J’ai offert un déjeuner à une petite fille trempée devant le supermarché — Deux jours plus tard, on a frappé à ma porte

**Journal dun homme 15 novembre**

Aujourdhui, jai acheté un repas à une petite fille trempée devant lépicerie. Je croyais simplement aider une enfant égarée à retrouver sa mère. Mais deux jours plus tard, quand on a frappé à ma porte, jai compris pourquoi nos chemins sétaient croisés sous cette pluie.

Jai soixante-sept ans et je vis seul. Mes deux fils sont mariés, occupés par leurs vies, et leurs visites sont rares. Je vois mes petits-enfants surtout par écran interposé. Mon ex-femme et moi avons divorcé il y a vingt ans, et bien que nous ayons tourné la page, le silence de la maison pèse certains soirs.

Après avoir quitté lenseignement en CP il y a trois ans, jimaginais mhabituer au calme. Mais après quarante ans de rires, de genoux écorchés et dodeur de craies, le vide résonne étrangement.

Je moccupe comme je peux : promenades matinales dans le quartier, jardinage quand le temps le permet, courses au marché. Pourtant, quand je vois un enfant en détresse, quelque chose en moi séveille. Un réflexe qui ne sest jamais éteint, même après des années à sécher des larmes et à nouer des lacets.

Un après-midi, après un rendez-vous chez le docteur Lambert, je me suis arrêté à lépicerie pour acheter de quoi dîner. Le ciel était gris, une bruine fine tombait sur Paris. Alors que je poussais mon caddie vers lentrée, prêt à courir sous la pluie, jai aperçu une petite fille près des distributeurs.

Elle devait avoir six ou sept ans. Son manteau était trempé, ses cheveux noirs collés à ses joues rondes. Elle serrait contre elle une peluche de chat, comme si cétait la seule chose chaude au monde. Le jouet était aussi mouillé quelle.

Elle avait lair perdue et effrayée.

Je me suis approché, me penchant légèrement pour ne pas lécraser de ma taille.

« Ma puce, tu attends quelquun ? » ai-je demandé doucement.

Elle a hoché la tête sans me regarder. « Maman est partie chercher la voiture », a-t-elle murmuré.

« Daccord, ma chérie. Ça fait longtemps ? »

Elle a haussé les épaules, son petit corps frissonnant sous le manteau imbibé.

Jai scruté le parking, cherchant une mère affolée. Mais la pluie redoublait, et les rares passants couraient vers leurs voitures, leurs parapluies luttant contre le vent.

Les minutes ont passé. Aucune voiture nest arrivée. Aucune mère na surgi du magasin en hurlant son nom. Seule la pluie, froide et implacable.

La petite fille grelottait maintenant. Je ne pouvais pas la laisser là. Mon instinct de père et denseignant me disait que quelque chose nallait pas.

« Viens avec moi à lintérieur », ai-je proposé. « On va attendre ta maman au sec, daccord ? »

Elle ma dévisagé, comme pour chercher une raison de me faire confiance. Puis elle a acquiescé et ma suivi.

Je lai emmenée au rayon traiteur et lui ai acheté un sandwich et une brique de jus.

Quand la caissière lui a tendu le sac, elle a levé ses grands yeux vers moi et a soufflé : « Merci. »

« Je ten prie, ma puce. Comment tu tappelles ? » ai-je demandé en nous asseyant près du café.

« Aurélie », a-t-elle chuchoté en déballant son sandwich avec précaution.

« Cest un joli prénom. Moi, cest Gérard. Tu vas à lécole près dici, Aurélie ? »

Elle a hoché la tête sans répondre. Son regard me troublait trop calme, trop sage pour son âge.

Elle a mangé lentement, tandis que je surveillais lentrée, espérant voir une mère affolée. Personne nest venu. La pluie continuait, et Aurélie restait silencieuse.

« Ta maman a un portable ? » ai-je suggéré. « On pourrait lappeler ? »

Elle a secoué la tête. « Elle a dit dattendre. »

La façon dont elle la dit ma serré la poitrine. Je me suis levé pour prendre des serviettes, et quand je me suis retourné elle avait disparu.

Comme ça. Sans un mot. Évanouie entre les rayons.

Jai fouillé le magasin, interrogé les employés. Madame Lefèvre, à la caisse, lavait vue filer par la porte.

Quand jai atteint le parking, elle était partie. Aucune trace.

Je me suis dit quelle avait dû retrouver sa mère. Mais cette nuit-là, allongé dans mon lit, jai repensé à ses mains pâles, à sa voix douce, à ce chat en peluche pressé contre elle.

Plus tard, en parcourant Facebook, jai réalisé que notre rencontre nétait pas un hasard.

Une publication dun groupe local ma glacé : une alerte enfant disparu. La photo montrait une petite fille aux mêmes joues rondes, aux mêmes cheveux noirs, tenant la même peluche.

« Mon Dieu », ai-je murmuré.

Le texte indiquait : « Aurélie, six ans. Disparue il y a une semaine près du centre-ville. Toute information doit être signalée à la police. »

Jai su immédiatement. Ce nétait pas une coïncidence.

Mes mains tremblaient en composant le numéro indiqué. Un homme a répondu au deuxième coup de sonnerie.

« Brigadier Morel. Que puis-je faire pour vous ? »

« Je lai vue, ai-je dit, haletant. La fillette disparue Aurélie. À lépicerie de la rue de Rivoli. Je lui ai offert à manger, mais elle a disparu avant que je puisse alerter qui que ce soit. »

Il ma questionné en détail : son apparence, ses vêtements, ses paroles.

« Vous avez bien fait dappeler, a-t-il conclu. Nous allons envoyer des patrouilles. Si elle est dans le secteur, nous la retrouverons. »

« Elle était si calme Trop pour une enfant perdue. »

« Cest fréquent, a-t-il expliqué. Parfois, les enfants se ferment pour se protéger. Merci. Cela pourrait nous aider. »

Cette nuit-là, je nai pas dormi. Chaque craquement de la maison me faisait sursauter. Je revoyais son regard trop vieux pour son âge.

Deux jours plus tard, on a frappé à ma porte.

Il faisait soleil. À travers lœil-de-bœuf, jai vu une femme sur le perron, serrant une petite fille dans ses bras. La même enfant. La même peluche.

Mes doigts ont tremblé en tournant la clé.

« Vous êtes Gérard ? » a demandé la femme dune voix brisée. Ses yeux cernés trahissaient des nuits blanches.

« Oui. »

« Je suis Élodie, a-t-elle dit, des larmes coulant sur ses joues. Je voulais vous remercier. Sans votre appel, ils ne lauraient peut-être jamais retrouvée. »

Jai eu du mal à respirer. Ma gorge sest nouée.

Élodie a ajusté Aurélie dans ses bras. « On peut entrer ? Il faut que je vous raconte. »

Je les ai fait asseoir dans le salon. Élodie a tout expliqué, Aurélie blottie contre elle, toujours agrippée à son chat.

« Mon ex-mari la enlevée, a-t-elle avoué. Il ma dit quil lemmenait prendre une glace une heure seulement. Mais il a disparu. Jai appelé la police, mais ils navaient aucune piste. »

« Comment est-elle arrivée à lépicerie ? »

« Il sest arrêté pour faire le plein. Aurélie a entendu quil parlait de quitter la région. Elle a eu peur et sest échappée quand il est entré payer. Elle a erré pendant des jours, terrifiée, dormant dans des recoins, se nourrissant de miettes. »

Mon cœur sest brisé en imaginant cette frêle silhouette seule dans le froid.

« La police la trouvée dans une ruelle, a poursuivi Élodie. Elle leur a parlé dun homme gentil qui lui avait offert à manger. Ils ont vérifié les caméras, et elle vous a reconnu. Cest comme ça quils ont eu votre adresse. »

Jai regardé Aurélie. « Pourquoi as-tu fui, ma puce ? »

Sa voix était à peine audible. « Javais peur. Mais je me souvenais de votre visage. Vous ressembliez à mon maître décole. »

« Elle ne faisait plus confiance à aucun adulte, a ajouté Élodie. Sauf à vous. »

Puis elle a sorti un paquet de son sac.

« Ce nest pas grand-chose, mais prenez ceci. Nous lavons préparé hier. Pour vous remercier davoir sauvé ma fille. »

Cétait une tarte aux pommes, encore tiède, enveloppée dans un torchon à carreaux.

« Ce nétait pas nécessaire. »

« Si, a insisté Élodie. Vous auriez pu passer votre chemin. Mais vous lavez vue. »

Je les ai invitées à prendre le thé. Aurélie a bu son jus dans un vieux verre de Disney, gardé depuis lenfance de mes fils. Nous avons parlé de choses simples : ses couleurs préférées, le nom de son chat en peluche (Monsieur Minou), ce quelle aimait à lécole. Elle a même soumis.

Pour la première fois depuis des années, ma maison ne semblait plus vide. Elle vibrait de rires enfantins et de gratitude maternelle.

Quand elles sont parties, Élodie ma serré fort.

« Vous mavez rendu ma fille, a-t-elle murmuré. Je noublierai jamais. »

Je les ai regardées monter en voiture, Aurélie agitant une dernière fois la main avant de sinstaller sur son rehausseur. En refermant la porte, jai ressenti quelque chose que je navais plus éprouvé depuis longtemps.

La paix. Une paix profonde.

Jai coupé une part de tarte et me suis assis près de la fenêtre, la lumière filtrant à travers les arbres.

Parfois, un simple geste change une vie. Et parfois, quand on croit aider autrui, cest soi-même que lon sauve de sa solitude.

Ce jour-là, devant lépicerie, je croyais offrir un repas à une enfant perdue. En réalité, je retrouvais ma raison dêtre me rappelant pourquoi javais enseigné quarante ans, pourquoi chaque vie compte, et pourquoi remarquer les âmes silencieuses peut tout changer.

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J’ai offert un déjeuner à une petite fille trempée devant le supermarché — Deux jours plus tard, on a frappé à ma porte
— C’est mon appartement, maman ! Et je ne veux pas que ton compagnon vienne y vivre ! — Fais-le interner chez les fous, Sima. Il est dingue, ton gars ! Et puis franchement, pourquoi un gamin de seize ans devrait-il décider de la façon dont NOUS, les adultes, devons vivre ? Reprends-lui l’appartement, et mets-le à la porte ! *** Sima s’essuya le front du revers de la main. Elle avait trente-huit ans, mais se sentait centenaire. Et ce n’était pas à cause des enfants, de la routine ou du manque d’argent. Tout venait de cette chemise remplie de papiers, cachée sur l’étagère du haut, sous une pile de draps. La porte d’entrée claqua. — Je suis rentré ! lança la voix sonore d’Igor. Sima sursauta. Avant, cette voix lui arrachait un sourire, la rassurait. Maintenant, elle ne ressentait que l’angoisse. Igor entra dans la cuisine sans se déchausser. Un homme massif, ouvrier, les mains constamment gercées, le regard sombre sous des sourcils broussailleux. — Pourquoi tu tires la tronche ? lança-t-il en embrassant sa femme machinalement. — Encore les gosses qui t’ont fatiguée ? — Non, ça va, répondit Sima en tournant le dos vers la marmite. Lave-toi les mains, je vais servir. Igor s’écroula sur le tabouret qui gémit sous son poids. — Et Artiom, il est où ? demanda-t-il en scrutant la pièce. — Dans sa chambre. Il fait ses devoirs. — « Il fait ses devoirs »… Il doit plutôt être scotché à son téléphone. Tu lui as dit de sortir les poubelles ? Ou faut-il encore que je m’en charge ? — Igor, il va le faire. Laisse-le au moins manger. Igor grogna, tambourinant des doigts sur la table, un rythme annonciateur de dispute. — Écoute, Sima, commença-t-il alors que la soupe était posée devant lui, j’ai réfléchi pour cet appartement. Sima se figea, la louche à la main. Encore. Chaque jour, la même rengaine, comme un disque rayé. — On en a déjà parlé, murmura-t-elle. — On en a parlé ? Igor haussa la voix et la cuillère tinta contre l’assiette. T’as dit « non » et c’est censé clore la discussion ? Sima, réfléchis un peu : cet appart est vide ! Avec parquet refait et tout ! Et nous, on s’entasse à la maison, à compter chaque centime. T’as vu dans quel état sont les bottes de Lise ? Même la semelle est trouée ! — L’appartement n’est pas à moi, Igor. Il est à Artiom. — Il a seize ans ! s’emporta le mari. Seize ans ! Pourquoi il aurait besoin d’un appart, lui ? Pour draguer des filles ? Qu’il termine le lycée, entre à la fac, qu’il fasse son service… Ça prendra des années ! On pourrait le louer. T’as vu les prix ? Mille deux cents euros par mois, Sima ! Tu te rends compte ? Ça suffirait à acheter des bottes, à manger, à rembourser la voiture ! Sima s’assit face à lui, les mains jointes. Ce genre de discussion lui faisait mal physiquement. — C’est un cadeau des grands-parents, les parents de son père. Ils l’ont acheté pour leur petit-fils. Pas pour nous, pas pour tes crédits, ni pour les bottes de Lise. Pour Artiom, pour qu’il ait un bon départ dans la vie. — Quel bon départ ? ! Igor balança la cuillère. C’est un nanti maintenant ? Il a une famille ! Ici, on partage. On a trois gosses ensemble, Sima ! Trois ! Eux aussi, ils méritent à manger, à s’habiller. Mais lui… il se la joue solo. Un petit seigneur. La silhouette dégingandée d’Artiom apparut dans l’embrasure de la porte. Il avait grandi cet été, tout en angles. Sur son visage, une détermination farouche. — Je ne suis pas un seigneur, lança-t-il au beau-père. Ni égoïste. — Tiens, le voilà, ricana Igor. T’écoutes aux portes ? — Vous criez si fort que même les voisins doivent entendre. Igor, c’est MON appartement. Mamie Valérie et papi Serge l’ont acheté EXCLUSIVEMENT pour moi. Pour que je parte de chez vous à mes dix-huit ans. — Ah ! C’est ce qu’ils t’ont dit ? Igor vira au rouge. Pour que tu partes ? On te nourrit, t’habille, et toi tu rêves de nous fuir ? — Oui, je rêve de partir ! hurla Artiom, la voix tremblante de colère. Parce que j’en peux plus ! T’es toujours en train de me reprocher chaque morceau de pain ! « Ma maison, mes règles. » Eh bien, j’aurai la mienne ! Avec mes propres règles ! — Espèce de sale gosse ! Igor se leva d’un bond, renversant le tabouret. Tu parles à ton père comme ça ? — T’es pas mon père ! rétorqua Artiom. Mon père… il n’est plus là. Toi, t’es juste le mari de ma mère. Et tu me détestes. Artiom quitta la cuisine, claqua la porte de sa minuscule chambre, partagée avec Pascal et Sacha. Dans la cuisine, un silence de plomb s’installa, rompu seulement par le frémissement de la soupe sur le feu. Igor, mains sur la table, respirait bruyamment. — Tu as vu ? murmura-t-il rauque. Voilà l’éducation. « Pas un père ». Dix ans que je me casse le dos pour lui ! Depuis qu’il a six ans ! Et lui… « T’es personne pour moi ». — Calme-toi, Igor, Sima se leva, voulant le prendre dans ses bras, mais il se dégagea. — Ne me touche pas. Je donne tout, et il me crache dessus. Tout ça à cause de cet appartement maudit. On l’a pourri à coups de cadeaux. « Fils unique », hein ! Mes enfants sont pas ses petits-enfants, eux ? Ils sont quoi ? Des pestiférés ? — Tes parents, Igor, dit Sima sèchement, en dix ans, ils ont pas donné un sou aux petits. Juste des messages sur WhatsApp. Ils partent en vacances en Turquie chaque année, changent de voiture, mais Lise, elle, jamais un poupon de leur part ! Les grands-parents d’Artiom… eux, ils ont perdu leur fils. Artiom, c’est tout ce qu’il leur reste. Ils ont le droit de le gâter. — Oh ça va, souffla Igor. T’es toujours de son côté. Il prit son téléphone et partit sur le balcon. Sima savait déjà : il allait appeler sa mère, Tamara Perrot, se plaindre d’injustice et du « beau-fils ingrat ». *** Le soir s’écoula dans un silence pesant. Igor ignorait Artiom, qui ne quittait plus sa chambre. Sima tournait en rond, entre deux feux, à nourrir les petits sans perdre la tête. Le lendemain, samedi, la sonnette retentit. Sur le pas de la porte, belle-maman, Tamara Perrot. Bavarde, énergique, toujours le dernier mot à dire, et la permanente fraîchement refaite. — Salut la jeunesse ! entra-t-elle, portant fièrement un gâteau sous plastique. On va discuter autour d’un thé. J’ai des choses à dire. Sima soupira. Une visite de belle-maman n’annonçait rien de bon. Tous, sauf Artiom (qui refusa de sortir), étaient à table lorsque Tamara Perrot attaqua tout de go : — Igor m’a tout raconté à propos de l’appartement. — Maman, commence pas, supplia Sima, on va se débrouiller. — Vous vous débrouillez ? s’indigna la belle-mère, alors qu’on s’engueule ici ? Je veux juste arranger les choses. Vous parlez de louer. Mais louer, c’est une mesurette ! — Comment ça ? s’étonna Igor. — Louer, c’est des cacahuètes ! Les locataires vont abîmer le parquet, après faut réparer. Vendez-le ! Sima s’étouffa avec son thé. — Quoi ? — Vendez ! insista la belle-mère. Il vaut combien, cinq, six cent mille ? Mettez l’argent sur des comptes à chacun des enfants ! À Artiom, à Lise et aux garçons. Ces économies leur permettront de se lancer plus tard. Voilà la vraie équité. On est une famille, non ? Pourquoi un seul a-t-il droit à tout, et les autres doivent se contenter de rien ? Igor se gratta la tête, pensif. — Ce serait plus juste, oui. — Mais c’est n’importe quoi ! s’écria Sima, renversant sa tasse. C’est PAS à nous ! C’est au nom d’Artiom, c’est un don ! On n’a pas le droit de vendre ! — Arrête un peu, balaya Tamara Perrot. T’es tutrice, non ? Tu peux obtenir l’accord du juge, on trouvera un argument. Partage égal, moins de jalousie. Il remerciera plus tard, une fois les études de ses frères et sœurs payées. — Vous voulez que les enfants de mon fils, de mon défunt mari et de mes beaux-parents payent pour vos propres petits-enfants ? Vous, vous n’avez jamais aidé, mais vous voulez prendre le peu qu’il a ? — Tu vas pas commencer à fouiller mes poches ! protesta la belle-mère. On est à la retraite, nous, on mérite de se reposer. Tandis qu’Artiom a déjà tout. Et puis c’est Igor qui le nourrit, ton ex, paix à son âme, ne paye plus la pension alimentaire. Donc Artiom doit participer à la famille ! À ce moment, Artiom entra dans la cuisine, le visage pâle, une valise de sport à la main. — J’ai tout entendu, dit-il calmement. Igor et Tamara Perrot se turent, mal à l’aise. — Oui, j’ai bien compris ! Vous voulez tout m’enlever. Partager. Par « justice ». — Mon chéri, tu as mal compris… tenta la belle-mère, mielleuse. — Justement non ! Vous me détestez tous. Je suis juste un poids pour vous ! Tout ce qui vous intéresse, c’est l’appartement. Vous n’attendez qu’une chose : le vendre ! Il se tourna vers sa mère. — Maman, je pars. — Où tu vas ? Artiom, attends ! Sima se jeta vers lui. — Chez mamie Valérie. Je viens de l’appeler, elle m’attend. Je peux plus rester. Lui, ajouta-t-il en désignant Igor, il va finir par me chasser. Hier, il m’a dit que mon père était un raté alcoolique, que je finirai pareil. Sima se figea. Elle se retourna lentement vers son mari. — Tu lui as dit quoi ? Igor rougit, yeux fuyants. — C’est… c’est sorti tout seul. Pour lui donner une leçon. Qu’il ne prenne pas la grosse tête. — Lui donner une leçon ? chuchota Sima. Mon premier mari, Igor, était ingénieur. Il ne buvait pas. Il est mort au travail, en sauvant d’autres. Tu le sais très bien. Comment as-tu pu lui sortir ça ? — Parce qu’il m’énerve ! explosa Igor. Il fait son roi ici ! « Mon appartement », « t’es personne pour moi »… Et moi, je suis quoi ? Je suis une bête de somme ! J’en ai marre, Sima ! Je veux vivre, pas mendier, pendant que sa piaule reste vide ! Oui, je suis jaloux ! Oui, ça m’énerve ! Pourquoi lui, tout lui tombe tout cuit ? Et mes enfants, rien ? — Parce que c’est comme ça, Igor ! hurla Sima. La vie, c’est injuste. Mais on ne prive pas un orphelin pour gâter ses enfants à soi ! C’est ignoble ! Artiom enfilait déjà ses chaussures dans l’entrée. — Maman, je pars. Les clés… je les laisse. Celles de MON appartement. Il posa le trousseau sur le meuble. — Faites ce que vous voulez. Louez, vendez. Régalez-vous. Mais fouchez-moi la paix. Il ouvrit la porte. — Artiom ! Sima l’attrapa par la manche. T’oses pas ! C’est à toi ! Jamais on ne vendra, c’est entendu ? Je me battrai ! Il la regarda, les larmes aux yeux. — T’es sa femme à lui, maman. Tu le choisiras toujours, c’est ta famille maintenant. Moi… je ne suis qu’un accident de jeunesse. — Dis pas ça ! T’es mon fils ! Mon aîné, ma fierté ! — Laisse-moi. C’est mieux comme ça. Il arracha son bras et partit en courant dans l’escalier. Sima glissa le long du mur, enfouit son visage dans ses mains et sanglota. Tamara Perrot, voyant que la discussion tournait mal, bondit sur ses pieds. — Quelle comédie… Il est fou, Sima. Faut le faire soigner. Bon, j’y vais. Finissez le gâteau, il est bon. Elle disparut, laissant le couple au milieux des ruines de leur soirée. Igor restait debout, fixant le gâteau entamé. La colère se dissipait, ne restait plus que la honte, gluante et épaisse. Au loin, il entendait sa femme pleurer dans le couloir. L’image des yeux blessés d’Artiom revenait : « Régalez-vous ! » Il se souvint du dessin qu’avait fait Artiom à sept ans pour la fête des pères — un char d’assaut déglingué, vert. Il avait écrit « Pour papa Igor ». Il ignorait encore qu’Igor était son beau-père. Puis un jour il l’a su. Quelque chose s’est cassé. Et Igor, au lieu de réparer, a tout piétiné. — Je suis un salaud, dit-il à voix haute. Sima releva la tête, le mascara coulant sur ses joues. — Quoi ? — Un salaud, Sima. Moralement. Il alla s’asseoir à côté d’elle dans le couloir. — Il a raison. Je suis jaloux. Vert de jalousie. Quarante ans, rien de solide, que des dettes. Lui, à seize ans, il a déjà tout. Et ses parents, c’était des chouettes gens. Les miens… la preuve. Ma mère est venue, elle a semé la panique, et s’est éclipsée. Moi, idiot, je l’ai suivie. Igor serra la main de sa femme, glacée. — Excuse-moi. Je n’aurais jamais dû évoquer son père comme ça. C’était minable. J’ai voulu le blesser pour apaiser ma propre souffrance. — Tu allais le perdre, Igor. Et moi aussi. Si jamais il était parti pour de bon… Je t’en aurais voulu toute ma vie. — Je sais. Je… je vais le chercher. — Où ? — Chez ses grands-parents. Il n’est pas loin en bus. J’y vais. — Il t’écoutera pas. — Il faudra bien. Je m’excuserai. Comme un homme. Igor se leva, mit sa veste, prit sur la table les clés. Celles de l’appartement d’Artiom. — C’est à lui. Il en fait ce qu’il veut. Louer, inviter des filles, peu importe. C’est à lui. Nous… on se débrouillera. J’irai faire des heures de taxi, autre chose. C’est pas à un gamin qu’on doit demander. Pour la première fois depuis des semaines, Sima le regarda avec un peu d’espoir. — Ramène-le à la maison, Igor. Dis-lui qu’on l’aime. Qu’il n’est pas une erreur. Qu’il est des nôtres. — Je te le promets. *** Igor retrouva Artiom à l’arrêt de bus. Le garçon, recroquevillé sur un banc, la valise à ses pieds, sursauta en le voyant s’approcher, prêt à fuir. — Attends ! cria Igor. Je viens pas me disputer ! Lentement, bras levés, il s’approcha. — Artiom… attends. — T’es venu chercher les clés ? Igor sortit le trousseau de sa poche. — Oui. Mais pour te les rendre. Tiens. Il lui tendit les clés. Artiom le fixa, méfiant. — C’est à toi, rien qu’à toi. Personne ne te les prendra. Ta mère ne laissera jamais faire, et moi non plus. Ta grand-mère Tamara, elle est allée trop loin. Je l’ai prévenue qu’elle ne devait plus s’en mêler. — Et toi ? demanda Artiom, encore sur la défensive. Tu voulais le louer… — Oui, j’ai eu tort. J’étais jaloux. Honte à moi, Artiom. Sincèrement. Pour ton père… J’ai menti. C’était un homme bien. Un héros. J’ai voulu te faire du mal, c’est tout. Pardon. Artiom ne répondit rien. Le vent lui soufflait dans les cheveux. — Je ne suis pas parfait, Artiom. On galère, on crie, je m’épuise. Mais tu fais partie de la famille. Je te connais depuis le CE1. Tu te souviens ? La première fois qu’on a appris le vélo ? Comment tu t’es écorché le genou et que je t’ai ramené sur mon dos ? — Oui, marmonna Artiom, les yeux baissés. — Je t’appelais « mon fils » avant. Et tu l’es encore. J’avais juste oublié. Je ne pensais plus qu’à l’argent. Igor s’approcha. — Rentre à la maison, ok ? Ta mère se rend malade. Elle pleure. — Elle pleure ? — Elle sanglote. Elle dit : sans toi, elle n’a plus de vie. Les petits demandent où t’es passé. Artiom renifla. La douleur, si massive, semblait diminuer un peu. — Et pour l’appart ? — dit-il doucement. — Il est à toi, point final. Tu veux qu’il reste vide ? Très bien. Tu vivras dedans quand tu voudras. Mais j’aimerais… si tu veux bien… que tu restes encore avec nous. Tant que tu le sens. Artiom s’empara du trousseau, le serra fort dans sa main. Le métal était froid, mais les paroles de son beau-père le réchauffaient. — D’accord, lâcha-t-il. Mais dis à maman qu’elle arrête de pleurer. — Je lui dirai. Tu lui diras toi-même. Ils montèrent en voiture. Avant de démarrer, Igor proposa : — Dis, Artiom, et si on laissait tomber la soupe ? On passe prendre une pizza, taille XXL, et du Coca ? On dira rien à ta mère pour le soda. Artiom esquissa un sourire. — D’accord. Mais faut prendre des frites pour Pascal et Sacha. — Ça roule. La voiture démarra en direction de la ville. La question de l’appartement, qui avait failli détruire leur famille, s’effaçait derrière eux, happée par le trafic et le tumulte de la route. Devant eux, il y avait une soirée, une pizza et, peut-être, enfin, une longue discussion à cœur ouvert. Sans éclats de voix. Parce que parfois, il faut frôler la perte pour mesurer la valeur de la famille.