Après lenterrement de mon mari, mon fils ma emmenée sur une route forestière et ma déclaré : « Cest ici ta place. »
Je nai pas pleuré après lenterrement de mon mari. Pas parce que je ne laimais pas nous avions vécu ensemble quarante-deux ans, traversé tant dépreuves : la pauvreté, les maladies, et quelques rares moments de joie. Je nai pas pleuré parce que les larmes étaient coincées au fond de moi, comme une pierre dans la gorge. Elles ne sont pas sorties ni devant la tombe, ni plus tard, lorsque la voisine ma apporté un plat et murmuré : « Allez, Valérie, courage. » Jai hoché la tête, souri poliment, puis refermé la porte.
Antoine mon fils était à mes côtés pendant la cérémonie. Grand, élégant, dans un costume noir qui coûtait sans doute plus que six mois de ma retraite. Il me tenait par le bras, comme il se doit, comme on lapprend dans les bonnes familles. Mais sa main était froide. Pas à cause du temps dans le sens figuré. Comme sil ne soutenait pas sa mère, mais une corvée. Un poids.
Pendant le repas, il a prononcé des discours. Bien tournés, forts, avec des pauses et des gestes. Les invités hochaient, admiraient : « Quel fils admirable ! Quel bel homme ! » Jétais assise dans un coin et je le regardais. Son visage si familier, si étranger. Ses yeux, les miens. Son nez, celui de son père. Son sourire celui dun inconnu. Le sourire de quelquun qui avait cessé dêtre mon enfant depuis longtemps.
Trois jours plus tard, il est venu chez moi. Je préparais du café mon mari laimait fort, avec du lait, sans sucre. Une habitude qui persistait. Antoine sest assis à la table de la cuisine, a posé devant moi les clés de sa voiture et mon passeport.
« Maman, a-t-il dit, jai tout organisé. Tu seras mieux dans une maison de retraite. En forêt. Calme, douillet, avec du bon personnel. Lair y est pur, et les résidents sont comme toi des retraités. Ce nest pas bien que tu restes seule dans cet appartement. Tu as vu comment papa a souffert Toi aussi, tu pourrais »
Il na pas fini sa phrase. Mais jai compris. Il voulait dire : « Tu pourrais mourir. » Ou plutôt : « Tu devrais mourir. Vite. Pour ne plus être un fardeau. »
Je suis restée silencieuse. Jai bu mon café. Brûlant. Il me calcinait les lèvres. Mais je buvais. Pour ne pas trembler. Pour ne pas hurler. Pour ne pas lui jeter la tasse à la tête.
« Lappartement a-t-il repris, et lentreprise tout est à moi maintenant. Papa a tout mis à mon nom il y a un an. Tu le savais, il a toujours pensé à moi. Pour éviter les disputes. »
Je le savais. Je savais que mon mari avait tout légué à notre fils un an avant sa mort. Sans même me consulter. Je navais rien dit. Javais pensé : « Peu importe. Lessentiel, cest quil soit là. Quil prenne soin de moi. » Quelle naïve.
« Tu comprends, a-t-il continué, que tu nas plus ta place ici. Tu ne ten sortiras pas seule. Tu es fatiguée. Tu es vieille. »
Ce dernier mot, il la prononcé doucement. Presque avec compassion. Comme un diagnostic. Comme si jétais un objet cassé, bon à jeter.
« Quand ? » ai-je demandé.
Il sattendait peut-être à des larmes, des cris, des menaces. Mais jai juste demandé : « Quand ? »
« Demain, a-t-il répondu. Tôt. Je viendrai te chercher. Tout est arrangé. Inutile de faire tes valises là-bas, tu auras tout ce quil te faut. Prends juste lessentiel. Et ne tinquiète pas. Je viendrai te voir. Bien sûr. »
Il mentait. Je savais quil ne viendrait jamais.
Le lendemain, il est arrivé dans sa Mercedes. Je suis sortie avec une valise. Dedans : une photo de mon mari, mon passeport, un peu dargent économisé en secret, et un carnet de recettes. Celles quil préférait.
Antoine a ouvert le coffre, y a jeté ma valise comme un sac de pommes de terre. Puis il ma ouvert la portière. Je me suis assise à larrière. Il na même pas dit « on y va ». Juste démarré et quitté la cour.
Nous avons roulé en silence. La ville a disparu derrière nous. Puis la banlieue. Puis la forêt. La route est devenue étroite, terreuse, pleine de nids-de-poule. Je regardais par la fenêtre. Les arbres. Le silence. Les oiseaux. La beauté. Et la peur.
« Antoine, ai-je demandé, où exactement se trouve cette maison ? »
Il na pas répondu tout de suite. Puis, par-dessus son épaule :
« Tu verras bientôt. »
Vingt minutes plus tard, il a tourné sur un chemin forestier. La voiture cahotait. Je me suis accrochée à la poignée. Mon cœur battait. Pas à cause des secousses. À cause de ce qui mattendait.
Il a arrêté la voiture. Est sorti. Ma ouvert la porte. Je suis descendue. Autour de nous : personne. Aucun bâtiment. Aucune clôture. Juste la forêt. Dense, sombre, muette.
« Voilà, a-t-il dit. Ta place. »
Jai regardé autour. Puis lui. Son visage était calme. Presque satisfait.
« Que veux-tu dire par «ma place» ? »
« Ce que tu penses, a-t-il répondu. Tu seras mieux ici. Tranquille. Personne ne te dérangera. »
Il a posé un sac à mes pieds. De la nourriture pour deux jours. Ensuite eh bien, tu es intelligente. Tu te débrouilleras.
Je suis restée figée. Un bruit blanc dans ma tête. Comme si le son du monde sétait éteint.
« Tu tu me laisses ici ? Dans la forêt ? »
Il a haussé les épaules.
« Je ne te laisse pas. Je te libère. De toute façon, tu partiras bientôt. À quoi bon lappartement ? À quoi bon la ville ? Tu me gênes. Franchement. Tu me rappelles ce que je suis censé ressentir. Et je nen ai pas envie. Jai ma vie. Ma famille. Ma femme, mes enfants ils ne veulent pas vivre avec une grand-mère. Surtout une fatiguée. »
Il la dit si facilement. Comme une liste de courses.
« Antoine ai-je murmuré. Je suis ta mère. »
« Tu létais, a-t-il corrigé. Maintenant, tu es un poids. Désolé. Mais ce sera mieux pour tout le monde. »
Il est rem

