J’ai invité toute ma famille à dîner et leur ai servi une belle assiette vide avec un motif. Seule ma petite-fille a reçu un plat complet.

Javais invité toute la famille à dîner et posé devant chacun une belle assiette, vide, ornée dun motif délicat. Seule ma petite-fille eut droit à un plat rempli.

Élisabeth de Montclair enveloppa la table dun regard lourd, omniscient.

Tous étaient là. Son fils, Sébastien, avec sa femme, Aurélie. Sa fille, Amélie, accompagnée de son mari, Théo. Et puis Catherine, sa petite-fille fragile comme un roseau, avec des yeux attentifs que les adultes prenaient à tort pour de la peur.

Lair sentait la naphtaline des costumes de cérémonie et largent froid.

Les serveurs, gantés de blanc, disposèrent les assiettes en silence. Porcelaine fine, bordure bleu roi rehaussée dun motif doré. Parfaitement, ostensiblement vides.

Seule Catherine avait devant elle un repas complet un pavé de saumon rôti, des asperges amères, une sauce crémée aux herbes. Elle se recroquevilla, comme si ce dîner était sa faute.

Sébastien fut le premier à craquer. Son visage soigné vira au pourpre.

Mère, quelle est cette comédie ?

Aurélie lui posa une main couverte de bagues sur le bras.

Sébastien, je suis sûre quÉlisabeth a une bonne raison.

Je ne comprends pas, murmura Amélie, passant de son assiette vide au visage impénétrable de sa mère. Théo se contenta de sourire avec mépris.

Élisabeth saisit lentement son verre de cristal.

Ce nest pas une comédie, mes enfants. Cest un dîner. Un dîner juste.

Elle désigna lassiette de Catherine.

Mange, ma chérie. Ne sois pas gênée.

Catherine prit sa fourchette dune main tremblante mais ne toucha pas à la nourriture. Les adultes la regardaient comme si elle leur avait volé leur part.

Élisabeth but une gorgée de vin.

Jai décidé quil était temps de dîner honnêtement. Aujourdhui, chacun aura ce quil mérite.

Elle fixa son fils.

Toi qui prêches toujours la justice et le bon sens, le voilà, ton bon sens. Dans sa forme la plus pure.

Les veines de Sébastien saillirent.

Je ne participerai pas à cette mascarade.

Pourquoi pas ? sourit Élisabeth. Le plus intéressant commence.

Sébastien repoussa sa chaise. Son costume griffé tendait sur ses épaules massives.

Cest humiliant. Nous partons.

Assieds-toi, Sébastien.

La voix était calme, mais il se figea. Il ne lavait pas entendue ainsi depuis lenfance, avant dapprendre à demander de largent comme une faveur.

Il se rassit.

Humiliant, Sébastien ? Cest dappeler ta mère à trois heures du matin depuis un tripot clandestin pour quelle éponge tes dettes, de peur quAurélie ne lapprenne. Puis de te vanter à table dêtre un homme daffaires prospère.

Aurélie retira sa main comme brûlée. Son regard devint tranchant.

Ton assiette est vide parce que tu manges toujours dans la mienne, continua Élisabeth. Tu prends, mais ne rends jamais. Ta vie entière est un prêt que tu ne comptes pas rembourser.

Elle se tourna vers Aurélie, qui arbora soudain un masque de compassion.

Élisabeth, nous vous sommes si reconnaissants

Ta gratitude a un tarif, Aurélie. Tes visites coïncidaient toujours avec larrivée des nouvelles collections chez Dior. Ce collier que tu caches sous tes cheveux, je lai reconnu. Drôle de coïncidence, non ?

Le masque se fissura.

Élisabeth regarda Amélie, qui pleurait en silence.

Maman, pourquoi ? Quai-je fait ?

Rien, ma chérie. Absolument rien. Pour moi.

Elle laissa les mots pénétrer.

Quand jai eu une pneumonie le mois dernier, ton coursier a apporté un bouquet. Magnifique. Cher. Avec une carte imprimée. Tu nas même pas pris la peine de signer. Jai appelé cinq fois. Tu nas pas répondu. Trop occupée à jouer la bienfaitrice ?

Théo posa une main sur lépaule de sa femme.

Vous dépassez les limites.

Et toi, Théo, les respectes-tu ? dit Élisabeth. Cinq ans de mariage, et tu ne sais toujours pas que je suis une de Montclair, pas une Durand ? Pour toi, je ne suis quun compte en banque anonyme.

Théo croisa les bras, dégoûté.

Pendant ce temps, Catherine restait immobile devant son assiette. Le saumon refroidissait.

Et Catherine, dit Élisabeth, la voix adoucie. Son assiette est pleine car elle est la seule à ne pas être venue la main tendue.

Elle sortit de sa poche une broche usée en forme de muguet.

Elle la trouvée aux puces. Avec tout son argent de poche. Elle a dit que ça lui rappelait la fleur sur ma vieille robe, dans cette

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J’ai invité toute ma famille à dîner et leur ai servi une belle assiette vide avec un motif. Seule ma petite-fille a reçu un plat complet.
Tu restes la meilleure La noce a fait grand bruit dans le village : Dasha et Germain se sont mariés. Le mariage à la campagne, chez nous en Bourgogne, c’est toujours une fête pleine d’entrain, qui s’étire jusque tard, les amateurs de bonne chère et de chansons traînant encore aux coins de rue ou sur le banc devant la maison du voisin. Après tout, il ne faut qu’un prétexte pour célébrer. Dasha et Germain se sont installés tout de suite à part, dans la maison de la grand-mère de Germain. Germain travaille comme chauffeur sur une camionnette, rapportant des marchandises de Dijon dans les deux petites épiceries du village. Germain n’a pas attendu longtemps pour demander la main de Dasha, il savait déjà que cette fille discrète et adorable ferait une épouse attentive. Deux mois de fréquentation et, un soir, il se lance pendant une promenade sous les platanes : — Dasha, et si on se mariait ? — Déjà ? Si vite ? — Pourquoi attendre ? On se connaît depuis le lycée, même si moi j’ai eu le bac deux ans avant toi. Alors, tu dis oui ? — Oui ! a-t-elle répondu, rayonnante. La mère de Dasha, surprise par la rapidité de la demande, la met en garde : — Ma fille, Germain veut t’épouser bien vite, j’en viens à douter de son amour… Et toi, comment tu l’aimes ? — Il me plaît, maman. — Bon, l’essentiel c’est que tu ne te trompes pas, un mari doit être un mur solide. Dernièrement, au village, tout le monde a remarqué que Michel, le fils de Taïsia, buvait plus que de raison. Un gars sérieux, un peu timide, mais maintenant il traîne avec des copains portés sur le vin et la paresse : — Taïsia, ton Michel tourne mal, s’inquiètent les voisins. — Va finir par perdre sa place de conducteur de moissonneuse. Des semaines durant, Michel n’était jamais sobre. Sa mère se désolait, en vain. Quand vient le temps des récoltes, il n’est pas au rendez-vous, on le licencie alors qu’il connaissait la machine comme sa poche. — Qu’est-ce qui est arrivé à ton Michel ? demande la grand-mère Yvonne, — je l’ai vu encore ivre… Il était pourtant si gentil, il ne tient plus debout. Taïsia ne comprend pas ce qui ronge son garçon. Un jour, en rentrant, elle l’entend sur le divan, marmonnant : — Dasha… pourquoi tu l’as épousé lui… pourquoi… moi je t’aime… — Seigneur, ce serait à cause de Dasha la factrice que tout ça arrive ? — Personne ne savait que Michel aimait Dasha, il n’avait jamais osé s’approcher des filles… Le même jour, Dasha passe livrer le courrier, Taïsia l’accoste devant la porte : — Dasha, tu l’as laissé tomber pour Germain, et mon fils en souffre, tu savais ? Peut-être que ça le fait boire, pourquoi tu lui fais ça ? Dasha est interdite : — Tatie Taïsia, je comprends pas, Michel ne m’a jamais courtisée… — Je t’ai entendu, il t’aime… Il est trop timide pour te l’avouer, alors il se noie dans le vin. — Je ne savais pas, vraiment, je te jure… Jamais il ne me l’a montré… — Il était trop réservé… — Je vais lui parler, tatie, promis. Deux jours plus tard, Dasha croise Michel et ses amis sur les troncs d’arbres du bord de route. — Eh bien, Michel, tu te démènes ici ? Faut qu’on parle. Quand les copains filent, elle s’assied à côté de lui : — Depuis quand ça a commencé ? — Quoi ? — Tu m’aimes… — Comment t’as su ? — J’ai deviné… Depuis quand ? — Depuis le lycée… Dasha n’en revient pas, elle n’avait rien remarqué. Un silence. Puis elle dit : — Michel, lorsqu’on aime, on veut le bien de l’autre. Tu fais du mal à ta mère et à toi-même, pourquoi t’abîmer ainsi ? Réveille-toi, tout le village le voit. Rends-toi service à toi et à Taïsia… — Je sais mais c’est dur… — Michel, sois fort, remets-toi. Et regarde-moi bien : je ne suis pas un modèle de beauté, des jambes tordues, mauvaise maîtresse de maison, toujours du désordre, pourquoi m’aimer autant ? Tu rencontreras l’amour un jour, tu seras heureux, laisse un peu de paix à ta mère. Dasha reprend sa tournée, Michel la regarde partir, le cœur serré. — Tu restes la meilleure, tu te sous-estimes… murmure-t-il. En passant devant l’épicerie, elle remarque la camionnette de Germain. — Bizarre, il devait être en ville… À l’intérieur, elle surprend Germain embrassant Tatiana, la vendeuse. Ils se redressent, confus. — On parlera à la maison, dit Germain. — Mais au fond, tu tombes bien… sourit Tatiana, — ça devenait fatiguant de se cacher… On s’aime depuis longtemps, j’ai trompé Germain une fois et il a épousé Dasha par dépit… Notre amour, lui, ne l’a jamais quittée… — On discutera à la maison, tente Germain. — Inutile, j’ai compris… Dasha quitte la boutique, bouleversée. Sa mère la console : — Je t’avais prévenue, Dasha… tu peux toujours réparer une erreur, tout ira mieux. La nouvelle du divorce circule d’abord dans la boulangerie, puis partout : tout le village savait que Germain la trompait avec Tatiana, sauf Dasha, comme d’habitude… Dasha demande le divorce. Taïsia rapporte à Michel : — Dasha divorce, Germain l’a trompée avec Tatiana… Il faut te relever, retrouver du travail ; ton patron m’a promis qu’il te reprendrait, il voit que tu as arrêté l’alcool. — Maman, je savais pour Germain… Je n’aurais pas pu dire cela à Dasha, elle ne m’aurait pas cru… Bientôt, la rumeur court : — Vous avez appris ? Michel va épouser Dasha la factrice. Bientôt, la noce ! — Yvonne la grand-mère jubile. Taïsia, ravie, a rajeuni de dix ans. Bonne décision, Dasha sera heureuse, Michel a laissé tomber la bouteille, c’est l’amour qui le sauve, dit la voisine. — Germain et Tatiana, ils iront bien ensemble mais il regrettera, tu verras… pronostique Yvonne. Michel rentre chez lui, Dasha prépare le dîner, gâteau, tout est impeccable. Il la regarde : — Eh bien, tu disais que tu n’étais pas une bonne maîtresse de maison… — Je suis pénible, Michel, et maladroite ! — rit Dasha. Mais Michel admire la cuisine rangée : — Tu sais, j’ai toujours su que tu étais la meilleure. — Michel, tu sais quoi ? Je suis enceinte ! — lance-t-elle. — Tu es sérieuse ? Mais quelle joie ! Je l’ai toujours dit : tu es la meilleure ! — Il l’embrasse, fou de bonheur. Dasha donne naissance à une fille, puis un fils trois ans plus tard. Tout le monde est heureux, surtout Taïsia, la belle-mère, qui couve les petits et sa bru de tendresse. La vie suit son cours, toute paisible au village.