Un tel gendre, ce n’est pas pour moi

Bon, écoute-moi bien, Arnaud, Gérard Lefèvre posa un stylo et une feuille blanche sur la table. Tu vas écrire ta lettre de démission ici et maintenant.

Comment ça ? Le jeune homme écarquilla les yeux. Mes performances ne sont pas bonnes ? Jai conclu trois ventes ce mois-ci !

Et alors ? Même si tu en avais fait vingt-trois ! On restructure Tu ne corresponds plus à limage de lentreprise, cest tout.

Ou alors, cest à cause de votre fille ? À cause dÉlodie ? Je continuerai à la voir, même si je dois devenir éboueur. Et on se mariera, cest sûr.

Jamais de la vie. Ja-mais ! Un coureur de jupons comme toi, je nen veux pas dans ma famille ! Élodie mérite mieux, elle est très jolie. Et toi, tu ferais mieux de la garder à distance !

…Quand Arnaud avait été embauché, il ne pensait pas une seconde à séduire la fille du patron. Il ne connaissait même pas Élodie. Il sortait tout juste de luniversité, diplôme en poche, et rêvait dune carrière dans limmobilier. Dailleurs, cétait Gérard lui-même qui lavait recruté après son stage. Et maintenant, il le poussait vers la sortie avec une insistance suspecte.

Sur un point, Gérard navait pas tort : Arnaud avait enchaîné les conquêtes comme dautres changent de chemise. Il prenait soin de lui, shabillait avec élégance, roulait en voiture allemande bref, un parti en or. Mais le mariage ? Pas question. Il voulait dabord gravir les échelons. La vie était longue, lamour pouvait attendre.

Ses parents, bien sûr, lui présentaient régulièrement des jeunes filles « de bonne famille », comme disait sa mère. Famille impeccable, certes, mais le charme des candidates laissait parfois à désirer ou alors, cétait leur conversation.

Un jour, sa mère avait invité à dîner une collègue de son bureau, Angélique. Officiellement, pour finir un rapport. Angélique était splendide, avec des jambes interminables qui faisaient tourner les têtes. Arnaud lui-même en resta bouche bée.

Sa mère, voyant son trouble, enchaîna :

Angélique est nouvelle en comptabilité, mais tout le monde ladore déjà. Et ses brioches aux raisins, mon chéri, tu nimagines pas !
Je vous en apporterai, déclara Angélique dune voix étonnamment grave, en lui lançant un regard langoureux. Et je fais aussi de la choucroute maison

La choucroute gâcha tout. Arnaud se vit déjà entouré de bocaux de conserves, de couches qui séchaient sur un fil et dune marmite de pot-au-feu sur le feu. Pas quil déteste la vie domestique, mais là, cétait trop rapide.

Angélique, tenace, finit par apporter ses brioches. Mais Arnaud séclipsa en prétextant une réunion urgente.

Il y eut bien quelques aventures. Inès, par exemple, vendeuse dans une grande surface. Ils avaient sympathisé au fil des courses. Un jour, il linvita à un barbecue entre collègues. Elle accepta, et ils passèrent une soirée agréable.

Ils continuèrent à se voir. Arnaud lemmena même en weekend champêtre avec ses collègues tous en couple. Gérard, dailleurs, approuva son choix :

Elle a lair sérieuse, cette jeune fille. Et elle te regarde avec tendresse. Ne la laisse pas filer, tu ne trouveras pas mieux tous les jours. Et puis, il serait temps de te ranger.
Me marier ? Pas question, rétorqua Arnaud, imprudemment. On est libres tous les deux.
On ne reste pas éternellement libre, soupira Gérard en retournant une brochette. Enfin, à toi de voir

Quelques mois plus tard, Inès fut mutée dans un autre magasin. Leur histoire sarrêta là. On raconta quelle avait épousé un homme riche. Mais Arnaud nen fut pas affecté personne navait promis quoi que ce soit.

Puis vint Élodie. Ils se rencontrèrent à une exposition canine. Tous deux adoraient les dobermans, mais nen avaient jamais eu. Lui, trop absent ; elle, à cause de lallergie de son père. Arnaud ignorait alors que ce père était Gérard.

Leur relation devint vite sérieuse. Il la raccompagnait souvent, mais jamais jusquà chez elle elle ne voulait pas que ses parents le voient. Ils se disaient au revoir sur un banc, loin des regards indiscrets.

Un soir, Gérard, sorti prendre lair, les surprit. Dire quil rugit serait un euphémisme.

Tu sais qui cest, celui-là ? tonna-t-il en pointant Arnaud du doigt.
Mon fiancé, répondit simplement Élodie. Dailleurs, je voulais vous présenter
On se connaît déjà !!! Et tu sais combien il en a, des comme toi ? Jen connais certaines, tiens !

La situation dégénéra. Arnaud tenta de se justifier, mais Gérard refusa découter, entraînant sa fille comme une gamine.

Le lendemain, il convoqua Arnaud dans son bureau et lui fit signer sa démission. Peine perdue : malgré ses serments damour, le père resta inflexible.

En partant, Arnaud lança :

On continuera à se voir !
Bien sûr, ricana Gérard en desserrant son col. Ma fille na pas besoin dun don Juan. Et moi, dun tel gendre.
Franchement, un beau-père comme vous, ça ne me réjouit pas non plus.

Bref, rupture totale. Gérard tint parole : Élodie disparut. Il lavait envoyée chez son frère, dans une autre ville, en lui confisquant son téléphone.

Mais un jour, elle parvint à appeler Arnaud avec un portable oublié. Ils organisèrent son évasion pendant une promenade surveillée. Lui avait loué un appartement impossible de la ramener chez ses parents à lui, Gérard les retrouverait en un clin dœil.

Le mariage attendrait. Comment se passer des parents de la mariée ? La mère dÉlodie, bien quau courant, ne vint pas son mari lavait interdite. Gérard finit par découvrir leur adresse, mais ne se montra pas. Plus de fille, plus de gendre, point final.

Ils vécurent ainsi. Puis Élodie tomba enceinte. La nouvelle réjouit tout le monde sauf Gérard. Il autorisa tout de même sa femme à rendre visite à leur fille au cas où elle aurait besoin daide.

Quand vint le jour J, Arnaud attendit devant la maternité, un bouquet à la main, entouré de ses parents et amis. La mère dÉlodie était là aussi, les larmes aux yeux.

Alors quÉlodie allait apparaître avec le bébé, Gérard surgit. Il toisa Arnaud et marmonna :

Jai du champagne et des fruits dans la voiture. On fête ça, oui ou non ?

Élodie sortit alors. En apercevant son père, elle sourit :

Je savais que tu viendrais.
Cest pas pour toi, cest pour mon petit-fils, grogna-t-il, gêné. Donne-le-moi, faut bien quon fasse connaissance

Et tout le monde éclata de rire.

Voilà une histoire damour, de ténacité et de gentillesse, finalement.

Оцените статью
Un tel gendre, ce n’est pas pour moi
Lorsque Lucie a commencé son travail, Vincent était une fois de plus en route. Quelques jours plus tard, sans même passer par la maison, il s’est précipité à la maternité, où on lui a annoncé que son épouse avait abandonné leurs jumeaux nouveau-nés, affirmant qu’elle n’avait déjà pas besoin des aînés, et encore moins de deux autres, puis elle est partie. Bien que Vincent ait douté d’être le père, la colère a pris le dessus : « Lucie a vraiment dépassé les bornes ! » Rentré chez lui, il découvre que sa femme a disparu, laissant les aînés de trois ans, Antoine et André, chez la grand-mère de Vincent. Désemparé, avec pour seule famille la vieille Mamie Véronique incapable de l’aider, il se résout, sur les conseils d’un ami, à embaucher la voisine – Marina, une jeune fille timide de 19 ans, auxiliaire en crèche – pour s’occuper des enfants. Marina quitte alors son emploi, ils vont ensemble chercher les jumeaux à la maternité et elle s’installe chez Vincent. Entre la gestion de deux bébés, Denis et Damien, et deux bambins espiègles, Marina se dévoue entièrement, se formant seule pour bien les élever. Très vite, elle s’attache à ces enfants qui deviennent toute sa vie. De passage entre deux voyages, Vincent s’implique peu, préférant le repos ou sortir boire un verre, mais Marina reste, par amour pour les enfants qui l’appellent désormais maman. Deux ans passent ainsi, puis un soir, Vincent lui avoue qu’il la quitte pour une autre femme, enceinte, dans un autre village, la laissant seule avec les quatre petits. Marina obtient d’adopter légalement les garçons, à la condition de ne jamais les dresser contre leur père. Ensemble, elle et les garçons déménagent, elle ouvre un salon de coiffure, bâtit une nouvelle vie heureuse, et devient leur véritable maman. Les années filent, les enfants grandissent, l’amour familial ne faiblit pas. Mais le jour anniversaire de Denis et Damien, après tant d’années de bonheur, le père biologique réapparaît, misérable, alcoolisé, réclamant son rôle de « père ». Marina, brisée par cette irruption, s’isole en larmes, persuadée que son bonheur est brisé. Pourtant, ses quatre fils – devenus de beaux jeunes hommes, soudés dans l’amour qu’elle leur a donné – la rejoignent pour lui déclarer qu’elle sera toujours leur mère, la plus aimée et la meilleure au monde.