– On ne t’a pas invitée – murmura ma belle-fille en me voyant sur le seuil

« On ne la pas invitée », murmura la belle-fille en me voyant sur le seuil.

« Maman, quand est-ce que Mamie Hélène va arriver ? » demanda Loulou en étalant les restes de sa purée sur son assiette.

« Je ne sais pas, ma chérie. Peut-être quelle ne viendra pas cette fois », répondit Camille en débarrassant la table après le petit déjeuner.

Antoine leva les yeux de son journal et lança un regard noir à sa femme.

« Comment ça, elle ne viendra pas ? Ta mère vient toujours pour lanniversaire de Loulou. Cest presque une tradition. »

« Eh bien, quelle reste dans tes rêves, alors », grogna Camille en empilant les tasses dans lévier avec fracas.

La petite Louise, sept ans, fronça les sourcils, regardant tour à tour ses parents. Elle détestait quand ils se parlaient sur ce ton, surtout quand il sagissait de Mamie Hélène.

« Mais moi, je veux que Mamie vienne ! Elle mapporte toujours des cadeaux, on va au parc ensemble, et elle me raconte des histoires de princesses ! »

« Loulou, va te brosser les dents, sinon on va être en retard pour lécole », coupa Camille.

La petite boudeuse obéit à contrecœur et traîna les pieds jusquà la salle de bains.

« Camille, quest-ce que tu fabriques ? » chuchota Antoine en se rapprochant. « La petite attend sa grand-mère. »

« Et cest de ma faute, peut-être ? Ta mère a décidé toute seule de ne plus venir. Depuis notre dispute la dernière fois. »

« Quelle dispute ? Tu lui as juste balancé tout ce que tu pensais de sa façon de gâter Loulou ! »

« Jai dit la vérité ! » La voix de Camille monta dun cran. « Elle la couvre tellement quaprès chaque visite, Loulou fait des caprices pendant une semaine ! Mamie, elle machète ça, Mamie, elle me permet ça ! »

Antoine serra les poings, puis les desserra avec un profond soupir.

« Elle aime sa petite-fille, cest tout. Elle est seule depuis la mort de Papa, et Loulou est sa seule joie. »

« Oh, sa joie ! Mais cest à moi de gérer les conséquences après ! »

De la salle de bains, des gargouillis et une chansonnette denfant parvinrent jusquà eux. Louise se brossait les dents en fredonnant.

« Écoute, évitons de parler de ça devant elle », supplia Antoine. « Ce nest pas la faute de Loulou. »

Camille sessuya les mains, sassit lourdement et baissa la tête.

« Antoine, je ne suis pas un monstre. Ta mère me fait de la peine aussi. Mais elle se mêle toujours de notre éducation, elle me critique, elle me fait des remarques. La dernière fois, elle ma même dit que jétais une mauvaise mère parce que je ne laissais pas Louise manger de la glace le soir ! »

« Elle veut juste aider »

« À sa façon ! » coupa Camille. « Et moi, je fais comment, à la façon des voisins ? Cest ma fille, et je sais ce qui est bon pour elle ! »

Louise débarqua de la salle de bains, le menton encore mouillé, un sourire radieux aux lèvres.

« Maman, Papa, si on appelait Mamie Hélène nous-mêmes ? On lui dirait quon a trop trop envie de la voir ! »

Camille et Antoine échangèrent un regard. Dans les yeux de sa femme, il vit une lassitude et une certaine résignation.

« Loulou, dépêche-toi, on va être en retard », dit doucement Camille.

La journée se déroula comme dhabitude. Camille emmena Louise à lécole, puis partit travailler dans un petit cabinet comptable où elle passait ses journées devant son ordinateur. Le travail était monotone, mais le salaire arrivait à temps, et cétait lessentiel.

À la pause déjeuner, sa collègue Élodie lui demanda :

« Camille, tu as lair préoccupée. Des problèmes à la maison ? »

« Des histoires de famille Ma belle-mère boude et ne veut plus venir. Et Loulou lattend. »

« Quest-ce qui sest passé ? »

Camille tourna sa cuillère dans sa soupe, déjà froide.

« Élodie, je suis peut-être une vraie garce, mais elle ne cesse de me dire comment élever mon enfant ! À chaque visite, cest : Camille, pourquoi Louise porte cette petite veste, elle va avoir froid, Camille, ce nest pas un peu tôt pour le coucher ?, Camille, vous devriez la faire dormir plus »

« Cest par amour pour sa petite-fille », remarqua Élodie.

« Je connais cet amour ! Quand Antoine était petit, elle lemmenait chez le médecin toutes les semaines pour un rien. Il ma raconté comment elle lempêchait de jouer avec les autres enfants, de peur quil tombe malade. Résultat, il a du mal à prendre des décisions tout seul ! »

Élodie haussa les épaules :

« Et maintenant, elle veut faire pareil avec Louise ? »

« Exactement ! Alors je préfère quelle ne vienne pas du tout. »

Mais Camille ne le pensait pas vraiment. Au fond, elle avait pitié de sa belle-mère, de Louise, et même dAntoine.

Le soir, une fois Louise couchée, les époux se retrouvèrent à la cuisine autour dune tasse de thé. Antoine feuilletait un magazine, Camille faisait des mots croisés. Silence.

« Dis », finit par dire Antoine. « Si on appelait Maman ? Lanniversaire de Loulou est dans une semaine. »

Camille leva les yeux, le regarda fixement.

« Tu veux lappeler ? »

« Je ne sais pas. Tu lui as dit que si elle naimait pas notre façon délever Louise, elle navait quà ne plus venir. Elle a pris la mouche et est partie. »

« Antoine, je ne lai pas chassée ! Je lui ai juste demandé de ne pas se mêler de notre éducation. Et elle a fait une scène, ma dit des horreurs et est partie en claquant la porte ! »

« Elle était juste blessée »

« Ta mère ! Ta mère ! » sénerva Camille. « Tu as trente-deux ans, une famille, une fille ! Quand est-ce que tu arrêteras dêtre le petit garçon de Maman pour devenir un mari et un père ? »

Antoine blêmit, les dents serrées.

« Ne sois pas méchante, Camille. »

« Je ne suis pas méchante, je suis honnête ! Ta mère a toujours tout décidé pour toi. Elle a même choisi ta femme, sauf que je ne correspondais pas à son idéal de belle-fille parfaite ! »

« Ce nest pas vrai »

« Si ! Tu te souviens de ce quelle a dit quand on sest mariés ? Bon, Antoine, on va voir comment Camille se débrouille avec la vie de famille. Comme si jétais en période dessai ! »

Antoine se leva, fit les cent pas.

« Daccord, admettons que Maman en fasse parfois trop. Mais ce nest pas une ennemie ! Elle veut bien faire »

« Elle veut contrôler ! » Camille se leva à son tour. « Et tu le sais très bien. Mais tu noses pas ladmettre. »

« Bon, daccord, soupira Antoine. On ne lappellera pas. Si tu es si catégorique »

« Je ne suis pas contre ! » sexclama Camille, surprise elle-même. « Je veux juste quelle comprenne les limites ! Quelle vienne en tant que grand-mère, pas en tant que chef de léducation ! »

« Alors, quest-ce que tu proposes ? »

Camille se rassit, la tête dans les mains.

« Je ne sais pas. Vraiment pas. »

Le lendemain, à lécole, Louise se battit avec un garçon de sa classe. La maîtresse convoqua Camille.

« Camille, dit sévèrement Mme Leblanc, Louise est devenue très agressive ces derniers temps. Elle se bat, crie sur les autres Que se passe-t-il à la maison ? »

Camille sentit son visage senflammer.

« Rien de spécial La vie normale. »

« Les enfants ressentent tout. Louise ne cesse de demander quand sa grand-mère viendra. Aujourdhui, elle a crié à Théo : Tu es méchant, comme Maman ! »

Camille baissa les yeux. Sa fille avait donc tout entendu.

« Je vais lui parler. »

« Je vous conseille de consulter un psychologue pour enfants »

« Non, merci. On va régler ça en famille. »

À la maison, Camille sassit près de Louise, qui jouait en silence avec ses légos.

« Loulou, parlons un peu. »

« De quoi ? » demanda la petite sans lever les yeux.

« De ce qui sest passé à lécole. Tu tes battue avec Théo. »

« Il a dit que Mamie ne viendrait plus jamais parce que Maman lavait chassée ! » sanglota Louise. « Et moi, jai dit quil mentait, mais il a rigolé ! »

Camille serra sa fille contre elle.

« Ma puce, personne na chassé Mamie. Les adultes ont parfois des désaccords »

« Cest quoi, des désacc »

« Quand on ne pense pas la même chose. Mais ça ne veut pas dire quon naime plus Mamie Hélène. »

« Alors pourquoi elle ne vient pas ? »

« Parce que » Camille hésita. Comment expliquer à un enfant ce quelle-même ne comprenait pas tout à fait ?

Louise leva vers elle des yeux pleins de larmes.

« Maman, si on allait chez Mamie nous-mêmes ? En bus, comme la dernière fois ! »

« Ma chérie, cest loin, et puis Mamie ne nous attend peut-être pas »

« Si on lappelait pour lui demander ? Maintenant ! »

Camille regarda lespoir dans les yeux de sa fille, et son cœur se serra.

« Daccord, murmura-t-elle. On lappelle. »

La sonnerie dura longtemps avant quune voix familière ne réponde. Camille sentit sa bouche devenir sèche.

« Hélène ? Cest Camille. »

Silence. Puis, dun ton sec :

« Oui ? »

« Hélène, cest bientôt lanniversaire de Louise. Elle vous attend »

« Je lui souhaiterai un joyeux anniversaire au téléphone. »

« Mais elle veut vous voir ! Elle vous manque »

« Et toi ? » demanda brusquement la belle-mère.

Camille fut déstabilisée.

« Moi Moi aussi Hélène, discutons calmement. Sans cris ni rancune. »

Silence à nouveau.

« Passe-moi Louise. »

« Mamie ! » sécria la petite, rayonnante. « Mamie, tu viens bientôt ? Jai appris à lire un nouveau livre ! »

Camille nentendit que la moitié de la conversation, mais elle vit le visage de Louise sassombrir.

« Mais Mamie, je veux que tu sois là pour mon anniversaire ! Tous mes copains demandent où tu es Pourquoi tu ne peux pas venir ? Cest quoi, des problèmes de grands ? »

Louise tendit le téléphone à sa mère.

« Mamie veut te parler. »

« Camille, dit Hélène dune voix lasse. Lenfant ne doit pas souffrir à cause de nous. »

« Je suis daccord. »

« Alors dis-moi ce que jai fait de si terrible ? Pourquoi tu ne maimes pas ? »

Camille ferma les yeux, appuya son front contre le mur froid.

« Hélène, ce nest pas que je ne vous aime pas. Mais Jai limpression que vous ne me faites pas confiance en tant que mère. Vous me donnez toujours des conseils, vous critiquez »

« Je veux juste aider ! Jai de lexpérience, jai élevé Antoine »

« Mais cest mon enfant ! » sénerva Camille. « Ma fille ! Et jai le droit de lélever comme je lentends ! »

« Tu as ce droit. Mais jai le droit dexprimer mon avis ! »

« Hélène, tenta Camille de se calmer. Quand vous me faites sans cesse des remarques, jai limpression dêtre une mauvaise mère. Pourtant, je fais de mon mieux. Jaime Louise plus que tout. »

Long silence. Puis Hélène murmura :

« Moi aussi, je veux son bien. Mais peut-être que nous ne le voyons pas de la même façon. »

« Peut-être. »

« Camille, si je viens en essayant de moins mimmiscer ? Est-ce que tu pourras être un peu plus patiente avec moi ? »

Camille sentit une tension se relâcher dans sa poitrine.

« Je peux essayer. »

« Alors je viendrai pour lanniversaire de Louise. Mais seulement deux jours. »

« Daccord. Hélène Merci. »

« Non, cest moi qui te remercie. De ne pas mavoir privée de ma petite-fille. »

Camille raccrocha et vit Louise qui lobservait, attentive.

« Maman, Mamie vient ? »

« Elle vient, mon soleil. »

« Et tu ne seras plus fâchée ? »

« Je vais essayer. »

Louise lui sauta au cou.

« Et moi, je vais être très sage pour que vous ne vous disputiez plus ! »

Ce soir-là, en racontant à Antoine leur conversation, Camille se sentit étrangement apaisée.

« Tu sais, dit-elle, peut-être quon a eu tort tous les deux. Moi, jai surréagi, et ta mère a été trop intrusive. »

« Elle a toujours eu du mal à trouver léquilibre, reconnut Antoine. Elle a besoin de tout contrôler. »

« Et moi, de tout gérer seule. Cest lexcès inverse. »

« Tu crois quon peut arranger les choses ? »

« Je ne sais pas. Mais on peut essayer. Pour Louise. »

Le jour de lanniversaire, Hélène arriva avec un énorme gâteau et un petit bouquet pour Camille.

« On ne la pas invitée », murmura Camille en la voyant à la porte, mais elle ajouta aussitôt, plus fort : « Mais on est si contents que vous soyez là. »

Hélène lui tendit les fleurs.

« Camille, recommençons. Je vais essayer dêtre juste une grand-mère. »

« Et moi, une belle-fille plus patiente. »

Louise dévala lescalier et se jeta dans les bras de sa grand-mère.

« Mamie ! Tu es venue ! Je croyais que tu ne maimais plus ! »

« Petite sotte, » chuchota Hélène, émue. « Comment ne pas taimer, ma chérie ? »

Camille regarda la scène et comprit quau fond, ils avaient préservé lessentiel : lamour. Il fallait juste apprendre à lexprimer autrement.

La fête se passa étonnamment bien. Hélène évita les conseils, Camille ignora les petites remarques. Louise était heureuse, et cela suffisait.

Au moment du départ, Hélène dit à Camille :

« Merci pour cette seconde chance. »

« Cest à moi de vous remercier. Daimer ma fille. »

« Notre fille, » corrigea Hélène en souriant.

Pour la première fois depuis longtemps, Camille eut limpression quils pourraient vraiment devenir une famille.

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– On ne t’a pas invitée – murmura ma belle-fille en me voyant sur le seuil
Encore toi avec tes histoires ? Ici, c’est moi le patron – c’est moi qui décide qui emménage, et qui reste dehors. Fais attention à ne pas te faire virer toi-même… — Toi ? — Ivan esquissa un sourire. — Rappelle-toi qui est vraiment le maître des lieux ! *** Un matin mouvementé dans leur appartement parisien – et la bonne humeur n’a jamais été au rendez-vous ici. Le soleil brillait obstinément à travers la fenêtre, mais la chambre d’Ivan restait morose. Sûrement parce qu’Ivan ne dormait jamais bien. Fatigué, irritable, il s’était encore levé à l’aube pour régler des affaires. A peine recouché, il entendit… — Ivan ! — rugit la voix de son père, Michel, depuis le couloir — Tu es où ? Viens immédiatement ! T’es encore en train de dormir ?? Ivan roula des yeux et se cacha sous son oreiller. Encore. Son père, Michel Étienne – qu’il appelait simplement Michel – fidèle à ses habitudes. Et il n’était même pas huit heures. — J’me prépare pour le boulot, papa, — grogna Ivan, collant ses paupières, — Je vais finir par être en retard. En vrai, il pouvait encore traîner une heure au lit. Une heure de répit, volée à la nuit. — Quel boulot ? — Michel était déjà dans l’embrasure de la porte, paraissant immense, — Et tu t’prépares pas, t’es vautré ! Allez, lève-toi ! J’ai besoin d’argent, moi ! Ivan se redressa. L’argent. Le vieux refrain. — Pour quoi faire ? — demanda-t-il, sachant déjà la réponse. — Voyons, on va pas recommencer ! — soupira Michel avec théâtralité, — Tu veux un dessin ? J’emmène Ludivine au resto ce soir. Faut bien que… je l’impressionne. Tu sais comment elle est : pas facile à surprendre, c’est pas une simple promenade qui va suffire. « Comment elle est… » Sous-entendu : Ludivine aime bien claquer l’argent des autres. Sans ça, Michel n’avait aucune chance. Michel perdait de plus en plus la mesure. Tout ce qu’il gagnait partait dans le grand frisson de ses « conquêtes », puis pleuvaient les demandes – ou plutôt les exigences. — Papa, il me reste pas grand-chose non plus — Ivan tenta de négocier, comme cent fois déjà, — Juste de quoi tenir la semaine, payer le Navigo et ma cantine. Tu te rappelles qu’on a dû changer la robinetterie la semaine dernière ? Il s’était vraiment serré la ceinture, et il n’avait aucune envie de subventionner les caprices paternels. — Pas grand-chose ? — Michel haussa les sourcils, comme si c’était Ivan qui lui tendait la main, — Trouve un moyen. C’est pour ton père ! Et puis… — fouillant dans le portefeuille d’Ivan, — Cette maison, c’est chez moi ! Ton argent, c’est le mien ! Compris ? Tu feras ce que je dis. Je peux prendre ce que je veux, quand je veux. Évidemment, le portefeuille était vide. Le reste de sa paie, Ivan le gardait sur sa carte bleue. — Où il est, mon argent, ici, dans mon propre chez-moi ? Ivan esquissa alors un sourire. — T’es vraiment sûr que c’est TON appartement, papa ? Vraiment sûr ? Le père s’arrêta, abandonnant la fouille des affaires de son fils. — De quoi tu parles ? — balbutia-t-il. — Tu le sais très bien, — Ivan s’assit sur son lit, conscient d’avoir la main, — C’était l’appartement de mamie. Elle me l’a laissé à moi. Elle savait à quoi tu dépensais ton argent. Elle te faisait pas confiance. Elle voulait pas que tu dilapides tout… Mamie, Jeanne Dubois, était une femme rusée. Elle avait vu plus d’une fois son fils Michel plonger dans la galère pour des histoires d’argent. La dernière fois — il avait revendu la voiture offerte par elle et tout perdu en quelques jours. Heureusement, Ivan n’était plus un enfant et avait pu aider son père à se sortir de ses dettes. C’est là que mamie avait pris ses précautions : l’appart a été mis au nom de son petit-fils. Officiellement, c’était Ivan le proprio — et dans les faits, encore plus. Il payait tout : le loyer, la bouffe, même les pantoufles que portait son père. Michel, tel un oisif bien à l’abri, ne débarquait que pour manger, dormir et réclamer. — Donc papa, — Ivan se leva, décidé, — C’est moi le propriétaire. Mon argent reste à moi. Et si tu veux sortir Ludivine, trouve autre chose. Michel voulut dire quelque chose, mais resta sans voix, fou de rage. — Je t’en revaudrai… — Oui, n’oublie pas, — répondit Ivan, — n’oublie pas quand tu piqueras dans mon frigo. Tu n’achètes jamais rien, toi. Ce fut difficile. Il aimait son père, mais il ne pouvait plus être l’esclave du « ramène-moi ci, apporte-moi ça ». C’était chez lui, point. Si ça ne convenait pas à son père, libre à lui de partir. Ce soir-là, encore une dispute. En rentrant du boulot, Ivan découvrit une bande chez lui. Michel, bien installé, déjà éméché, entouré de ses « amis ». Ludivine trônait elle aussi. — Voilà mon fiston ! — claironna Michel quand Ivan entra, — Le voilà ! Vous voyez ? Il me refuse tout ! Me vole mon argent, me vire de chez moi. Il se croit déjà le patron ici ! Ivan resta dans l’encadrement de la cuisine, épuisé plus que furieux. — Papa, — dit-il, — c’est quoi ce bazar ? Fini d’inviter tes copains, je veux tout le monde dehors. Demain je me lève tôt. Les amis hésitèrent, mais Michel fit barrage : — Quoi ? Tu fous mes copains dehors ? De chez moi ? Tu te crois surpuissant ? Mais Ivan n’avait pas peur. — De chez moi, papa, — rectifia Ivan en regardant tout le monde, — Et c’est une décision définitive. Tu restes si tu veux, mais ta « compagnie », c’est fini. Tous se turent. Ludivine se colla contre Michel, incertaine ; ses amis faisaient grise mine. — On y va, — marmonna l’un en se levant. — Michel, c’est bon, ça suffit, — ajouta un autre, — On abuse. Michel fulmina : — Tu me fais honte devant tout le monde… Fiston qui veut donner des leçons à son père ! — Faut encore pouvoir en donner, — rétorqua Ivan. Il retourna dans sa chambre, laissant Michel rager. Le lendemain matin, tension palpable. Son père boudait et hantait l’appartement comme un revenant. Ivan, conscient qu’il avait été dur, tenta d’arranger les choses. — Papa, — l’appela-t-il. Michel s’arrêta, sans se retourner. — Désolé pour hier soir. J’aurais pas dû parler ainsi devant tes amis. Je ne voulais pas te manquer de respect. J’étais épuisé en rentrant du boulot. C’est tout. Ivan sortit son portefeuille. — Tiens, — il lui tendit de l’argent, — pour sortir Ludivine au resto. Vas-y. Michel se retourna, radieux : — Vraiment ? Tu es sérieux ? — Oui. Michel s’empressa de disparaître pour se préparer à sa soirée. Ivan le regarda partir avec un mélange de vide et de soulagement amer. Toute la journée, Ivan cogita. Vivre avec un père qui se comportait comme un adolescent de cinquante ans, ce n’était plus possible. Partir ? Pourquoi louer, c’était chez lui ! Mais virer son père… c’était rude. Où irait-il ? Le soir, encore épuisé, Ivan s’endormit. Son père revint… accompagné. — Ivan ? Tu dors ? — Michel entra, sur son trente-et-un, — On va vite. Ludivine suivit. — Bonjour, — Ivan se redressa, déjà tendu. — Coucou Ivan, — minauda Ludivine. — Bon… on en a parlé ce soir… Ludivine va emménager avec nous, — lâcha Michel d’un trait. Ivan bondit. — Quoi ? Personne d’autre n’emménagera ici ! Michel resta figé, pris de court par la réaction de son fils. — Encore toi ! Je suis le maître ici — c’est moi qui décide qui vit ici ou non. Fais gaffe à ne pas te faire éjecter… — Toi ? — Ivan esquissa un sourire, — Tu sais qui est le vrai propriétaire ? — J’en ai rien à faire de tes papiers ! — vociféra Michel, puis se ravisa devant Ludivine, — Ivan, comprends-nous. On veut juste vivre ensemble. Où veux-tu qu’on aille ? Tu crois que je n’ai pas le droit d’avoir ma compagne chez moi ? — Non. Et si tu insistes, il n’y aura plus que moi ici. Michel tremblait de fureur devant l’audace de son fils. — On verra, — siffla-t-il, — qui de nous deux gagnera. *** Le lendemain, ce fut le choc. En rentrant du travail, Ivan découvrit ses affaires éparpillées sur le trottoir sous sa fenêtre : vêtements, livres… Il courut. Sa clé ne marchait plus — Michel avait changé la serrure. — Papa ! — cria Ivan, — Ouvre ! — Dégage ! — répondit Michel depuis l’autre côté — C’est CHEZ MOI ! Tes affaires sont là dehors ! — Je vais défoncer la porte ! — Essaie donc ! Ivan hésita devant la porte blindée. Appeler la police ? Mais il savait qu’à cette heure, ce serait compliqué. Tout réglerait donc demain. En bas, sa voisine, Camille, récupérait ses livres et tee-shirts. — Ça va ? — demanda-t-elle, — Pourquoi il fait ça ? — Il a pété un câble, — répondit Ivan, — Je lui ai interdit ses bringues… L’appart est à moi, mais il… C’est long à expliquer. — Oh Ivan… — dit-elle, — Si tu veux, il reste une chambre chez nous. — Merci Camille. J’en profiterai, le temps de rentrer chez moi… Dormir chez Camille et sa mère lui fit un bien fou : pas de disputes, ni de demandes d’argent en pleine nuit. Au matin, dès que Michel et Ludivine partirent (Ivan vérifiait par la fenêtre), Ivan fonça. Il fit venir un serrurier. — Voilà mes papiers, — dit-il, — cette appart est à moi. Changez la serrure. Le serrurier fit le travail en deux temps trois mouvements. Ivan, pour sa part, empaqueta calmement les affaires de Michel et Ludivine et déposa tout sur le palier – sans rien jeter par la fenêtre. Juste au moment où il ramenait le dernier sac, il entendit Michel : — Qu’est-ce que c’est que ce délire…? La serrure ne répond plus ! Pas possible… La clé ne marche pas… Tu es là, Ivan ?? — Pas la peine de frapper, — répondit Ivan, — Tu n’auras pas de nouvelle clé. — Tu m’as viré ?? — Et toi alors ? — Mes affaires ! — hurla Ludivine. — Elles sont là, — indiqua Ivan sur le palier. — J’ai tout sorti. Je ne suis pas mesquin, moi. Michel voulut entrer de force, mais Ivan tint bon. — Pars, papa. Ludivine aussi. J’avais prévenu : si ça continue, il n’y aurait que moi ici. Maintenant, plus question de laisser entrer quelqu’un qui a essayé de me jeter dehors sans prévenir. Michel, comprenant qu’il avait perdu, lâcha : — Je te traînerai en justice ! Ivan savait qu’il n’en ferait rien. La farce avait assez duré. Le soir, alors qu’il lavait ses affaires, Camille passa avec un gâteau au chocolat. — Salut, — dit-elle, — j’ai pensé à toi. Je peux entrer ? — Bien sûr. — J’imagine que ça s’est mal passé avec ton père… — Au contraire, — répondit Ivan. — Il a décidé de déménager. Par lui-même. Il lui raconta tout. — Moi, à ta place, j’aurais tout balancé par la fenêtre, — plaisanta Camille. — Tu es drôlement patient. Et à deux, tout paraissait déjà plus simple.