Surprenant mon mari avec ma meilleure amie, je suis partie sans un mot dans une autre ville, gardant ma grossesse secrète. Mais cinq ans plus tard, nos chemins se sont croisés à nouveau.

En surprenant mon mari avec ma meilleure amie, je quittai la ville sans un mot, gardant ma grossesse secrète. Pourtant, cinq ans plus tard, nos chemins se croisèrent à nouveau.

« Vous êtes certain de ne pas vous tromper ? » murmura Élodie en serrant son téléphone, sefforçant de maîtriser sa voix.

« Madame Élodie Martin, les résultats sont positifs. Félicitations, vous êtes enceinte denviron six semaines. »

Elle remercia le médecin avant de raccrocher. Le monde autour delle sembla sarrêter. Six semaines. Exactement le temps écoulé depuis cette soirée où, rentrant plus tôt, elle avait aperçu un sac à main familier dans lentrée. Celui-là même quelle avait offert à Claire pour son anniversaire.

Élodie sassit lentement près de la fenêtre. Dehors, la neige tombait, recouvrant Lyon dun manteau blanc, effaçant les traces du passé. Comme elle aurait voulu pouvoir effacer aussi facilement cette mémoire.

Le téléphone sonna à nouveau. Julien. Pour la troisième fois en une heure.

« Élodie, où es-tu ? Nous devions nous retrouver après ton travail. »

« Désolée, jai été retenue », répondit-elle dune voix quelle espérait neutre. « Ne mattends pas, jai encore beaucoup à faire. »

« Tout va bien ? Tu sembles différente. »

« Tout va bien, je suis juste fatiguée. »

Elle reposa le combiné, son regard tombant sur la valise préparée dès le matin. Cinq ans de mariage. Cinq ans qui sachevaient maintenant. Et une nouvelle vie qui commençait en elle.

Cinq ans plus tard

« Maman, regarde comme elle est belle ! » Sophie, quatre ans, colla son nez contre la vitrine dun magasin de jouets, admirant une poupée en robe de bal.

« Très belle, en effet », sourit Élodie en ajustant le bonnet de sa fille. « Mais nous devons partir, nous serons en retard. »

« Où allons-nous ? » demanda lenfant à contrecœur, glissant sa petite main dans celle de sa mère.

« Chez ta grand-tante Adèle. Elle nous attend. »

Lyon les accueillit par un matin glacial de janvier. Cinq années quÉlodie navait pas revu sa ville natale, cinq années à reconstruire sa vie loin du passé. Et maintenant, le destin la ramenait sa tante, la seule à lavoir soutenue, était hospitalisée.

« Sophie, attention, ne cours pas », dit Élodie en tenant fermement la main de sa fille alors quelles traversaient le hall dun nouveau centre daffaires.

Le sol en marbre brillait sous les lustres. Une musique solennelle résonnait, une foule sétait rassemblée pour linauguration.

« Élodie ? »

Elle se figea, reconnaissant cette voix derrière elle. Une voix quelle navait pas entendue depuis cinq ans, mais quelle aurait reconnue entre mille. Lentement, elle se retourna.

« Julien. »

Il navait presque pas changé. Les mêmes yeux gris attentifs, les mêmes tempes légèrement argentées. Seules les rides autour de ses yeux sétaient creusées.

« Je ne mattendais pas à te voir ici », murmura-t-il, la regardant comme face à un fantôme. « Tu es revenue ? »

« De passage seulement », répondit Élodie, sentant Sophie se blottir contre sa jambe. « Pour peu de temps. »

Julien baissa les yeux vers lenfant, et son expression changea. Ses pupilles se dilatèrent. Sophie était son portrait craché les mêmes yeux gris, la même forme des lèvres, même la fossette lorsquelle souriait.

« Et cest »

« Ma fille », répondit Élodie rapidement. « Sophie. »

Un silence lourd sinstalla entre eux.

« Te voilà enfin ! » Une femme élancée aux cheveux châtains sapprocha. « Tout le monde te cherche. Oh, bonjour », ajouta-t-elle en regardant Élodie avec curiosité.

« Valérie, voici Élodie une vieille connaissance », dit Julien lentement, sans quitter Sophie des yeux. « Élodie, voici Valérie, mon épouse. »

« Enchantée », répondit Élodie en forçant un sourire. « Excusez-nous, nous devons partir. »

« Attends », Julien fit un pas en avant. « Comment puis-je te contacter ? »

« Tu ne peux pas », rétorqua-t-elle en séloignant rapidement, tenant Sophie par la main.

Dans le taxi, lenfant se serra contre elle :

« Maman, cétait qui ? »

« Juste une connaissance, ma chérie. Cela faisait longtemps. »

Lappartement de tante Adèle était aussi chaleureux que cinq ans plus tôt, quand Élodie y était arrivée avec une petite valise et un cœur brisé.

« Tu nas pas changé », sourit la tante en caressant les cheveux de Sophie. « Mais cette petite dame a bien grandi, juste sous mes yeux grâce aux photos. Comment vas-tu, Élodie ? »

« Tout va bien », répondit-elle en aidant sa tante à sasseoir. « Ne tinquiète pas, le médecin a dit que ce nétait rien de grave. »

« Je ne parle pas de ça », dit la tante en la regardant intensément. « Comment vas-tu vraiment ? Ton cœur va-t-il mieux ? »

Élodie détourna le regard.

« Tante Adèle, cest du passé. »

« Tu las vu ? »

« Tout à lheure, dans ce nouveau centre. Tu te rends compte, croiser quelquun dans une ville de presque un demi-million dhabitants dès le premier jour. »

« Le destin », soupira la tante. « Il ta cherchée, tu sais. »

« Quoi ? » Élodie se tourna brusquement.

« Il est venu un mois après ton départ. Puis plusieurs fois. Je lui ai dit que je ne savais pas où tu étais. »

« Merci », murmura Élodie en serrant la main de sa tante. « Cétait la bonne chose à faire. »

« Sa mère a même appelé lan dernier. Hélène ta toujours considérée comme sa fille. »

Élodie soupira. Sa belle-mère avait effectivement été bienveillante. Savait-elle ce qui sétait passé entre Julien et Claire ?

« Sophie lui ressemble beaucoup », poursuivit la tante en observant lenfant jouer dans un coin. « Il a compris ? »

« Je pense que oui. Mais cela ne change rien. »

Le lendemain matin, un appel inconnu la réveilla.

« Élodie ? Cest Hélène. »

La voix de son ancienne belle-mère lui serra le cœur.

« Bonjour », répondit-elle en sortant sur le balcon pour ne pas réveiller Sophie.

« Julien ma dit tavoir vue hier. Puis-je venir te voir ? Il faut que nous parlions. »

Une heure plus tard, elles étaient assises dans la cuisine, Sophie dormant encore.

« Elle est bien de Julien ? » demanda Hélène directement.

Élodie hocha la tête.

« Pourquoi nas-tu rien dit ? » La voix dHélène était empreinte de douleur, non de reproche. « Tu las privé de sa fille, et nous dune petite-fille. »

« Cest lui qui sest privé de tout », répondit Élodie doucement. « En amenant mon amie dans notre maison. »

Hélène baissa les yeux.

« Je sais. Il ma tout raconté quand tu as disparu. Il était dévasté. Mais Élodie ce nétait quune erreur. »

« Une erreur qui a tout changé. »

« Il ne sest remarié quil y a deux ans. Il ta cherchée sans relâche. Puis il a rencontré Valérie. Cest une bonne femme, mais ils ne peuvent pas avoir denfants. »

Élodie sent

Оцените статью
Surprenant mon mari avec ma meilleure amie, je suis partie sans un mot dans une autre ville, gardant ma grossesse secrète. Mais cinq ans plus tard, nos chemins se sont croisés à nouveau.
L’élève à l’arrêt de bus : Le bus n’arrivait pas, le vent de la Seine mordait les visages et glissait sous les cols. Pierre Serré, passant d’un pied sur l’autre, tâta dans sa poche son pass Navigo et leva une fois de plus les yeux vers la chaussée. Selon l’horaire, le bus aurait déjà dû être là, mais sur l’affichage ne défilaient que l’heure et une publicité. Autour, les gens s’enroulaient mieux dans leur écharpe, certains râlaient, d’autres fixaient leurs téléphones en silence. Il s’était volontairement mis à l’écart de l’abribus pour ne pas entendre, dans son dos, ceux qui entamaient à voix haute de bruyantes discussions sur le coût de la vie ou la politique. Il avait les doigts endoloris sous ses gants, le bas du dos raide. Ce matin-là, il avait accompagné son petit-fils à la maternelle, était passé à la pharmacie chercher son ordonnance puis, désormais, se rendait dans un magasin de bricolage où il faisait parfois des extras en réserve. Non pour l’argent : la pension suffisait, mais le vide des journées à la retraite l’angoissait davantage que le manque d’euros. Autrefois, il entrait à l’usine dès sept heures et n’en repartait qu’à la nuit. Chef d’équipe à l’atelier mécanique, il était responsable des machines, des ouvriers, du carnet de commandes. Il croyait alors que sans lui toute la chaîne s’arrêterait. À présent, l’usine n’existait plus, on bâtissait un centre commercial clinquant à la place de ses anciens ateliers. On ne le consultait plus, il ne recevait plus aucun appel ni invitations à des réunions. Il avait été convié pour la dernière fois au cinquantième anniversaire de l’usine il y a dix ans. Et puis plus rien. Pierre s’aperçut qu’il ressassait une fois de plus ces « avant ». Comme s’il tournait en rond dans un même couloir. Il essaya de se changer les idées et lut les affiches qui tapissaient le fond de l’arrêt : cours d’anglais, dépannage lave-linge, recherche de manutentionnaire… Peut-être y aurait-il sa place aussi, s’il osait proposer des cours particuliers en usinage. Mais qui en voudrait, aujourd’hui où tout se règle par ordinateur ? La porte de l’abribus battit derrière lui, un homme en sortit, souffla fort en s’arrêtant à côté de lui. Un courant d’air froid et une odeur désinfectante flottèrent dans l’air. — Excusez-moi, le trente-deux est déjà passé ? demanda une voix d’homme, un peu rauque. Pierre tourna la tête. Un grand gaillard d’environ trente-cinq ans, bonnet enfoncé sur le front, veste sombre, joues rougies par le vent, ombre sous les yeux, une sacoche noire en bandoulière. Il sourit d’un air gêné, découvrant un léger écart entre les incisives. — Je n’ai rien vu, répondit Pierre. J’attends depuis vingt minutes, mais rien ne passe. — Je m’en doutais, soupira l’homme, regardant la rue d’un air résigné. Comme d’habitude. Il hésita, fit mine de regagner l’arrêt, puis resta planté là. Pierre s’apprêtait à détourner les yeux, quand il remarqua sur la sacoche un petit badge métallique en forme de burin. Une distinction que l’on décernait autrefois pour des propositions d’amélioration à l’usine. Un nom remua sur le seuil de sa mémoire. — Excusez-moi… Vous auriez travaillé à l’usine, secteur mécanique ? demanda-t-il, plissant les yeux. Pierre se redressa un peu. — Oui, il y a longtemps, fit-il, détaillant le visage de l’autre, ses yeux clairs, attentifs. Et vous, d’où connaissez-vous ? L’homme partit d’un petit rire. — J’étais en stage chez vous, au lycée professionnel. Stage pratique en 98. Groupe M-3. J’étais… enfin, bon, le gamin à la casquette. On m’appelait Alex. Le nom s’emboîta, tel une pièce dans un puzzle. Pierre ne voyait plus l’homme, mais un adolescent efflanqué à la veste râpée, aux oreilles décollées, au même petit trou dans le sourire. Le garçon, devant la machine, serrait mal le burin et n’obéissait jamais sur la prise d’angle. — Alex… Clément ? hasarda Pierre. — Oui ! s’éclaira l’homme. Je croyais que vous ne me reconnaîtriez jamais. — Je me souviens, lâcha lentement Pierre, songeur. C’est toi qui as cassé trois fois de suite ta lame de coupe… Je t’ai passé un sacré savon. Alex éclata de rire, la tête rejetée en arrière. — Exact. Vous aviez dit que je ne ferais jamais un bon technicien tant que je ne penserais qu’à partir en pause !… Pierre sentit la gêne lui monter aux joues. Il ne comptait pas ses envolées contre les jeunes, à l’époque : la pression, les contrôles… Les mots lui venaient tout seuls, il n’y accordait pas d’importance. Mais aujourd’hui, planté sous la bise, il regretta chaque remontrance inutile. — Oh, il fallait bien que je dise quelque chose… marmonna-t-il. Alex secoua la tête. — C’est resté, vous savez, dit-il à voix basse. Ce soir-là, j’ai pour la première fois voulu rester après la journée, comprendre pourquoi mes outils cassaient. Vous quittiez déjà l’atelier, vous vous souvenez ? Je bricolais seul, vous êtes revenu. L’instant surgit, intact : le vacarme des machines, la lumière jaune, l’odeur d’huile de coupe, le sol recouvert de copeaux. On fermait déjà les vestiaires quand Pierre, revenu chercher sa serviette oubliée, avait aperçu Alex besognant sur l’avance du tour. — Je suis revenu, oui… Je t’ai montré comment régler la vitesse d’avance. Pas de quoi fouetter un chat. Alex le regarda avec une drôle d’intensité. — Vous n’avez pas juste montré. Vous êtes resté une heure entière. Jusqu’à l’extinction des lumières. Le chef d’équipe rouspétait déjà. Vous lui avez dit : « Laissez-le comprendre ce qu’il fait sinon c’est moi qui écopera après pour les pièces ratées ! » C’est la première fois que je me suis dit que mon sort n’était pas totalement indifférent à un adulte. Pierre haussa les épaules, mais en lui, quelque chose tressaillit. — C’était mon boulot… Si tu loupais tes pièces, c’est sur moi que ça tombait. — Peut-être. Mais vous auriez pu juste râler et me virer, comme faisaient les autres… Il baissa les yeux et ajouta, presque à part : — Cette soirée-là, c’est ce qui m’a fait rester au lycée pro. — Comment ça ? — J’étais à deux doigts d’arrêter. Je pensais partir en intérim, devenir manutentionnaire… Les études, ça ne passait pas, les soucis à la maison… Après avoir passé ce bout de soirée avec vous, je me suis dit que peut-être je n’étais pas complètement nul. Je suis allé au diplôme, puis à l’usine. Vous aviez changé de secteur, on ne s’est presque plus croisés. Le vent redoubla, soulevant un papier glissant à leurs pieds. Pierre regardait Alex, tentant de superposer le gamin à la machine et l’homme posé qui se tenait là, voix assurée. — Tu es resté à l’usine jusqu’au bout ? — Jusqu’à la fermeture, oui. Ensuite, je suis parti dans une PME, on fait des pièces pour matériel médical. Petite boîte, mais pérenne. Je suis chef d’atelier. Il esquissa un sourire, presque gêné de ce « chef ». — Des jeunes maintenant, poursuivit-il. Ordinateurs, plans à l’écran… Mais je leur montre toujours à la main. Comme vous faisiez. Ils rigolent au début, mais en fait ça fait la différence. Au loin, un bus approchait, mais ce n’était pas le leur. Autour, la communauté de l’arrêt soupira et replongea sur ses écrans. Pierre sentit une chaleur envahir sa poitrine, mêlée de nostalgie. — On n’aura pas perdu notre temps, conclut-il. — Claire­ment pas, dit Alex très sérieusement. J’ai souvent voulu vous retrouver. Avec les collègues, on parlait souvent de vous. J’avais même cherché votre nom sur Internet, mais on ne trouve que de vieux documents officiels. — Moi, Internet… J’ai encore un portable à touches, mon petit-fils se moque de moi. — Mon père aussi ! fit Alex. Il râle, mais refuse de changer. Un silence s’installa, le vent tomba, quelqu’un éternua derrière. Pierre réalisa qu’une rancune, larvée toutes ces années, lui semblait d’un coup moins sourde. On dirait qu’au fil des années, derrière la routine, restaient quand même ceux à qui ce qu’il faisait avait compté. — Et vous, maintenant ? Vous travaillez ? — Je suis retraité… Parfois je donne un coup de main en réserve dans une boutique de bricolage, à deux pas d’ici. Rien de physique, juste sur la paperasse. — C’est bien, souffla Alex, plus prudent pour le dos. Il hésita puis proposa soudain : — Si vous avez le temps… On pourrait prendre un café ? Il y a un bistrot au coin. J’ai rendez-vous bientôt, mais je peux bien arriver en retard pour la bonne cause. Pierre consulta sa montre machinalement. Il lui restait une bonne heure et demie avant l’inventaire au magasin, il pouvait largement prendre le temps. — J’ai le temps, répondit-il. Allons-y. Le bus arriva enfin. Ils montèrent, se frayèrent un passage dans la rame. — Je vous paye le ticket, affirma Alex. — Non, pas la peine… protesta Pierre, mais Alex avait déjà validé sa carte. — Considérez-le comme des intérêts sur l’investissement, ajouta-t-il à mi-voix. Le bus était bondé, ça sentait le caoutchouc et le parfum. Pierre, la main au poteau, regardait défiler rues familières par la vitre, se rappelant l’époque où ses élèves prenaient le même trajet en groupe, tubes à plans sous le bras. Autour d’eux aujourd’hui, d’autres regards, d’autres paroles. Le café était petit, façade ouvrant sur le carrefour, chaleur douce, musique discrète. Ils s’installèrent près d’une baie vitrée, ôtèrent leurs vestes. Alex commanda deux allongés et des tartelettes. — Je dévore du sucré quand je stresse, avoua-t-il. Là, c’est… un peu d’émotion. — Faut pas, grogna Pierre, en sentant lui-même une pointe de nervosité inhabituelle. Revoir un ancien élève vingt ans après, c’est ouvrir un vieux carnet — mais découvrir qu’on y a ajouté des pages. — Racontez-moi donc… Comment vous êtes arrivé à l’usine ? Je n’ai que des bribes. Pierre haussa les épaules. — Comme tout le monde. Après l’armée, un CAP, puis à la prod. D’abord opérateur, puis chef. Rien d’exceptionnel. — Je n’y crois pas, secoua la tête Alex. On savait tous que vous maîtrisiez tout. — Illusion d’optique. Moi aussi au début je cassais tout. Mais à l’époque, l’erreur menait à la perte de la pièce, le plan à refaire. La pression venait d’en haut, le chef d’en bas. On faisait comme si on savait… Il goûta son café. L’amertume lui piqua agréablement la langue. La tarte était trop sucrée mais il y goûta tout de même : la confiture lui rappela l’enfance. — Vous vous souvenez de vos gamins ? Ceux que vous avez eus après, à l’usine ? — Quelques-uns, oui, acquiesça Alex. Je revois souvent Nicolas, il bosse en intérim dans le Nord. Jean est parti en Allemagne, toujours sur machine. Beaucoup se sont éparpillés, mais ceux qui sont restés vous mentionnent toujours. Pierre leva un sourcil, surpris. — Pourquoi donc ? — Parce que vous ne formiez pas seulement des techniciens, mais aussi des hommes. Vous nous emmeniez voir le vieux fraiseur, avec les mains qui tremblaient… — André Perrin ? Oui… Il avait l’œil comme personne. Il entendait à l’oreille quand un palier fatiguait. — Voilà ! fit Alex. Vous nous disiez : « Apprenez tant qu’il est là. Les livres peuvent attendre. » Et j’ai souvent repensé à ça, quand les anciens partaient, j’essayais que les jeunes les observent. Qu’on n’oublie pas. Il sourit. — Je me surprends souvent à parler comme vous, admet-il, surtout en râlant. — Non, pas comme moi ! grimace Pierre. J’étais dur. Je repense à ça, je me dis : comment faisiez-vous pour me supporter… — On sentait que vous étiez juste, esquissa Alex en baissant la voix. Vous n’étiez pas que des cris. Vous expliquiez. Vous me corrigiez la main au tour. À cette époque, mon père était à l’hôpital, je tenais à peine debout, et vous, vous ne posiez pas de question. Juste, vous restiez là. « Doucement, la pièce ne presse pas. » Ça m’a aidé plus d’une fois dans la vie. Pierre détourna les yeux, regardant dehors. Les passants filaient, les voitures stoppaient au feu. Il chercha dans sa mémoire ce moment du père d’Alex, mais rien ne venait : pour lui, c’était un jour comme tant d’autres à ajuster mains, angles, avances… — Je ne savais pas pour ton père… murmura-t-il. — Je n’en parlais à personne, balayait Alex. J’avais trop honte. Mais ce n’est pas la question. Vous avez été le premier adulte à ne pas prendre pitié, ni m’enfoncer. Juste à me traiter normalement. Ça marque. Il coupa, feignant de se concentrer sur sa part. Pierre sentit un nœud dans sa gorge. Il se souvenait de sa propre jeunesse, à attendre qu’un aîné ne crie pas, ne l’ignore pas. Un vieux mécano lui avait soufflé un jour : « N’aie pas peur du tour, aie peur de ta paresse. » Ça lui avait paru banal, et pourtant jamais oublié. — Finalement, j’ai bien fait de te secouer, risqua-t-il. — Ça a servi, dit Alex d’un ton grave. J’ai douze personnes, aujourd’hui, dans mon secteur. Trois sortent de l’école. Je me dis : si je les lâche, ils finiront livreurs ou manutentionnaires, c’est plus simple. Mais si je pousse, si je montre qu’ils sont capables, dans deux ans, ils transmettront à d’autres. Et alors je réalise d’où ça me vient… et c’est de vous. Il sourit, un éclat doux dans le regard. — Vous auriez pu me virer, aussi. Vous souvenez la fois où j’ai séché la pratique pour bosser au marché ? Le prof voulait déjà faire le dossier d’exclusion. Mais vous avez proposé une seconde chance… Pierre revit la scène : le bureau du prof, la table griffée, l’odeur de tabac. Le gamin, silencieux, les yeux baissés. Le prof rouge, qui râle, et lui, Pierre, disant : « Donnez-lui du remplacement, s’il recommence, je l’emmène moi-même. » Et puis, à l’époque, il avait fait en sorte d’encadrer ce gamin, corvées incluses. — Je me souviens, tu étais furieux contre moi. — Bien sûr ! J’ai cru que vous étiez un sale type, mais si vous n’aviez pas insisté, je serais parti. Et Dieu sait ce que je serais devenu. Alex finit son café, posa sa tasse et regarda Pierre droit dans les yeux. — Je voulais vous le dire depuis longtemps. Merci. Pas de m’avoir « sauvé », c’est ma vie après tout, mais pour avoir fait votre boulot honnêtement. Et ça, on découvre que c’est énorme. Les mots flottèrent sans pathos. Pierre sentit en lui comme un déclic, pareil à un vieil engrenage bien huilé : il voyait soudain sa carrière non plus comme une série d’horaires et rapports, mais une chaîne de gens, passés par lui, qui peut-être le rappelaient, en mal ou en bien, mais celui qui était devant lui avait dans le regard de la gratitude. — Bon, alors, fit-il pour ne pas s’attendrir, combien je te dois pour le café ? — Rien du tout, balaya Alex. C’est à moi de vous remercier. Et pas seulement pour ce café. Ils restèrent encore un peu, discutant détails. Ils évoquèrent les vieilles machines, les fermetures, les jeunes qui redoutaient aujourd’hui la responsabilité. Pierre se surprenait lui-même à donner des conseils, à « répartir les tours », « exiger sans écraser ». Quand ils sortirent, il tombait une neige fondue. Les rues luisaient, les passants pressaient le pas. Dix minutes à peine pour regagner la réserve, Pierre n’était pas pressé. — Je vous accompagne, proposa Alex. Je vais dans la même direction. Ils marchèrent côte à côte, ralentissant aux carrefours. Alex parla de son fils, mordu de Lego mais allergique aux maths. Pierre hochait la tête, pensant à son petit-fils absorbé par ses jeux vidéo. — Amène-le moi un jour, se surprit-il à dire. Je lui montrerai comment on aiguise un outil, dans la cuisine, sur mon vieux touret. Pour voir l’acier, ce que c’est. S’il a envie… Alex sourit. — Volontiers. Notez-moi votre adresse. Arrivés devant le magasin de bricolage, ils s’arrêtèrent. Grande enseigne, portes vitrées, caddies – Pierre avait toujours l’impression d’y être étranger, tout brillant, tout éphémère. — C’est ici le travail… dit-il. Toi, tu prends l’autre rue, non ? — Oui, mais… hésita Alex, je peux vous appeler ? Si ça ne vous dérange pas. Juste pour parler… ou si j’ai des questions sur l’atelier. — Appelle… Mais pas le soir, le petit regarde ses dessins animés. Ils échangèrent leurs numéros. Alex l’enregistra « Pierre Serré usine », l’écran près de lui pour ne pas se tromper. — C’est ça, confirma Pierre. Ils se serrèrent la main, celle d’Alex était chaude, sûre. Un instant, Pierre se sentit moins vieil employé, plus le maître qui laisse partir un jeune dans son premier poste. — Merci, répéta Alex. Pour tout. — Va, va, tu vas être en retard, lança Pierre d’un geste. Alex s’éloigna le long du trottoir, épaules basses face au vent, puis se retourna, fit signe. Pierre répondit. Il resta là, le regardant tourner au coin. En lui, plus de lassitude ni d’envie de ruminer le passé. Juste une chaleur pleine, comme après l’ouvrage bien achevé, la pièce ajustée pile, le tour qu’on peut débrancher l’esprit tranquille. Il entra dans le magasin, salua la caissière, traversa les rayons d’outils. Sur un présentoir, des tournevis et des niveaux ; au fond, quelques vieux rabots prenaient la poussière, comme des anciens. Dans le vestiaire, il enfila sa blouse, sortit de son vieux sac une photo jaunie : l’atelier, des machines, les jeunes en bleu, lui au milieu, cheveux encore épais. Il évitait de la sortir souvent, pour ne pas remuer les souvenirs, mais aujourd’hui la main y revint d’elle-même. Il fit courir le doigt sur les visages, reconnut certains. Là, ce gars-là était parti à Lyon, celui-là, toujours en retard. On distinguait Alex aussi, mine hargneuse, sourire fendu. — Te voilà retrouvé, murmura-t-il. La photo trembla, non de faiblesse : juste le cœur plus léger. Il la glissa, délicatement, près d’un vieux carnet où s’alignaient encore, à l’encre pâlie, les tables d’usinage, les noms d’apprentis. Avant de sortir, front contre le fer froid du casier, il s’autorisa une minute. Plus de regrets obsédants, seulement des visages, des éclats de voix, des rires en atelier. Et la certitude tranquille : son travail ne s’était pas dissous dans l’oubli. Il se prolongeait dans d’autres gestes, d’autres voix — dans chacun de ceux qui, même derrière une commande numérique, tenaient la relève. Il se redressa, rajusta sa veste, rejoignit la salle, les bons de livraison et les cartons à trier. En passant, il s’attarda au rayon outillage, prit en main un petit jeu de limes. Hésita sur le prix. — Vous prenez ? lui demanda un vendeur. — Peut-être plus tard, dit Pierre. Je vais y réfléchir. Mais il savait déjà ce qu’il ferait. Ce soir, quand le petit viendrait, il sortirait du balcon le vieux touret, le nettoierait, testerait le câble. Il lui montrerait que l’acier se travaille, si on prend le temps et qu’on tient la main sûre. Non pour en faire un technicien ; juste pour transmettre, comme on l’a transmis avant lui, à ses jeunes, et désormais à la génération suivante. Cette pensée le réchauffa plus qu’un thé brûlant. Il sourit à lui-même et repartit dans l’allée, sentant son pas plus léger que le matin.