– Tout ça est à moi et toi, tu n’es personne ici ! – déclara la fille en exigeant qu’on libère la chambre

Tout ça est à moi, et toi, tu nes personne ici ! déclara la fille en exigeant quon libère la chambre.

Maman, tu as encore oublié déteindre le gaz ! cria Élodie en entrant dans la cuisine et en tournant brusquement le bouton de la cuisinière. Combien de fois faut-il te le répéter ? Tu vas mettre le feu à la maison !

Jeanne-Marie sursauta, détourna les yeux de la fenêtre où elle observait les moineaux sur le rebord.

Ne me crie pas dessus, Élodie. Jétais juste distraite Je faisais chauffer de leau pour le thé.

Distraite ! rétorqua sa fille. À ton âge, être distraite est dangereux. Les voisins se plaignent déjà des odeurs de gaz dans limmeuble.

Élodie disait vrai. Jeanne-Marie avait effectivement des trous de mémoire, surtout depuis quelle avait enterré son mari, Jean-Luc, un an plus tôt. Comme si, avec lui, était partie sa capacité à retenir les petits détails. Les grandes choses, elle sen souvenait parfaitement : la naissance dÉlodie, la demande en mariage de Jean-Luc, les premiers pas de sa fille. Mais les événements dhier ou davant-hier sestompaient dans un brouillard.

Je vais préparer le thé, dit Jeanne-Marie dun ton apaisant. Tu veux des croissants ? Je les ai faits ce matin, à la confiture, comme tu les aimes.

Élodie sassit à table, tapotant nerveusement la nappe en plastique.

Maman, il faut que je te parle sérieusement.

Quelque chose dans le ton de sa fille alarma Jeanne-Marie. Elle posa lentement les tasses sur la table et coupa les croissants.

Je técoute.

Tu ne peux plus vivre seule. Cest dangereux pour toi et pour les voisins. Le gaz, lélectricité Et si tu tombais ? Qui te trouverait ?

Élodie, de quoi tu parles ? Je me débrouille très bien. Oui, joublie parfois des choses, mais ça arrive à tout le monde.

Sa fille secoua la tête et sortit quelques papiers de son sac.

Jai déjà tout arrangé. Je tai inscrite dans une bonne résidence senior. On soccupera de toi, tu seras nourrie à heures fixes, tes médicaments te seront donnés à temps. Et il y aura des gens de ton âge, tu ne tennuieras pas.

Jeanne-Marie sentit le sang quitter son visage. Un morceau de croissant lui resta en travers de la gorge.

Quelle résidence ? Élodie, quest-ce que tu racontes ?

Pas une maison de retraite, si cest ce que tu penses. Une résidence privée, très convenable. Jai déjà versé le premier acompte.

Sans mon consentement ? La voix de Jeanne-Marie tremblait. Élodie, cest ma maison ! Toute ma vie est ici !

Maman, sois réaliste. Tu es seule dans un trois-pièces. Les charges sont énormes, limmeuble est vieux, il y a toujours quelque chose à réparer. Et cest moi qui paie tout ça.

Jeanne-Marie voulut protester, mais Élodie leva la main.

Et puis, Marc veut déménager à Paris. On a décidé de se marier. Cet appartement nous conviendrait centre-ville, bonne disposition. Je ne veux pas le vendre, cest notre foyer familial.

Marc ? Jeanne-Marie fronça les sourcils. Tu ne le connais que depuis six mois.

Maman, jai quarante-deux ans. Je sais ce que je veux. Marc est un homme sérieux, il a son entreprise. Et il est daccord pour que jarrête de travailler, que je moccupe enfin de moi.

Et moi, je fais quoi ?

Tu iras à la résidence, bien sûr ! Tu verras, ce sera bien. Jai regardé sur internet il y a du yoga pour seniors, de la peinture, une chorale. Tu te feras des amis, tu auras une vie intéressante.

Jeanne-Marie se leva et fit lentement le tour de la cuisine. Quarante ans quelle prenait son petit déjeuner à cette table, quarante ans quelle regardait par cette fenêtre. Élodie était née dans la chambre dà côté, avait fait ses devoirs dans cette même cuisine. Jean-Luc lisait son journal ici chaque matin, soupirant devant les nouvelles politiques.

Donc, tu as déjà tout décidé ? Sans me demander, sans me consulter ?

Quest-ce que ça aurait changé ? Élodie haussa les épaules. Tu naurais pas accepté. Alors jai pris les choses en main.

Pris les choses en main répéta Jeanne-Marie. Élodie, je suis ta mère, pas un fardeau.

Personne ne dit que tu es un fardeau ! Mais il faut être pragmatique. Jai passé trente ans à me sacrifier pour toi et papa. Maintenant, cest mon tour de vivre pour moi.

Ces mots firent mal. Jeanne-Marie se souvint des sacrifices quelle et son mari avaient faits pour les études dÉlodie, des robes quelle avait cousues pour le bal de fin dannée, des heures passées à garder sa petite-fille pendant quÉlodie travaillait.

Sa petite-fille Où était Chloé ?

Et Chloé ? Elle est daccord pour quon mette sa grand-mère en résidence ?

Élodie détourna les yeux.

Chloé est grande, elle a sa vie. Elle est à Lyon pour ses études, elle rentre rarement. Pourquoi linquiéter ?

Tu ne lui as même pas dit ?

Je lui dirai plus tard. Quand tu seras installée.

Jeanne-Marie se rassit. Ses jambes semblaient soudain en coton.

Et si je refuse ?

Maman, comprends, tu nas pas le choix. Jai déjà payé pour la résidence. Marc emménage la semaine prochaine. Tu peux prendre lessentiel, on triera le reste plus tard.

Mes affaires ? Élodie, tout ici est à moi, chaque cuillère, chaque tasse ! Ce service, on nous la offert pour notre mariage, cette nappe, je lai brodée moi-même ! Et les fleurs sur le rebord de la fenêtre ? Qui sen occupera ?

Tu pourras avoir des plantes en pot à la résidence. Et la vaisselle Maman, ils en ont là-bas. Pourquoi emporter de vieilleries ?

Vieilleries. Élodie venait de qualifier ainsi leurs souvenirs de famille.

Jeanne-Marie se leva et ouvrit le buffet. Elle en sortit une photo elle et Jean-Luc tenant Élodie nouveau-née dans leurs bras. Si heureux, si jeunes, pleins de projets.

Tu te souviens quand ton père ta fabriqué une balançoire dans la cour ? Tu y passais tes journées, javais peur que tu tombes.

Maman, pas de souvenirs, sil te plaît. Ça ne fait que compliquer les choses.

Et quand tu as eu une pneumonie à lécole ? Je suis restée quinze jours à ton chevet. Ton père avait pris des congés pour me remplacer.

Maman, je ten prie

Et quand ton premier amour ta quittée, comment il sappelait déjà Julien ? Tu as pleuré pendant un mois, je te parlais la nuit pour te remonter le moral.

Élodie se leva brusquement.

Ça suffit ! Ce nest pas ma faute si la vie est ainsi ! Pas ma faute si tu ne peux pas vivre seule ! Mais je ne peux pas sacrifier ma vie pour ta vieillesse !

Ma vieillesse murmura Jeanne-Marie. Jai soixante-neuf ans, Élodie. Je ne suis pas une vieille femme impotente.

Tu oublies déteindre le gaz !

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– Tout ça est à moi et toi, tu n’es personne ici ! – déclara la fille en exigeant qu’on libère la chambre
Des parents venus d’hier À seize ans, Aline a été mise à la porte de chez elle. Difficile de dire qu’elle s’y était déjà sentie « chez elle », sans doute parce qu’on lui rappelait chaque jour qu’elle mangeait leur pain à crédit… Pourtant, c’est là qu’elle avait grandi. Et à seize ans, trouver un toit n’est pas si simple. Tout avait démarré comme dans un cauchemar. Son père, déjà peu réputé pour son sens pédagogique ou sa douceur envers ses filles, ne faisait que hurler, souvent avec des mots crus. Sa mère, à qui Aline avait tout raconté la veille, restait assise, figée, impassible aujourd’hui. Et sa sœur, Véra, posait ses produits de maquillage sur la table avec un air narquois, histoire d’être prête pour sortir et ne rien louper du spectacle. — Range ton maquillage ! Tu n’en auras plus besoin ! — s’est-il tourné vers elle. — Tu ne sortiras plus d’ici avant tes trente ans, pour ne pas suivre l’exemple de ta sœur ! Mais l’explosion de leur père ne semblait pas toucher Véra, qui était la cible par ricochet : ce n’était pas grave. Par contre, pour Aline, ça allait chauffer… — Alors, ça y est, Aline, tu es allée trop loin ? — minaudait Véra, tout en poussant ses tubes de rouge à lèvres. — Toi, la ramène pas, ton tour viendra ! — grogna le père. — Mais j’ai rien fait, moi, je ne suis pas une petite traînée comme elle… — Véra ! — s’indigna la mère. — Tu te rends compte de ce que tu dis ? — Je ne dis que la vérité, maman. Tu ne me contrediras pas ? Malheureusement pour Aline, même leur père était d’accord avec ce jugement. Aline restait figée dans l’encadrement de la porte : impossible de s’approcher de la table. On ne voyait pas encore son ventre, mais tout le monde savait. Un secret qu’elle avait si longtemps essayé de cacher. — Papa, maman… Je… je ne savais pas… — cherchait-elle le bon mot, le moins grave possible. Mais rien n’attendrissait plus personne. — Tu ne savais pas ? — lança la mère. — Avec qui je discute depuis tes douze ans ? Tu n’écoutais rien, tu croyais tout savoir… Et puis tu as menti, tu nous as caché la vérité ! Tu pensais qu’on était aveugles ? Ou que le problème allait disparaître seul ? Il aurait mieux valu le dire tout de suite, on aurait agi discrètement… Mon Dieu, qu’est-ce qu’on va faire de toi… Tu as seize ans ! Ce genre de discours, Aline l’avait toujours entendu. Coupable ou non. Son père hurlait, jusqu’à s’essouffler. Et sa mère gémissait : « Que faire, que faire… » Aline croyait avoir vécu le pire, mais ce n’était qu’un début : — Prends tes affaires, — dit le père d’une voix sourde. — Tu as une heure. Puisque tu veux faire ta vie d’adulte, fais-la sous ton toit, pas le nôtre. — Ce n’est pas un peu dur ? — demanda la mère, qui, soudain, eut un élan de pitié, mais n’osa pas s’opposer à son mari. Une heure. Une heure pour faire ses adieux à l’enfance, à la maison, à la famille. Une heure pour comprendre que tout était fini. — Papa, s’il te plaît… Oui, j’ai fait une erreur, mais laisse-moi deux ans encore… — Pas question. Assume. Rassemble tes affaires. Sinon, tu partiras les mains vides. Aline courut dans sa chambre, rassemblant à la hâte l’essentiel. Dans l’urgence, tout semble vital. Même un vieux carnet de correspondance de troisième. Un pull, un bonnet, une montre… Que choisir ? Que laisser ? Elle revint à la cuisine quand l’heure presque écoulée. La valise traînait à terre. Elle inspira et tenta de parler. — Je… je peux rester ? Je vais aider, je ferai attention… Mais personne ne bougea. — Il fallait y penser avant. On a assez de honte comme ça, — lâcha la mère. Véra se moquait, tripotait son maquillage, bientôt autorisée à sortir. On ne lui refusait rien, elle. — Eh bien, Aline, t’as semé la pagaille. Enfin, je voulais dire : t’es tombée enceinte. Bonne chance pour trouver un toit. J’ai toujours su que ça finirait comme ça… Aline comprit : elle était perdue. À la rue, puis les gares, les squats… et avec un bébé, où finirait-elle ? C’est là qu’elle a connu la solitude la plus profonde qu’on puisse imaginer. Ses bagages finirent sur le trottoir. Sa sœur, derrière la fenêtre, lui tirait la langue. Quelques jours plus tard, elle trouva refuge chez des voisins : ils la blâmaient, mais refusaient de laisser une gamine dormir dehors. Elle vivait là, invisible, jusqu’à l’arrivée de sa tante Rita. — Où est Aline ? On m’a raconté que vous l’aviez jetée dehors ! — Non, on l’a laissée vivre sa vie d’adulte… Qu’elle se débrouille pour son logement, — répondit son frère, imperturbable. — Comme si tu avais travaillé pour un appartement ! Tu vis toujours chez maman à cet âge… Où est-elle ? — Elle squatte chez les voisins. Rita n’avait pas d’enfants, mais elle aimait ses nièces. Elle avait du mal avec Véra, mais s’entendait à merveille avec Aline. Tata Rita emmena Aline chez elle, dans un HLM d’un quartier ordinaire. — On va s’en sortir, Aline, tu verras. Perds pas espoir. Désespoir, c’est le chemin du fond du trou. Tu élèveras cet enfant, tu verras, tout le monde s’en sort. Je t’aiderai. Ensuite, tu bosseras… — Tata, c’est vrai que je peux rester ? — Bien sûr. — Tu ne me juges pas ? Elle réfléchit. — Non, je ne te juge pas. Mais je n’approuve pas non plus… Ce genre de chose, il faut y penser avant, pas après. Mais ce n’est pas une raison pour t’abattre… Dans la cour, Aline croisa un jeune homme en train de balayer. Appliqué, visiblement nouveau dans le quartier. Plutôt mignon, mais elle détourna vite le regard : l’amour, pour elle, c’était fini. — C’est Ivan, — lui expliqua Rita. — Il a obtenu un appartement ici comme pupille de l’État, il fait le ménage. Un gars bien. Sérieux. Il étudie, pas de copains à mauvaises fréquentations. — Il boit tout seul ? — sourit Aline, pour la première fois depuis longtemps, elle retrouvait le goût de plaisanter. — Ça te fait déjà rire ? — répondit Rita en riant, — Non, il ne boit pas du tout. Le lendemain matin, Aline alla faire des courses. Ivan l’attendait devant l’immeuble. — Bonjour, je m’appelle Ivan. J’habite ici… là, tu vois les fenêtres. Elle suivit du regard. — Moi, c’est Aline. — Je vous ai trouvée très jolie hier. — Ah, le coup de foudre, c’est ça ? — On peut dire ça. Elle n’y croyait pas. Mais Ivan lui, était sincère. Quand elle lui expliqua qu’elle était enceinte, il lui répondit : « Je t’aimerai quand même. » — Ivan, tu devrais trouver une fille « normale ». — T’es pas normale ? — Si, mais tu sais bien… — Je veux être avec toi, quand même. C’était il y a presque quarante ans. Aline et Ivan se sont mariés, ont eu un fils, Romain. Romain et sa famille occupent aujourd’hui l’appartement qu’Ivan avait reçu. Ivan et Aline sont restés dans l’appartement de tante Rita, disparue trop tôt. Malgré une rencontre rocambolesque, ils étaient faits l’un pour l’autre. Ils ont travaillé durement, se sont offert une vie stable et décente. Aline a fini par renouer, vaguement, avec ses parents et sa sœur : ils se voyaient pour les fêtes, s’offraient des cadeaux symboliques — mais la vraie tendresse n’est jamais revenue. Ivan, lui, restait doux avec tous — même avec les parents d’Aline. C’est Ivan qui a appris à Aline à mettre un peu d’argent de côté à chaque salaire. Pas grand-chose, mais régulièrement. Leur rêve : voyager ensemble à la retraite. À chaque paie, Ivan glissait vingt mille dans la tirelire. Une semaine plus tard, Aline reçut une prime : cinq mille de plus dans la cagnotte, le reste dépensé pour offrir à Ivan un vélo d’appartement. Pour qu’il fasse du sport à la maison. — Livraison mercredi ? D’accord. Parfait. Elle aimait les surprises. Quelques jours plus tard, le vélo était là. Mais Ivan ne rentra jamais à la maison. *** Un an après sa mort. L’anniversaire. Seuls les plus proches étaient venus. Les collègues, amis, avaient commémoré de leur côté. Romain, sa femme, leur fils, les parents d’Aline, Véra… Tous parlaient du merveilleux Ivan… — Je me souviens pas l’avoir vu hausser le ton… — s’émut Romain, qui savait qu’Ivan n’était pas son père biologique, la vérité lui avait été dite pour anticiper… d’éventuels mensonges venus d’ailleurs. Mais il n’avait jamais douté qu’Ivan était son vrai père, de cœur. — Je ne le connaissais pas tant que ça… — dit la belle-fille — Mais je n’oublierai jamais le jour où je suis venue pour la première fois. Ivan a mis mes gants sur le radiateur, pour qu’ils soient tout chauds… — Puis elle se tut, la gorge serrée. Chacun parlait, partageait. Aline, elle, fixait la photo d’Ivan et pensait à cet argent que plus jamais il ne pourrait utiliser. Lui qui voulait tant voyager. — Il aurait tant voulu partir voir le monde… — murmura-t-elle, — Mais moi… Je n’ai jamais eu ce goût pour l’aventure… Je ne sais pas comment faire… Trois millions désormais rassemblés, de quoi voyager où elle voudrait. Mais sans Ivan… plus envie d’aller nulle part. Après le départ de Romain et sa famille, Aline resta seule dans la cuisine, à finir la vaisselle. Sa mère entra, ferma soigneusement la porte. — Je sais que ce n’est pas le moment, mais comme on se voit rarement… Tu as toujours l’argent mis de côté avec Ivan ? Aline hocha la tête. La famille ne devait pas le savoir, mais Ivan avait dû le mentionner un jour, en toute confiance. La mère fit les cent pas, anxieuse. — Tu sais, Ivan gaspillait un peu cet argent… Moi aussi, j’aimerais voyager, bien sûr, mais ce n’est pas essentiel… Et toi, tu n’es pas du genre à partir, tu es trop casanière. À quoi bon ? L’argent se dévalue… Aline la regardait, perplexe. — Tu sais que Véra et moi-même sommes toujours locataires ? À notre âge ! Bientôt quatre-vingts ans pour nous, plus de cinquante pour Véra, ses enfants aussi paient des loyers. — Vous avez vendu la maison de grand-mère. Vous avez dit qu’elle était trop vieille, inutile. Aline ne comprenait déjà pas à l’époque : pourquoi vendre l’unique toit familial ? Il suffisait d’en prendre soin. — On voulait construire une nouvelle maison ! — protesta sa mère. — Mais il n’y a jamais eu de nouvelle maison… — rétorqua Aline. — Ivan a mal géré l’argent ! Il aurait fallu investir ! Acheter de la pierre, pas gaspiller… Et toi pareil… Pas question de salir la mémoire de son mari, en ce triste jour. — S’il te plaît, maman, pars, — dit-elle doucement mais fermement. — Excuse-moi, rien contre Ivan. Mais puisqu’il n’est plus là, que vas-tu faire de cet argent ? Ne me dis pas que tu vas vraiment le claquer en voyages ! Ce serait du gâchis ! — J’ai un petit-fils, tu sais. Je pensais l’aider à s’installer, plus tard… — Pauvre Ivan ! On a déjà donné son appartement à un autre, maintenant ses économies vont à un gamin qui n’est pas de son sang. Vraiment, lui, il a tout perdu ! Mais de qui parlait-elle ? — Maman, stop. Pars, — Aline s’agrippa à l’évier. La discussion s’arrêta là. Sa mère partit, bougonnant. Aline ne dormit pas. Quarante ans avaient passé — et pour eux, elle restait cette « traînée ». Au matin, alors qu’elle voulait se donner du courage avec un café, sa sœur Véra sonna. Aline sentit venir les ennuis. — Tu n’auras pas un sou, — trancha-t-elle avant même que Véra ôte son manteau. — Mais non ! Je voulais juste t’aider à ranger, après tout ça… Tu sais pourquoi on était réunis… On a tout sali. Viens, on va refaire un brin de ménage. On doit bien essayer de retrouver des liens, non ? Elles se mirent au ménage. Véra semblait pleine de bonnes intentions, bavarde à l’excès, tentant de dérider Aline, sans grand succès. Soudain, Véra alla mal. Le seau d’eau se renversa à terre. — Fais attention ! — cria Aline, avant de se retourner brusquement — Véra, ça va ? Ne t’effondre pas… Attends… — Mes cachets… dans mon sac… regarde… Aline chercha partout. — Il n’y a rien ! — Je… les ai oubliés… — Tiens le coup ! Lesquels tu prends ? Aline sortit en courant appeler la pharmacie et les urgences. Quand elle revint, tout était sens dessus-dessous. Placards ouverts, objets éparpillés. Véra avait disparu. Aline comprit tout. Véra avait tenté de la cambrioler. Mais elle avait pris soin, la veille, de tout déposer à la banque — un pressentiment. Aline s’effondra, tremblante, la tête dans les mains. Désormais, elle savait quoi faire avec cet argent. Elle voyagerait. Peut-être pas loin, pas longtemps, mais elle partirait. Et le reste, elle le donnerait à son fils et petit-fils. Ivan n’aurait pas désapprouvé. À ce moment précis, elle comprit que, même si Ivan était parti, il resterait toujours près d’elle…