Ma belle-fille est la femme parfaite, mais hier j’ai découvert sous son lit une boîte pleine de coupures de journaux sur moi et ma famille depuis 20 ans.

Ma belle-fille est la femme idéale, mais hier, jai trouvé sous son lit une boîte remplie de coupures de journaux sur moi et ma famille des vingt dernières années.

La poussière dans leur chambre était étrangement légère, presque impondérable. Jai passé un chiffon sur la commode, et un nuage gris sest élevé, scintillant dans un rayon de soleil filtrant à travers les persiennes.

Paul et Hélène étaient partis pour le week-end, et ils mavaient demandé darroser les plantes et de réceptionner une livraison un nouveau filtre à eau. Bien sûr, javais accepté.

Jai toujours été heureuse de les aider. Hélène nétait pas seulement ma belle-fille elle était devenue la fille que je navais jamais eue.

Douce, attentive, toujours les mots justes pour réconforter. Elle rayonnait à côté de mon fils.

Décidant de nettoyer le sol par la même occasion, jai écarté le rideau pour laisser entrer la lumière. Cest alors que je lai vue.

Une simple boîte à chaussures en carton, enfoncée loin sous le lit, presque contre le mur. Sans doute de vieilles affaires quHélène comptait jeter. Ma main sest tendue delle-même pour la retirer et faciliter le ménage.

La boîte était lourde, étonnamment. Une curiosité stupide, inopportune, ma poussée à masseoir sur le bord du lit et à soulever le couvercle. À lintérieur, pas de chaussures, pas de vieilles lettres. Des piles soignées, serrées, de coupures de presse. Certaines toutes récentes, dautres jaunies, sentant le vieux papier et la colle.

Jai pris celle du dessus. Un titre du journal local : *Le jeune chercheur Paul Morel obtient une bourse pour ses recherches.* Larticle était souligné au marqueur rouge. Jai souri.

Oui, cétait il y a six mois à peine, jétais si fière de mon fils.

Mais sous cette coupure, il y en avait une autre, bien plus ancienne. *Lhomme daffaires Laurent Morel ouvre une nouvelle filiale.* Mon mari, quinze ans en arrière. Je me souvenais vaguement de ce jour, des journalistes, des flashes.

Mon cœur a vacillé en découvrant la suivante. Une brève mondaine vieille de vingt ans. *Anne Morel brillait lors dune soirée caritative dans une robe dun créateur local.* Sur la photo, jétais jeune, souriante.

Je les ai parcourues une à une. La victoire de Paul aux olympiades de chimie. Un article sur laccident où mon mari sétait retrouvé dix ans plus tôt il sen était sorti avec des égratignures, mais le titre était tapageur.

Une note sur ma victoire au concours municipal de jardinage. Des dizaines, voire des centaines de fragments de nos vies. Quelquun avait méthodiquement, année après année, constitué une archive de ma famille.

Pourquoi ? Pourquoi Hélène, cette douce fille ensoleillée, gardait-elle tout cela ? Une part de moi refusait dy croire. Un projet ? Un collage pour un anniversaire ? Mais certaines coupures étaient plastifiées, comme pour les préserver à jamais.

Javais toujours cru que ma belle-fille était la femme idéale pour mon fils. Un don du destin, rien de moins.

Mais hier, dans leur chambre, jai trouvé sous le lit une boîte remplie de coupures de journaux sur moi et ma famille des vingt dernières années. Et maintenant, en regardant son visage souriant sur la photo de mariage accrochée au mur, je ne voyais plus quun masque.

La porte dentrée a claqué, leurs voix ont résonné dans le couloir ils étaient rentrés plus tôt.

Et jétais assise par terre dans leur chambre, entourée des fantômes de papier du passé, essayant désespérément de comprendre comment cacher ce que je ne pourrais plus jamais oublier.

La panique ma submergée comme une vague glacée. Jai fourré précipitamment les coupures dans la boîte, sans me soucier de lordre. Le couvercle ne fermait plus correctement un coin dépassait. Les voix se rapprochaient.

Maman, tu es là ? a appelé Paul depuis le salon.

En claquant le couvercle avec force, jai repoussé la boîte sous le lit, tentant de la remettre exactement à sa place dans lombre contre le mur. Je me suis relevée, les genoux meurtris, et ai saisi le chiffon. Mon cœur battait dans ma gorge, métouffant.

Oui, Paul, dans la chambre ! Je finis juste ! ai-je répondu, mefforçant de garder ma voix stable.

La porte sest ouverte. Hélène était sur le seuil. Le même sourire, le même regard chaud. Mais pour la première fois en trois ans de mariage, ce sourire ma glacée.

Anne, vous nauriez pas dû vous donner tant de mal, a-t-elle dit, sa voix coulant comme du miel.

Mais non, Hélène, ça ne me dérange pas. Votre filtre est arrivé, jai signé.

Elle est entrée, suivie de Paul. Il ma serrée dans ses bras, ma embrassée sur la joue, sans remarquer mon état.

Il avait toujours été ainsi un peu distrait, absorbé par ses recherches.

Maman, tu es la meilleure. On ta ramené ton fromage aux noix préféré.

Je me suis forcée à sourire en prenant le paquet. Mes yeux revenaient sans cesse vers Hélène.

Elle a parcouru la pièce dun regard rapide, scrutateur. A-t-elle, ne serait-ce quune seconde, fixé lendroit sous le lit où se trouvait la boîte ?

Nous sommes passés à la cuisine. Pendant quHélène préparait une infusion et que Paul déballait leurs affaires, jessayais de me ressaisir. Il fallait parler, tester le terrain.

Vous savez, jai lu dans les infos quils construisent un énorme centre daffaires à la place de lancienne usine, ai-je lancé avec désinvolture. Ça ma rappelé quand Laurent ouvrait sa première filiale. Les journaux en parlaient, tu te souviens, Paul ? Tu étais petit.

Paul a marmonné, absorbé par son téléphone. Hélène, dos à moi, sest figée un instant. Puis elle sest retournée lentement, me tendant une tasse.

Bien sûr que nous nous en souvenons, a-t-elle dit doucement, mais clairement. Ces événements ne soublient pas. Ils font partie de votre histoire familiale. Et lhistoire, il faut la connaître et la respecter.

Ses doigts autour de la tasse étaient parfaits. Longs, fins, avec une manucure impeccable. Le vernis était dun rouge sang, profond. Exactement comme le marqueur entourant larticle sur la bourse de Paul.

Jai détourné les yeux, sentant des frissons me parcourir. Une coïncidence. Juste une stupide coïncidence. Il existe des milliers de nuances de rouge.

Mais elle a ajouté, me regardant droit dans les yeux :

Je pense que le passé façonne toujours notre présent. Chaque détail, chaque coupure de journal, chaque victoire ou défaite tout forme une grande image. Et il ne faut rien laisser se perdre.

Elle a souri. Et dans ce sourire parfait, aimant, jai vu la grimace dun collectionneur venant de vérifier que sa pièce la plus précieuse était toujours en place.

Les jours suivants, jai vécu comme dans un brouillard. Jai tenté den parler à mon mari.

Laurent, tu te souviens de cet accident il y a dix ans ? Quand tu avais encore lancienne voiture.

Il a levé les

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Ma belle-fille est la femme parfaite, mais hier j’ai découvert sous son lit une boîte pleine de coupures de journaux sur moi et ma famille depuis 20 ans.
Le bonheur volé Elles se croisèrent dans un étroit passage entre deux haies tressées — l’une était l’épouse légitime de Grégoire, l’autre, selon toutes les lois du cœur, aurait dû l’être mais ne l’était pas… C’était un de ces jours mornes d’hiver, où le grand froid force chacun à rester bien au chaud chez soi. «Un mauvais rêve, rien de plus !» songea Tatiana en scrutant attentivement le visage rose de sa rivale. Celle-ci, d’ailleurs, ignorait tout des sentiments de Tatiana. Elle s’appelait Aline. Grégoire avait toujours paru inatteignable à Tatiana, qui n’aurait jamais imaginé qu’Aline — depuis longtemps l’épouse d’Ustinov, mère de ses enfants, grand-mère de ses petits-enfants — puisse occuper cette place. Cela n’aurait tout simplement pas dû se produire ; dans ses rêves, elle voyait souvent cette impossible alternative, mais au réveil, tout reprenait l’allure d’un cauchemar existentiel. «Non, non et non — que Dieu me foudroie si c’est autrement !» pensait Tatiana à chaque fois qu’elle apercevait Aline, de près ou de loin. «Impossible que cette femme vive selon les mêmes lois que nous toutes ! Elle vit sous une loi étrangère, falsifiée ! Avec la sienne bien à elle, elle n’aurait jamais été la femme de Grégoire ! Ni mère de ses enfants ! Ni grand-mère de ses petits-enfants !» Mais le pire, c’est qu’elle ne pourrait prouver à quiconque — à aucune âme vivante — cette substitution. Hurle, plonge-toi dans le lac, brûle tout le village — personne ne verrait, ne croirait, ni ne comprendrait ! Personne ne mesurerait l’ampleur de l’erreur. Personne, sauf elle ! Il existe des gens qui naissent sans mains, sans pieds, aveugles, sourds, muets, fous, difformes, condamnés à mourir jeunes — toutes sortes de malchances ; mais elles sont au moins visibles. Ici, c’était un secret né sourd et muet, connu dans toute la France uniquement de Tatiana Pankratov ! Par là, Aline, droite et élégante sur le petit chemin enneigé, sembla dérouler un mauvais rêve et interrogea Tatiana d’une voix enjouée : — Alors, comment va la vie, Tatiana Pauline ? — Je vis… — Moi aussi, je suis vivante ! — lança-t-elle, se montrant sous toutes ses coutures. — Tu vois bien ! Son visage était pâle… Ici, tout le monde savait : même jeune fille ou en femme mariée, jamais elle ne se couchait sans s’être lavé le visage au petit-lait. Un grand visage blanc, des yeux ronds, un peu globuleux, une pelisse noire bordée de blanc, une écharpe en laine, et des bottes neuves, encore intactes. A la voir ainsi, Tatiana se rappela soudain : dimanche ! Elle avait oublié le jour, mais la toilette d’Aline ne laissait aucun doute : c’était un dimanche de fête. — Et toi, Tatiana Pauline, qu’est-ce qui t’amène dans notre coin du Lac aujourd’hui ? Quel chemin suis-tu ? Tatiana était simplement venue, parce qu’elle n’avait pas vu Ustinov depuis trois jours et voulait regarder les rideaux de la maison : il suffisait de voir les rideaux pour être rassurée sur la vie de Grégoire Ustinov. Du bon côté de la haie, on apercevait les deux fenêtres donnant sur la cour ; Tatiana n’y jeta pas un regard, mais Aline, elle, lança un coup d’œil rapide et demanda de nouveau : — Où mène ton chemin ? — Oh… comme ça… Aline sourit. — Et ton homme, Michel ? Il va bien ? On ne l’entend plus guère… — Il va… — soupira lourdement Tatiana. — Toujours pareil : il bricole le perron, fabrique quelque objet en bois. Il vit paisiblement, Michel. Rien à dire… — Puis, faisant brusquement un pas vers Aline, elle demanda d’une voix forte et pressante: — Et Ustinov, Grégoire Léon ? Toujours absorbé par ses responsabilités ? N’importe quelle autre femme se serait déjà fâchée, aurait hurlé : «Ah, la perfide ! Tu t’acoquines avec mon homme ! Tu rôdes la nuit, tu épies sous ses fenêtres, tout ça alors que ton mari vit encore — au vu et au su de tous !» Même aux pauvres veuves on ne pardonnait pas de telles choses ici — et encore moins à une femme mariée ! Mais Aline n’en fit rien. Un instant, son visage se fit sombre, mais aussitôt deux flocons humides vinrent se perdre sur ses joues, y glissant comme des larmes, lavant toute trace de ressentiment… Elle était toujours aussi belle, élégante, et surtout… bonne. Elle demanda simplement : — Grégoire Léon ne passe-t-il pas presque chaque jour à la mairie avec toi ? Ce serait à toi de savoir pour lui. — Oui, mais cela fait trois jours qu’on ne l’a pas vu à la mairie… En vérité, chez Aline, il y avait ce qu’il fallait pour devenir la femme d’Ustinov Grégoire. Et elle l’était devenue. Ce qui rendait Tatiana encore plus anxieuse, la faisant regretter de ne pas provoquer chez Aline un cri, un scandale, une colère. — Grégoire Léon a toujours été occupé, — expliqua Aline. — Que ce soit à la mairie ou dans ses comités, il n’a jamais passé un jour de sa vie, même jeune, sans labeur et sans souci. Père, grand-père… — Et ce n’est pas ennuyeux, une telle vie ? Trop de sérieux, trop de sollicitude ? Aline haussa simplement les épaules, puis, après un silence, raconta : — Évidemment, parfois c’était monotone ! Nous, jeunes mariés, on aurait dû sortit, faire la fête, mais Grégoire pensait toujours au jardin, à ses livres, à ses cahiers. Tous les dimanches, pareil… — Mais pourquoi l’as-tu épousé, alors, ce sérieux ? Étrange comme cette conversation était née, mais elle continua, Aline répondant d’une voix égale : — C’est mon père qui m’a appris ! Paix à son âme. Il m’a dit : «Tu t’ennuieras un peu, mais tu le regretteras pas, je t’assure.» — Et tu as écouté ? — Oui. Après deux ans, son caractère m’a paru tout à fait agréable. J’en ai vu, des maisons où c’était l’enfer ! Des femmes battues, des disputes, des beuveries… Ici, jamais Grégoire Léon ne ferait ça ! — Une vie facile, pas vraiment féminine… — Bien au contraire ! Et je t’assure : j’ai mérité cet homme. Il a pris de l’assurance avec l’âge, Grégoire, du crédit, du respect. Pourtant, à l’époque, il n’était rien, on ne le remarquait pas. Aucune fille ne s’intéressait à lui ; il lisait ! Mais moi, merci à mon père ! Ensuite, d’autres femmes s’en mordaient les doigts, mais trop tard ! Les occasions étaient passées ! Elle se mit à rire, amicale et sage, devant la jeune et naïve Tatiana. Voilà quelle était Aline, non pas en rêve, mais en vrai ! Puis elle tira doucement Tatiana par la manche et l’invita à sortir du chemin pour l’accompagner en souriant, tout en se rappelant la joyeuse époque de la chasse aux champignons où elle était la première fiancée du village, perchée sur ses hauts talons jaunes le dimanche. C’était à l’époque où le père de Tatiana, pour une bouteille de vodka et une paire de vieilles bottines, l’aurait donnée à n’importe qui ; où elle dissimulait un couteau pointu au mollet pour se défendre des prétendants indésirables. Voilà comment la toute première fiancée du village voyait la vie du haut de ses talons : Grégoire n’était à ses yeux qu’un bon à rien, elle l’acceptait à la rigueur, par dépit ! Elle ne remarquait pas que toutes les filles lorgnaient Grégoire, que tous les gars l’admiraient, tandis que Tatiana n’osait même pas regarder Grégoire en face. Illustration : A. Riabouchkine Et maintenant, toutes deux avançaient paisiblement côte à côte, fières et belles, comme de vieilles amies inséparables. L’une n’avait jamais trébuché sur ses talons hauts. L’autre, celle sans talons, marchait pourtant à son côté, tout aussi digne, émerveillant la rue dominicale du village, peu animée mais très observatrice. Bientôt, Tatiana ovationna Aline d’un bras, lui sourit : — Tu m’invites pas à entrer chez toi, Aline ? Je n’ai jamais mis les pieds dans la maison des Ustinov ! Aline se troubla. Elles firent encore quelques pas, puis, arrivée devant le portillon des Ustinov, Aline souleva le loquet au bout d’une lanière de cuir toute neuve. Voilà la cour ! Voilà le perron ! Voilà la maison ! Cet homme vivait comme tout le monde : une grande cuisine avec une table sous les icônes, un fourneau, une étagère garnie de livres derrière une vitre, un bric-à-brac d’enfants partout, la fille d’Ustinov, Élise, enceinte et les bras chargés de travaux de couture, qui salua Tatiana d’un hochement de tête étonné : «Que vient faire Tatiana Pankratov chez nous ?» La pièce d’à côté était pleine de ces objets qu’on ne retrouvait guère dans toutes les maisons du village : ici des livres, derrière les vitres d’une armoire. Tatiana avait vu davantage de livres, mais dans une maison de maîtres, où jeune, elle avait été servante. Elle y avait appris à lire, fascinée par l’infinité des rayonnages. Lorsque le jeune maître avait tenté de profiter d’elle, tout avait basculé ; elle décida alors avec son frère de quitter la Russie centrale, pour partir à pieds en Sibérie… Mais son frère mourut sur la route et jamais elle n’atteignit la terre de gens bons à laquelle elle rêvait. En voyant les livres chez Ustinov, Tatiana ressentit un pincement de regret : il avait tout découvert grâce à ses lectures, ce que la vie ne lui avait pas permis d’apprendre ! Pourtant, il aurait pu partager ce savoir avec elle ! Peut-être l’avait-il fait avec Aline ? Aline ôta son châle, ses bottes, tout en disant : — Mets-toi à l’aise… — Mais Tatiana, s’asseyant sur le banc du poêle, gardait les yeux sur les livres. Aline ajouta : — Laisse-la… Qu’elle lise, tant mieux ! D’autres auraient brûlé ces cochonneries de livres pour empêcher leur homme de rêvasser ; moi non ! Il y a moins d’aisance, mais pas de reproches. On a bien assez de disputes avec le gendre ! Laisse-les, ces bouquins ! Ils ne font pas tant de mal… Allez, installe-toi, Tatiana ! C’est alors que surgit le chien Baron, sale, tremblant, avec de la boue sur tout le corps. Aline le chassa : — File d’ici, vilain ! Pas question de rentrer ! — Mais il resta au sol, tressaillant et, tête levée, se mit à hurler d’un gémissement tragique. — Et le maître ? — demanda aussitôt Tatiana. — Grégoire Léon est-il là ? Elle craignait plus que tout de croiser Ustinov chez lui – ne sachant que lui dire, ni comment le saluer. Mais soudain, une peur plus grande, glaciale, s’empara d’elle, et elle demanda encore, affolée : — Où est-il ? Où est le maître ? Aline, loin de s’alarmer, rougit d’une gêne involontaire envers sa visiteuse, se détourna pour menacer Baron à nouveau. — Il est dans la forêt, notre maître, Léon ! Si tu veux tant le savoir — à cheval depuis l’aube… — Mais Baron, sans cesser de hurler, restait prostré. Tatiana s’agenouilla près du chien et découvrit sur sa fourrure une large tache sanglante. — Du sang ! Ce n’est pas à Baron, il n’a pas de blessure ! — Alors de qui ? — demanda Aline. — Peut-être… de Grégoire Léon… — sanglota Tatiana. Aline s’emporta : — Tu cherches ça, évidemment ! Chère invitée ! Chérie de tous les scandales ! — Puis elle jeta le tisonnier, poussa le chien du pied, et quitta la pièce pour s’isoler. Des flocons s’étalaient sur la vitre, comme si quelqu’un voulait entrer furtivement… Mais, songeait Tatiana, là-bas, dans la forêt, il n’y avait ni douceur, ni précaution : seule dominait la cruauté, sourde et indifférente à toute douleur. La fille Élise, effrayée, surgit de la chambre : — Malheur ! La chienne sent la catastrophe, papa a eu un accident ! Tatiana la saisit par les épaules : — Sur quel cheval Grégoire est-il parti ? Et quand ? — Sur la Moka, la maline ! Mais on n’a plus de chevaux ici, tous partis… Que des tuiles, rien d’autre ! — Et la pauvre Élise, blottie contre son ventre énorme, se mit à pleurer. Tatiana, sans plus écouter, se précipita hors de la maison. Quand Michel, son mari, la retrouva dehors à atteler la jument, il s’étonna : — Où cours-tu comme ça ? Il va faire nuit. — Il le faut ! — répondit-elle. — Ouvre donc la porte ! *** Le visage d’Ustinov apparut à Tatiana blanc comme neige, et ce n’est qu’en l’entendant murmurer «Qui va là ?» qu’elle comprit qu’il était vivant. Il demanda : — Quel cheval j’ai ? Mon Miro ? Vraiment mort ?! — Oui, il est mort ! — répondit Tatiana, fondant en larmes. Elle ignorait s’il survivrait lui-même, tellement sa voix était faible, lointaine. — Comment as-tu pu les repousser, Grégoire ? — Si j’avais su… J’en ai eu deux, les autres ont fui. Il montra du bras, d’un geste déchiré, le loup abattu près de lui. Un autre sanglant sillage disparaissait dans la forêt. Ustinov porta la main à la sienne, lui fit toucher le museau froid du cheval. Le sang dégoulinait encore des narines du pauvre animal… — Il est vraiment mort ? — Oui. Comme s’il ne la reconnaissait qu’à cet instant, Ustinov s’étonna : — Tatiana ? Que fais-tu là ? — Elle ne répondit pas. Il répéta : — D’où viens-tu ? C’est étrange… — Étrange ? Je ne devrais pas être ici, hein ? Une autre que moi devrait l’être, non ? Mais il n’y en a pas, Grégoire, jamais ! Et il n’y en aurait jamais ! Jamais ! — Et Miro ? On l’abandonne ? — Il est froid ! — Moi aussi, je le suis ! Tout à fait ! — Tu mens ! Pas tout à fait, sinon je vous laisserais tous deux là, et me glacerais avec vous ! Mais tant qu’il me reste une goutte de chaleur, je la prendrai pour moi ! Personne d’autre ne l’aura ! — Et elle l’allongea dans le traîneau et ordonna à la jument : — Allez ! Tire ! Tire donc, tant que tu es vivante ! Baron hurla : lui non plus ne voulait pas abandonner Miro, léchait son museau, tombait au sol, refusait d’y croire. — Et ton dos, Grégoire ? — interrogea Tatiana en fouettant la jument… — Sain… — Le ventre ? — Aussi… — Les jambes ? — La droite, griffée au-dessus du genou… Où m’emmènes-tu, Tatiana ? — T’en as pas assez, Ustinov ! Pas assez souffert ! Faudrait qu’on t’arrache la langue ! — Tu es folle, Tatiana ? Pourquoi ça ? — Pour que tu ne demandes pas où je t’emmène ! Que tu te taises et me suives partout, même dans mon lit, et là, ce sera moi l’infirmière ! Voilà comment je m’occuperai de toi, car il est temps que cela change ! — Tu es sérieuse, Tatiana ? Tu es folle ? — On a assez joué à la vérité interdite, à ce qui n’est pas permis ! Assez ! Il est temps : j’emmène ce qui est à moi ! Je dirai : j’ai ramassé ce qui m’appartenait en forêt, récupéré mon bien perdu ! Tu n’as jamais rien compris, Grégoire, mais cette fois je n’écouterai pas ! Assez ! Aujourd’hui, c’est moi l’infirmière, voilà tout ! — Écoute-moi, ce n’est pas raisonnable, Tatiana… — Assez ! J’en ai assez entendu ! Toute ma vie, j’ai tendu l’oreille à tes «ce n’est pas possible». Terminé ! Ils avancèrent comme ça, bringuebalant dans l’obscurité, sous la lumière hésitante de la lune, puis Baron se mit à aboyer et courut devant. Ustinov souffla : — C’est sur la Solonge qu’on arrive, Tatiana. Je reconnais le ton de Baron… Tatiana arrêta la jument, tout se tut. Baron aussi, devant, s’immobilisa. Ustinov songea : «Aline ?» Mais il ne pouvait y croire. Tatiana aussi se rappela la pelisse d’Aline, l’écharpe d’Orenbourg, son visage calme au regard bleu. «Se pourrait-il que ce soit elle ?… Impossible !» Ils attendirent en silence — qui allait apparaître ? C’était Alexandre, le gendre de Grégoire. Il s’arrêta à une dizaine de mètres : — Qui va là ? — demanda-t-il. — C’est vous ? Baron aboya : «Mais, Alexandre, tu ne reconnais pas le maître ?» Mais Ustinov garda le silence. Tatiana aussi. — Qui ? — répéta-t-il, inquiet. — C’est moi ! — finit par dire Ustinov. — Pourquoi ne répondez-vous pas quand on vous appelle, papa ? — Il reconnut alors Tatiana. — Tatiana Pauline, c’est toi ? D’où ramènes-tu papa ? — Je le ramène du malheur. — De quel genre ? Et Miro alors, où est-il ? — C’en est fini pour lui… Et moi-même, je suis sérieusement blessé. Qui t’a envoyé ? — Élise m’a envoyé, j’étais chez des amis. Papa, restes-tu dans ce traîneau ou passes-tu dans le mien ? — Il piqua son cheval, s’approcha, reconnut Tatiana. Ustinov fixa Tatiana, pesant dans ce choix — resterait-il avec elle, bravant les commérages, officialisant leur histoire ? Ou… — Je vais dans le mien… — répondit-il en se détournant. Alexandre s’empressa de transférer son beau-père, sans dire un mot à Tatiana, et tous repartirent vers la maison. Et Tatiana, en larmes, demanda tout bas : — Et moi, alors ?… Moi, alors ?