’immeuble, pas de le lâcher n’importe où. Les clés sont chez la voisine, il sait. C’est que… — Voix tremblante. — Je travaille, je ne peux pas rentrer, et je lui avais promis… — Je m’en occupe, rassura-t-il. Je suis père aussi. Il s’entendit le dire une fois de plus. Comme si ça garantissait quelque chose. — Merci infiniment. Et… bonne fête à vous. Il rendit le téléphone. — Elle bosse où, ta mère ? — Au Franprix, soupira le garçon. Jusqu’à dix heures ce soir. Après elle rentre, si elle attrape le bus. — C’est quoi comme fête, pour vous ? — Bah… hésitation. J’ai fini ce trimestre sans zéro. Et… Elle avait promis qu’on serait ensemble à la maison cette année. Pas chez la tante, pas chez personne. Mais sa cheffe lui a dit que si elle ne venait pas, elle virait du planning. Voilà. Il hocha la tête. Ça lui évoquait son appli, ses coefficients : une cheffe robot. Silence dans l’habitacle. Dehors, sapins dans les jardins, fenêtres illuminées, rares feux d’artifice. Au feu, message de sa femme : « On coupe la salade. Sacha dit que si tu n’arrives pas, il va te bannir de l’appli ». Sourire, il tape : « Dis-lui que j’ai une meilleure note que lui à l’école ». Supprime « à l’école ». Ecrit : « Je fais de mon mieux. Pour l’instant, tout roule ». — Vous avez une famille à la maison ? demande le garçon. — Ma femme et mon fils. À peu près ton âge. — Et vous bossez quand même ce soir ? surpris. — Ben oui. Le réveillon, ça fait rouler du monde – et des sous. — Ma mère dit pareil, soufle-t-il. Après elle dort toute la journée, je reste seul avec le chat. Il ne trouva rien à répondre. Parfois, envie de détourner le gamin et le déposer direct au Franprix. Mais ce serait trop. Arrivés sans souci. Immeuble banal, le garçon indique l’entrée. — Ici. Vous pouvez attendre que je rentre ? On sait jamais. — Bien sûr. Le garçon, sac sur le dos, tape le code. Une femme en robe de chambre apparaît, téléphone en main. Il lui parle, elle sourit, fait un signe au chauffeur. Il valide la course. L’appli : « Excellente course. Ne vous déconnectez pas pour gagner plus ». Il est 21h50. Vibro du téléphone : sa femme. — Alors ? Vivant ? — Vivant, je rentre, répondit-il. Encore une petite course sur le chemin et j’arrive. Je suis dans le quartier. — Tu y crois, à tes histoires ? fit-elle calmement. Il se tut. — Je te reproche rien, ajouta-t-elle. Je veux juste savoir. On a tout préparé, Sacha s’énerve avec la guirlande. Il fait semblant de s’en foutre, mais je vois. — Je vais arriver, promis, insista-t-il. — D’accord. Mais si tu réalises que tu ne peux pas, préviens. Ne disparais pas. Il acquiesça, inutilement. Au fond de lui, tout se crispe. Il connaît ce piège : « juste une dernière petite course »… et puis, à onze heures quarante-cinq, tu es à l’autre bout du périph avec une bande de fêtards bourrés. Il ouvre la liste des courses. Le bouton « Sans possibilité de dire non » luit en rouge. Courses prioritaires : hôpitaux, enfants, urgences sociales… On ne pouvait les désactiver, une fois le mode lancé. Il l’avait activé l’an passé, par idéal. Depuis, il ramassait régulièrement des histoires qui le vidaient une semaine entière. Notification : nouvelle course. « Sans possibilité de dire non ». Sept minutes pour rejoindre la pharmacie du boulevard. Commentaire : « Monsieur âgé, à récupérer devant la pharmacie, ramener à domicile. Urgent. » — Merde, souffle-t-il. Il sait que s’il coupe maintenant, c’est un autre qui prendra. Ou personne. Et là-bas, il y a un papi avec ses médicaments, le froid, un 31 décembre, pharmacies fermées. Il repense à son père, un soir comme celui-ci, fiévreux, attendant le retour de son fils avec les médicaments. Il avait raté son horaire. Son père avait plaisanté : « Je suis encore là, c’est pour t’embêter ». — Allez, dit-il tout haut. Un papi, c’est pas un bouchon sur le périph. Il accepte la course. Pharmacie juste à côté du cabinet où il passait ses mercredis enfants. Un papi au long manteau élimé, sac en bandoulière, paquet au logo de la pharmacie, regarde sans cesse sa montre. — C’est pour vous ? demande-t-il en approchant. — Oui, fit le papi en montant à l’avant. Je peux m’installer devant ? J’ai la jambe qui tire. — Bien sûr. Attachez-vous. Trajet : quartier voisin, pas si loin. GPS annonce vingt-cinq minutes. Il est 22h20. — On va tenir les délais, marmonne-t-il. — Quoi ? le papi n’a pas compris. — Je disais, la route est dégagée. On arrivera rapidement. — Moi, j’ai pas besoin d’aller vite, soupira-t-il. Juste rentrer sans galère. — On y veillera. Un silence, puis le papi raconte : — Je pensais échapper aux péripéties aujourd’hui. Et puis : tension qui explose, cœur qui s’emballe. Ma fille voulait appeler les urgences, j’ai dit non, ils sont débordés. Je suis parti seul à la pharmacie. Pour revenir, trop dur, alors elle vous a appelé. — Elle vit avec vous, votre fille ? — Oui. Veuve, enfants partis. Il ne reste qu’elle et moi. Elle panique tout le temps, imagine toujours le pire. Il hoche la tête. La sienne aussi est très anxieuse : accident, client bourré, etc. — Et vous, pourquoi bossez un soir comme ça ? Pas d’embrouilles à la maison ? — Si, admit-il. Mais le crédit se paye pas tout seul. — On a tous des crédits, soupira le papi. J’ai cru qu’à votre âge, ma retraite serait à la campagne… Résultat… Il laissa la phrase en suspens. Le téléphone vibre : c’est son fils. — Papa ? Tu es où ? — Je ramène un papi avec ses médicaments, puis je rentre. — « Puis » ça veut dire combien ? La voix de Sacha est posée, mais tendue. — Trente minutes aller, trente retour. Je vais y arriver. — Tu en es sûr ? Il regarde le GPS. Le bouchon clignote, rouge vif. — Eh bien… hésite-t-il. Je vais faire au mieux. — Dis juste la vérité, coupe Sacha. Tu vas encore être dans la voiture quand minuit sonne ? — Je ne veux pas… Mais… — Je comprends, coupe Sacha. Allez, je dirai à Maman que tu bosses. On ouvre le mousseux sans alcool, j’en bois pour toi. — Sacha… Tonalité, coupé. La boule en lui se resserre. Il voudrait faire demi-tour, déposer le papi au métro, foncer chez lui. Mais il regarde l’homme, serrant son paquet de médicaments comme un gilet de sauvetage. — Ça va ? s’inquiète le papi, voyant sa tension. — Oui, ment-il. La famille m’attend. — C’est bien, d’avoir quelqu’un qui attend. Ma femme est morte un Nouvel An. On attendait ensemble, salades, champagne. Elle est allée à la cuisine et… il suspend sa phrase. Excusez, je veux pas plomber l’ambiance. Mais si on vous attend, c’est déjà bien, même si vous êtes en retard. Il n’a rien à dire de plus. Bouchon interminable. Des fêtards font leurs feux d’artifice sur la route, voitures à l’arrêt. Il zieute les trajets alternatifs : traverser les résidences encombrées de neige et de voitures mal garées. — Prenez à gauche, lance le papi. Je connais le coin, on va s’en sortir. — Mais c’est plein de neige… — On va s’en sortir. J’étais chauffeur de bus avant. Je connais tous les accès. Il obtempère. Le papi avait raison : ça passe. Ils slaloment, manquent de rester bloqués sur une butte, mais s’en sortent, dix minutes de gagnées. — Vous voyez… Les vieux plans, ça sert toujours, se réjouit le papi. — Merci, sincèrement. À 22h55, ils arrivent. Le papi fouille longtemps dans ses poches pour payer. — Ce n’est pas la peine, objecte-t-il. Vous avez vos médicaments, c’est l’essentiel. — Ce n’est PAS pour les médocs, rétorque le papi. C’est parce que vous m’avez pas laissé tomber. Prenez. Il prend. Il aide à monter les marches. Une femme d’une quarantaine d’années ouvre la porte. — Papa ! J’ai cru que tu étais tombé ! — Non, un bon chauffeur, grogne le papi. — Merci beaucoup, à vous, et… bonne année. Il hoche la tête et remonte en voiture. Il est 23h03. La maison à vingt minutes. S’il attrape tous les verts, s’il n’y a pas de salve de feu d’artifice ou une embûche, ça passe. Au volant, il lance le contact. L’appli : « Vous êtes dans une zone à forte demande. Ne quittez pas votre session ! » « Quitter la session » est grisé. « Libre », vert. « Sans possibilité de dire non », clignote en rouge. Il approche la main. Un nouveau trajet clignote. Encore « sans possibilité de dire non ». Trois minutes de route. Adresse : deux rues plus loin. Commentaire : « Enfant retrouvé, à déposer au commissariat ». Il se fige. La voix de Sacha, « dis juste la vérité ». Celle de sa femme, « on a tout préparé ». Celle du vieux, « être attendu, c’est déjà bien ». Il sait : s’il accepte, c’est foutu pour minuit. Même si c’est le commissariat le plus près, ce sera quarante minutes, au mieux. S’il refuse, l’appli donnera la course à un chauffeur qui est peut-être plus loin, ou qui ne prendra même pas. Et l’enfant attendra, dans le froid. Il sent la moiteur dans ses mains. À quarante-cinq ans, il croyait savoir décider. Et là, paralysé devant deux boutons. Trois secondes… Deux… Une… L’appli accepte automatiquement. Mode automatique sur « sans possibilité de dire non ». — Merde, lâche-t-il. Il pourrait annuler, mais ce serait descendre sa note, perdre la prime. Mais surtout, quelque chose au fond l’en empêche. Après la maternité, le gamin seul, le papi, il ne peut pas dire non. — Ok alors… Allons sauver le monde. La petite attend sur un banc, huit ans, serre son doudou lapin. Une femme à bonnet pompon, téléphone en main. — C’est pour elle ? — Oui. On recevait du monde, elle a sorti le chien et s’est perdue. On l’a retrouvée là. Les parents filent au commissariat. On m’a dit qu’un taxi viendrait amener la petite, pour pas attendre la police. Vous êtes d’accord ? Il voudrait dire non. Dire qu’il a sa famille, qu’il a déjà sauvé le quota de gens ce soir. Mais la petite lève vers lui de grands yeux mouillés. — Ça te va si on y va ensemble ? Elle acquiesce et serre son lapin plus fort. — Je viens avec vous, précise la femme. Je l’ai retrouvée. Les parents sont déjà au commissariat avec un ami. Il acquiesce, soulagé. Tous installés, la petite à l’arrière, la femme aussi. Il regarde l’heure : 23h10. Le commissariat est à dix minutes, sans animation. Sauf si toute la ville décide d’allumer ses feux, de sortir en voiture. — Tu t’appelles comment ? interroge-t-il en roulant. — Vika, murmure la fillette. — T’inquiète pas Vika, on va voir papa et maman, ils t’attendent déjà. — J’ai pas eu peur, déclare-t-elle fièrement. Je savais juste pas où aller. La femme soupire, derrière. — Le quartier est en chantier, tout est changé, elle s’est perdue. Heureusement, un papier d’adresse en poche. Il opine. Sa mère lui punaisait aussi l’adresse sur lui, petit. Appel – sa femme. — Tu rentres ? — J’amène une petite fille au commissariat. Elle s’est perdue. Silence. — Évidemment. Il n’y a que toi pour ça. — Je peux pas la laisser. Les parents… — Je sais, coupa-t-elle. Je le sais. C’est juste que… Éclats de voix, Sacha s’amuse. — Ils allument les feux d’artifice, dit-elle. On commence sans toi… Vas sauver le monde. — J’essaierai d’arriver à minuit, mente-t-il. — Ne promets rien que tu ne puisses tenir, murmure-t-elle. La communication coupe. Il sent le ressort céder. Plus silencieux, plus résigné. — Désolée de vous retarder, chuchote la femme derrière. — Maintenant oui. Mais ce n’est pas votre faute. Elle ne précise pas. Ils arrivent, la petite silencieuse. Devant le poste, les parents attendent déjà. La mère se jette sur elle. — Vika ! — La petite saute dans ses bras. Le père, paquets aux mains, remercie. — Merci, vraiment, dit-il. Si vous n’aviez pas été là… — Il faut remercier le chauffeur, rectifie la femme. C’est lui. Les deux parents le regardent, les larmes aux yeux. — Merci. Bonne année à vous. — À vous aussi. Regard à la montre : 23h28. La maison à quinze minutes. Si tout va bien – jamais tout ne va bien. Il coupe l’appli. « Vous êtes sûr ? Zone à demande maximale. » « Oui ». — Trop tard, dit-il à voix basse. Mais tant pis. La route du retour flotte. Klaxons, passants, feux d’artifice, toutes distractions possibles. 23h35… 23h40… 23h45. Coincé derrière un bus, puis un feu, puis encore un embouteillage. Radio, vœux en boucle. — Allez, racontez-moi autre chose, grommela-t-il. À 23h50, enfin devant chez lui. Cour en fête, feux, cris de gosses. Il se gare n’importe comment. Grimpe, essoufflé, jusqu’au troisième étage, escaliers bondés. La porte entrouverte. À l’intérieur, la voix du Président a déjà commencé. Il entre. Guirlandes allumées, salades sur la table, mandarines, Sacha à la fenêtre, limonade en main, la femme assise. Ils se retournent tous les deux. — Bah, tente-t-il un sourire. J’avais dit que je serai là. Sacha pointe l’horloge. Onze heures cinquante-sept. — Presque, commente-t-il. Sa femme se lève, attrape une coupe, verse du champagne. — Allez, dit-elle. On a deux minutes pour faire semblant d’être une famille normale. Il s’approche, prend sa coupe. Les mains tremblent encore. A la télé, le Président parle de défis, de famille, de solidarité. — Symbolique, murmure la femme. — Tu m’en veux ? risqua-t-il — Je suis fatiguée, c’est différent. Sacha se rapproche, touche la coupe de son père. — C’est bon, Papa, t’es là au moins. Pas dans ta voiture. Il sourit. — Y a du progrès. Ils trinquent. Le champagne est tiède, mais peu importe. Après les premiers toasts, la télé défile. Ils mangent, silencieux, gênés. La femme questionne Sacha sur les vacances, il répond à peine. Un silence épais flotte entre eux. À un moment, Sacha se lève. — Viens, dit-il à son père. — Où ? — Dans ta pièce. Tu me montres tes aventures d’aujourd’hui. Déconcerté : — Quelles aventures ? — Le dashcam. Je veux voir comment t’as sauvé le monde aujourd’hui. La femme sourit en coin, rien de plus. Ils filent dans son petit bureau, qui sert aussi de débarras. Il branche la carte du dashcam à l’ordi. Sacha s’assoit en tailleur. — Y a rien d’extraordinaire, prévient-il. Juste du boulot. — Justement — la femme enceinte, le papy, l’enfant paumé… la routine. Blâme. Ils défilent les vidéos. Femme enceinte, un mari stressé… Sacha ricane. — Tu râlais en conduisant, t’as vu ? — C’était pour la circulation, pas eux. — Elle t’a pas entendu… Ensuite, le gamin au sac. Sacha, silencieux. — C’était lui, hein ? — Qui ? — Le garçon seul. — Oui. — Il me ressemblait, CM2. Sauf que j’avais un sac Pokémon. Sourire. — La fois où j’ai dû rentrer seul car tu travaillais… Sacha grimace. — Maman a appelé trente fois, on croyait que son portable allait exploser. — Je m’en souviens aussi, acquiesça-t-il. La vidéo du papi. Sacha regarde, silencieux. — Il ressemble à Grand-Père, dit-il doucement. — J’y ai pensé. — Quand tu l’aides à monter, ta tête… on dirait que tu… je sais pas… — On dirait que je suis déjà vieux ? tente-t-il de plaisanter. — On dirait que t’as peur pour lui, coupe Sacha, grave. Silence. — Tu regrettes d’avoir pris toutes ces courses ? Il réfléchit. La question est plus dure qu’elle en a l’air. — Je regrette de n’avoir pas pu être à deux endroits. De vous avoir laissés seuls. Mais si j’avais appuyé sur « refuser »… je m’en serais voulu, sans doute. — Et si c’était moi qui avais eu un souci, ce soir ? Il tressaille. — Ça n’est pas arrivé. — Mais ça aurait pu. Silence. Il finit par avouer : — Je sais pas choisir. Peur de dire non aux autres – peur d’être un mauvais père si je vous dis non à vous. Impossible d’être partout. — Papa, dit Sacha, t’es pas un super-héros. C’est un constat. Surpris : — Je le prends comment ? — Comme un fait. T’es un humain lambda. T’es pas obligé de tout sauver. Mais… hésite— je suis content que t’aies pas laissé cette petite, et le papy, et le garçon. Juste… si tu savais que t’y arriverais pas, fallait juste prévenir. On n’aurait pas attendu comme des glandus. Il hoche la tête. Ça fait mal, mais c’est honnête. — J’ai du mal à vous prévenir, avoue-t-il. Ça me donnerait l’impression d’être un mauvais père, comme si je me l’avouais. Plus facile d’y croire, et de vous le faire croire… — Puis de ne pas arriver. — Voilà. Sacha soupire. — On fait comme ça : la prochaine fois que tu sais que tu ne tiens pas le timing, juste tu le dis. Je serai énervé, Maman aussi, mais ce sera honnête. Marché conclu ? Il regarde son fils. Sérieux, prosaïque. — D’accord. Je vais essayer. — C’est déjà ça. Sa femme appelle : — Vous regardez un film là-bas ? Venez. Le gâteau refroidit. Sacha se lève. — Allez, super-héros, y a encore des feux d’artifice dehors. Il coupe l’ordinateur, se lève. Une seconde face à l’écran noir. Des visages lui reviennent : la femme enceinte, le gamin, le papi, Vika au lapin. Et deux autres : sa femme et son fils, au moment des douze coups. Il comprend : il n’y aura jamais d’équilibre parfait. Toujours quelqu’un attendra. Toujours ce sentiment de ne pas avoir tout fait. Mais peut-être, au moins, cessera-t-il de se mentir. Il retourne dans la pièce. Thé servi, tarte sur la table. Sa femme le regarde. — Alors taxi-man, plan minimum rempli : t’as réussi à être dans le plan quand les douze coups ont sonné. — L’an prochain, j’essaie d’être sur la photo avant. Corrige-t-il : Enfin… je vais essayer. Sacha rigole. — Il y a du progrès. Dehors, salve de pétards. Les vitres vibrent. Tous trois à la fenêtre, à regarder les couleurs éclater sur les toits. Il sent leurs épaules, leur souffle. Un message de l’appli clignote au loin dans la cuisine – il ne va pas voir. Ce soir, la session est fermée. Au moins pour une nuit.