Ma belle-mère a labouré ma pelouse de campagne pour y mettre des carrés de légumes – et je l’ai obligée à tout remettre en état comme avant

Paul, tu es sûr quon na pas oublié le charbon? La dernière fois, on a dû filer à lépicerie du village: yavait que du bois tout mouillé, murmura Éléonore, en se tournant vers son mari qui menait la voiture en évitant les fameux nids-de-poule du chemin rural.

Je lai pris, Éléonore, avec lallume-feu et la viande que tu as marinée, tout est dans la glacière, répondit Paul avec un petit sourire, les yeux rivés sur la route. Détends-toi: cest les vacances. Deux semaines de repos, le chant des oiseaux, ton gazon chéri Tu nas pensé quà ça tout lhiver.

Éléonore se cala contre son siège, les paupières closes, savourant lidée du «gazon». Ce mot lui était musique. Trois ans plus tôt, à lachat de leur chaumière brinquebalante, il ny avait que des orties géantes et des tas de gravats. Éléonore avait extirpé à la main les briques brisées et lutté contre les mauvaises herbes, puis avec Paul ils avaient embauché une équipe, nivelé létendue devant le porche et posé un gazon en rouleaux, chic et coûteux.

Cétait son sanctuaire. Un tapis émeraude, doux et égal, parfait pour lire, méditer ou juste boire son café au matin. Jamais de raquette ni de chaussures épaisses: la moindre marque dans la pelouse était sacrilège. Pour Éléonore, ce gazon était le symbole du vrai plaisir à la campagne, loin des labeurs acharnés préférés par les anciens.

Jespère que maman na pas oublié darroser pendant notre absence songea-t-elle à haute voix. Il a fait trente degrés toute la semaine.

Ne tinquiète pas, répondit Paul en haussant les épaules. Maman est sérieuse: on lui a laissé les clés, elle est venue tous les deux jours. Elle sait que tu es accro à ton gazon.

Madeleine, ma belle-mère, était une femme à lancienne: énergique, à la voix sonore, persuadée que chaque mètre carré devait produire. Selon elle, la terre doit nourrir, il faut des carottes, des pommes de terre, au pire du persil. Les deux premières années, Éléonore avait bataillé pour défendre sa zone détente: Madeleine rouspétait, taxait le gazon de caprice bourgeois, mais semblait avoir accepté sa petite serre au fond du jardin lui suffisait.

La voiture roula doucement sur le gravier, devant le portail. Éléonore descendit la première pour ouvrir la serrure. Lair sentait la pinède chauffée et les roses. Elle inspira, impatiente de quitter ses chaussures de ville pour fouler lherbe nue du pied.

Le portail souvrit en grinçant. Elle avança et sarrêta net, la sacoche dordinateur glissant de sa main dans la poussière.

Éléonore? Quest-ce qui se passe? lança Paul du volant, puis, ne recevant pas de réponse, coupa le moteur et sortit.

Il rejoignit sa femme, vit son regard figé, puis resta pantois.

Le tapis démeraude avait disparu.

À la place de la pelouse parfaite, sétendait un champ tout juste labouré. Des sillons grossiers, mêlés de terre et de carrés dherbe arrachée, couraient de lentrée à la gloriette. Au creux de ces raies, de petites pousses maladives, sorte de sarcasmes verts, avaient émergé.

Au milieu du chaos, debout en vieux tablier et chapeau, la fière Madeleine sappuyait sur une bêche, rayonnante comme une championne.

Oh, les enfants sont là! sécria-t-elle en les apercevant. Je vous préparais une surprise! Jai terminé juste à temps!

Éléonore sentit le sang quitter son visage. Ses oreilles bourdonnaient. Elle traversa la grille, sarrêta au bord de lancienne pelouse: des lambeaux dherbe enchevêtrés de filet spécial coupés brutalement à la bêche lui faisaient horreur.

Quest-ce que cest que ça? murmura-t-elle, glaciale.

Quoi? Des rangs! expliqua fièrement Madeleine. Tout cet espace gâché! Ici, la lumière est idéale: du matin au soir. La pelouse, cest joli, mais inutile. Là, jai mis des oignons, là des carottes, et près de la gloriette des courgettes. Des courgettes maison, on va se régaler!

Maman gémit Paul en sapprochant. Tu as tout détruit! On a payé 2 000 euros pour cette pelouse, plus lentretien

Allons donc! soffusqua Madeleine. Deux mille euros pour du gazon! On vous a arnaqués, les citadins. De lherbe, ça pousse partout! Non, la terre doit servir. As-tu vu le prix des légumes? Et là, cest frais, naturel, jai creusé toute seule, jai rien épargné, vous étiez partis vous prélasser, moi je bossais pour vous.

Éléonore se tut. Elle contemplait ses efforts anéantis, la terre souillée et balafrée, bouillant de colère froide. Ce nétait pas quune insubordination: cétait franchir des lignes, fouler sa volonté, nier ses choix et son travail.

Madeleine, dit-elle enfin, regardant sa belle-mère. Nous tavions demandé darroser les fleurs. Pas de creuser, pas de planter des oignons. Cest notre maison, notre terrain.

Mais moi, je sais ce qui est bon pour vous! Vous êtes jeunes, naïfs. Sil y a une mauvaise saison, vous serez contents que jaie mis des bocaux pour lhiver. La pelouse, cest du gâchis. Les voisins se moquent de nous: tout le monde a un jardin, ici cest un terrain de golf! Marguerite du lot dà côté ma dit: Ta belle-fille, elle ne sait pas planter du persil? »

Je me fiche de Marguerite, répliqua Éléonore, appuyant sur chaque mot. Et je ne veux pas de tes courgettes. Paul, décharge la voiture.

Attends, Éléonore, tenta Paul en lui prenant la main, elle se dégagea. Maman, tu as dépassé les bornes. On avait un accord: serre pour toi, le reste pour la détente. Pourquoi gâcher tout ça?

Gâcher?! hurla Madeleine, son visage se couvrant de taches rouges. Jai sacrifié ma santé! Jai la tension à deux cents et je me tue à la tâche pour des vitamines! Et on me dit que je gâche? Vous êtes des ingrats!

Elle se cramponna théâtralement au cœur, sécrasa sur le banc du perron.

Éléonore rentra sans un regard, chercha de leau à la cuisine. Les mains tremblaient. Elle aurait voulu hurler ou casser quelque chose, mais savait que Madeleine adorait les drames où elle jouait la martyre.

Cinq minutes plus tard, Paul entra, penaud.

Elle voulait bien faire Léducation davant. Pour eux, laisser la terre vide, cest criminel.

Paul, Éléonore se tourna calmement vers lui. Ce nest pas une question déducation, mais de respect. Elle pense quon lui appartient, et que nos biens sont les siens. Elle nen a que faire de nos envies. Il fallait quelle impose sa logique. Prouver qui mène la barque.

Je lui reparlerai

Cela suffit. Toute discussion est close. Trois ans quon explique; elle dit oui, puis agit à sa façon. Remettre le gazon, ce nest pas disperser des graines. Il faut enlever la terre, reconstituer la surface et acheter à nouveau du gazon. Cest cher et pénible.

Paul soupira et seffondra sur une chaise.

Que proposes-tu? La chasser?

Non. Elle doit réparer ses dégâts. Quelle retire ses plantations, égalise le terrain. Quelle paie le nouveau gazon.

Elle na que sa retraite!

Elle a des économies, Paul. Elle se vante déconomiser pour les obsèques et aider les petits-enfants. Quelle aide à réparer.

Cest rude.

Ce qui est rude, cest de retrouver la jungle au lieu du jardin. Le mépris, cest ça. Je vais lui expliquer: elle obéit ou elle ne revient plus. Je change la serrure ce soir.

Éléonore rejoignit sa belle-mère sur le perron. Madeleine bavardait à travers la clôture avec Marguerite, agitant les bras. Voyant Éléonore, elle prit son air souffrant.

Madeleine, lança Éléonore en descendant les marches. On doit parler.

Quoi? grogna Madeleine. Va me chercher de leau, jétouffe de chagrin.

Après. Écoutez-moi: vous avez jusquà dimanche soir.

Pour quoi donc?

Pour enlever tout ce que vous avez mis ici. Chaque pousse, chaque bulbe. Remettez la terre à niveau.

Madeleine écarquilla les yeux, hébétée.

Tu es folle? Jai tout planté, et maintenant jarrache? Mais cest du vivant! Jamais! Ici cest la maison de mon fils, pas la tienne!

Ce terrain, on la acheté ensemble, cest aussi à moi. Je nai pas donné mon accord pour le jardinage. Si tout nest pas remis comme avant dimanche, je fais venir une équipe débarrasser tout à la pelleteuse, et cest toi qui paies. Et tu nauras plus de clé. Donne-les à Paul tout de suite.

Paul! cria Madeleine, cherchant le soutien de son fils qui attendait derrière la porte. Tu entends comment elle me parle? Elle veut me jeter à la rue! Dis quelque chose!

Paul sortit, blanc, mais il croisa le regard dÉléonore et sut quil devait choisir: céder, cétait sacrifier leur couple.

Maman, Éléonore a raison, dit-il dune voix éteinte. Tu naurais pas dû faire ça. Cest notre maison. On voulait la pelouse. Tu as tout ruiné.

Toi aussi?! sindigna Madeleine. Pantin! Elle ta ensorcelé! Jai fait pour vous

Maman, stop, coupa Paul. Tu ne peux pas invoquer le souci pour tout justifier. Tu as voulu imposer ta loi. Maintenant il faut réparer. Débarrasse tes rangs, sinon on coupe les ponts.

Madeleine resta bouche bée. Son fils, dhabitude si doux, tenait tête à sa Parisienne.

Gardez votre pelouse! Je ne remettrai plus jamais les pieds ici! Débrouillez-vous! Je pars!

Elle attrapa son sac, marcha vers le portail.

La clé, Madeleine, fit Éléonore.

Madeleine fouilla dans sa poche, jeta le trousseau au sol.

Tiens! Que ta pelouse se change en chardons!

Et elle sen alla, claquant la porte. On entendit peu après le moteur dun taxi ou dun bus.

Éléonore ramassa les clés, souffla, regarda Paul.

Elle reviendra, dit-elle. Elle a oublié ses semis et son manteau. Et elle ne capitule pas si facilement.

Paul sapprocha de la terre retournée, donna un coup de pied dans une motte.

On doit réparer tout ça nous-mêmes?

Non, Éléonore secoua la tête. Elle dit quelle part, mais elle va ruminer chez Marguerite. Elle ne va pas loin.

Comme prévu, la voix de Madeleine résonna chez la voisine, se plaignant davoir été chassée par sa mauvaise belle-fille.

Éléonore prit son portable.

Tu appelles qui? demanda Paul.

Une entreprise paysagère. Pour savoir combien coûte la remise à neuf.

La soirée fut morose. Éléonore et Paul sur la terrasse, devant le champ noir, buvaient leur thé sans goût.

Le lendemain matin, le portail grinca. Éléonore, qui préparait le petit-déjeuner, jeta un œil dehors. Madeleine était revenue, lair blessé, tête basse, fonçant sur sa serre.

Éléonore sortit.

Bonjour, Madeleine. Vous venez chercher vos affaires?

Madeleine hésita.

Jai réfléchi mes oignons, cest des hollandais, ça coûte cher.

Oui, et mon gazon aussi. La remise en état coûte 1100 euros avec le terrain refait.

Les yeux de Madeleine sécarquillèrent.

Tant que ça?! Du délire!

Cest les prix. Je peux montrer le devis: cest vous qui payez. Sinon, vous arrachez tout, égalisez le terrain, on achète des graines, cest moins cher. Ou alors vous payez tout.

Je nai pas cet argent!

Alors à la tâche. Paul vous aidera pour déplacer la terre, mais le nivellement, cest pour vous. Il faut comprendre quon ne dicte pas sa loi chez autrui.

Paul sortit.

Maman, Éléonore a raison. On ne paiera pas pour tes caprices. Prends des sacs, récupère tes oignons, mets-les sur ton balcon, mais ici le terrain doit être net.

Madeleine les regarda, cherchant la faille, la pitié, le devoir filial. Mais ils tenaient ferme: Éléonore semblait calme, Paul désolé mais résolu.

Elle renifla, battue.

Bien, passez-moi les sacs. Vous êtes impitoyables.

Les deux jours suivants furent étranges: Madeleine, geignant, creusait pour récupérer ses légumes. Elle empilait tout soigneusement, marmonnant quon la martyrisait. Éléonore lisait sur le dernier carré de pelouse intact, surveillant le chantier.

Paul aidait à évacuer la terre, cassant les grosses mottes, offrant de leau, adoucissant le ton, mais sans faire la démarche à la place de sa mère Éléonore lexigeait.

Si tu fais tout à sa place, elle ne retiendra rien, chuchota-t-elle à Paul. Il faut quelle comprenne la conséquence.

Le dimanche soir, il ne restait quun sol noir, plus aucune rangée, à peu près nivelé.

Madeleine, épuisée, sale, saffala sur le perron.

Voilà, dit-elle. Heureuse?

Éléonore inspecta. Ce nétait pas parfait, mais pour ensemencer, ça suffirait.

Merci, Madeleine, dit-elle sans rancune. Votre travail est apprécié.

La belle-mère leva vers elle des yeux las.

Tu es dure, Éléonore. Je pensais que Paul serait heureux, mais tu las mis à ta botte.

Je ne suis pas dure. Jaime juste quon tienne compte de mon avis. Si vous maviez demandé un coin potager derrière la maison, jaurais cédé. Mais vous avez détruit ce qui comptait pour moi. Voilà la différence.

Madeleine garda le silence, se redressa.

Paul me ramène mes oignons?

Bien sûr, acquiesça Éléonore.

Et vous me rendez la clé?

Éléonore et Paul échangèrent un regard.

Non, maman, répondit Paul. On garde les clés. On viendra arroser nous-même. Et on tinvitera en invité.

Madeleine pinça les lèvres, mais ne protesta pas. Elle savait quelle avait franchi une frontière et brisé la confiance.

Un mois plus tard, le gazon reprenait vie. Éléonore et Paul avaient semé une herbe dense sur le terrain. Les premières pousses vertes effaçaient la cicatrice noire.

Madeleine ne revint quen août, pour lanniversaire de Paul. Discrète, elle apporta ses tartes (avec ses fameux oignons sauvés) et, pour la première fois, admit:

Bon, cest joli, cette verdure. Finalement, il y a moins de saleté dans la maison.

Éléonore sourit et lui servit le thé.

Cest certain, Madeleine. Chacun a sa place: les légumes à la ferme ou à la serre, le repos ici.

La bataille du territoire était close. La terre gardait les traces, mais les rapports étaient plus sincères. Les limites dessinées à la bêche et réaffirmées par la fermeté valaient mieux que bien des sourires de façade.

Je retiens quà la campagne comme ailleurs, il faut marquer ses frontières: qui ne défend pas son espace finit par le voir disparaître et parfois, il faut se montrer aussi tenace quun vieux paysan pour protéger ce qui vous est cher.

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Ma belle-mère a labouré ma pelouse de campagne pour y mettre des carrés de légumes – et je l’ai obligée à tout remettre en état comme avant
Cadeau d’un inconnu Un message surgit dans le chat d’équipe, par-dessus les tableaux Excel et les mails urgents, comme un jouet coloré dans un tiroir de paperasse : « Collègues, on lance le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux pour la soirée d’entreprise. Budget : 20 euros max. Lien pour s’inscrire ci-dessous. » Arthur relut l’annonce en jetant machinalement un œil à l’horloge de son écran. Il restait dix jours ouvrés avant la fin de l’année, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant le prochain prélèvement du prêt immobilier. Dans sa tête, tout était découpé en échéances. Les réactions pleuvaient déjà sur le groupe : un GIF de renne, un « Encore ? », des questions sur le budget. Katia, la RH, ajouta aussitôt : « Ce n’est pas obligatoire, mais fortement conseillé. Créons ensemble l’ambiance de Noël ! » Arthur termina son café froid et cliqua sur le lien. Nom, service, accord sur la protection des données. Le bouton « Participer » clignotait. Il hésita une seconde, imaginant une énième bougie ou un mug inutile s’ajouter à son bureau déjà surchargé. Puis il imagina son nom seul sur la liste des participants. Il valida. — Alors Arthur, tu t’inscris aussi au loto ? s’esclaffa Sébastien du service d’à côté en surgissant au-dessus du box. Moi, j’espère tomber sur un chef : j’ai déjà trouvé le cadeau parfait — un livre de gestion du temps. — C’est censé rester anonyme, rappela Arthur. — Bah, c’est encore plus drôle ! Imagine-le ouvrir ça… Arthur sourit poliment et retourna à son rapport. Les chiffres dansaient en une masse grise. Plus loin, on discutait coffrets cadeaux pour des partenaires, on hésitait entre chocolats de luxe ou ceux du supermarché. À la pause cigarette, on spéculait sur la prime de Noël : coupée ? Maintenue ? « En nature » via les fameux coffrets ? Tout ça tournait en fond, comme une tapisserie de fêtes de fin d’année : sapin d’entreprise au hall d’entrée, boules en plastique, cartes impersonnelles du style « Chers partenaires, nous vous souhaitons… » Arthur s’était fixé deux objectifs cette année. Le premier : décrocher son bonus en remplissant ses objectifs. Le second : ne pas s’énerver contre son fils à cause des notes. Les deux lui semblaient tout aussi difficiles. Le soir venu, un mail s’afficha : « Votre destinataire pour le Secret Santa ». Arthur l’ouvrit, compressé dans la rame de métro entre doudounes et sacs à dos. « Bonjour Arthur ! Votre destinataire : Arthur Martin, service analyses. » Il relut la phrase. Puis encore. La rame cahota, quelqu’un le bouscula. Dans le groupe, la frénésie des captures d’écran était lancée : « C’est un bug ? » « Moi aussi je me suis “tiré au sort” ! » « Messieurs-dames, voici le Secret Santa version introspective. » Katia réagit vite : « Oui tout le monde, il y a eu un souci technique. Trop tard pour corriger, les informaticiens disent que tout est relié aux identifiants. Je propose qu’on fasse comme si de rien n’était, gardez la surprise et l’esprit festif ! » « Quelle surprise si je sais que c’est moi ? » « Imagine que c’est un inconnu qui te connaît vraiment bien », répondit Katia avec un emoji sapin. Arthur ferma le chat, rangea son portable. Dans la rame, quelqu’un racontait bruyamment son « bouclage d’exercice ». Il croisa son reflet dans la vitre sombre. Quarante et un ans. Les tempes blanchies, cernes marqués. Blazer de chez Celio, montre en crédit, smartphone pris en promo « comme mon manager ». Un cadeau de soi à soi, mais de la part d’un inconnu, pensa-t-il. Que pourrait bien m’offrir cet inconnu ? Aucune idée. Le lendemain, la pause clope n’était consacrée qu’à ça. — Faut annuler, tranchait Paul le juriste, en secouant sa cigarette. Quand le Secret Santa n’est plus secret, c’est absurde. — Moi j’adore, rétorqua Anne du marketing. Au moins je peux enfin me faire un vrai cadeau utile. Pas un énième mug avec des rennes. — Mais tu te fais déjà plaisir toute l’année, non ? — Pas toujours. Il y a des trucs pour lesquels on hésite à dépenser, répondit Anne en souriant. C’est ça qui est chouette. Arthur écoutait en silence. Dans sa tête défilaient des idées : des écouteurs, une batterie externe, une nouvelle souris. Rien qu’il ne pouvait acheter à tout moment, au fond… et ça ne ressemblait pas à un vrai cadeau, juste une fourniture de plus. — Et toi, tu te ferais quoi comme cadeau ? demanda Sébastien dans l’ascenseur. — Je ne sais pas, admit sincèrement Arthur. — Moi j’aurais choisi une PS5 ! Mais le budget… Bon, je m’offre plutôt un coffret de bières artisanales avec, sur l’étiquette, “de la part du Père Noël”. Et moi ? pensait Arthur, regagnant son bureau. Qu’est-ce que je voudrais recevoir si quelqu’un me voyait — vraiment ? Pas juste comme salarié, payeur de crédit, ou père qui passe « pas assez » de temps. Comme… quoi ? Comme une personne ? Il s’aperçut qu’il était incapable de trouver le bon mot. Le soir, il alla faire un tour au centre commercial. Jeux de lumières, musique partout. Les boutiques vantaient leurs « cadeaux parfaits », « coffrets pour lui », « pour homme de réussite ». Sur chaque affiche, des hommes en beaux manteaux, visage confiant, sans cernes ni crédits. Il entra chez Darty. Un vendeur expliquait comment choisir le bon casque sans fil à un jeune homme. Arthur prit une boîte, l’examina. Le prix rentrait dans le budget, sauf pour la version haut de gamme. Mais c’est moi qui me l’achète. Où est la surprise ? Je m’offre déjà régulièrement ce qu’un homme de mon âge et de mon poste est censé avoir : téléphone, montre, chaussures, manteau. Est-ce ça, un cadeau ? Il reposa la boîte. Il fit un saut à la librairie, accueillante et chaude. À l’entrée, des piles de livres de développement personnel : « Devenez la meilleure version de vous-même », « Gérer son temps, réussir sa vie ». Il feuilleta distraitement, retrouva les mêmes formules sur la « zone de confort » et l’« efficacité ». Un soupir de lassitude lui échappa. Au fond, il s’arrêta au rayon littérature. Des auteurs connus sur le dos des livres. Autrefois il lisait beaucoup : à la fac, une nuit suffisait pour engloutir un roman. Puis le boulot, l’appart, la naissance de son fils, et la lecture était passée dans la liste des choses « à faire un jour ». Et un livre, alors ? Mais lequel ? Cet inconnu imaginaire lui offrirait-il quelque chose qu’il n’aurait pas le temps de lire ? Il sortit les mains vides, saturé par la pub et les spots. Chez lui, sa femme demanda : — Tu fais la tête ? — Non pas du tout, répondit-il en ôtant ses chaussures. Petit jeu au boulot. Cadeaux à se faire entre collègues. — Encore des bougies et des mugs ? soupira-t-elle. — Chacun doit se faire son propre cadeau cette fois. La plateforme a buggé. — Franchement, c’est une bonne idée ! Achète-toi ce que tu n’oses jamais t’offrir. — Comme quoi ? — Je ne sais pas, c’est toi qui sais. Il se tut. Son fils faisait semblant de relire son manuel scolaire au salon. — Alors ? La plupart du temps, tu as des envies précises. Un téléphone, une montre, un sac. Tu adores les gadgets. — Je m’achète tout ça au besoin, répliqua-t-il. Par nécessité plus que par envie. — Peut-être alors, un truc qui ne soit pas un objet ? suggéra-t-elle. Une séance de massage, une journée pour toi, un… — Une journée pour moi ne tient pas sur un bon d’achat, trancha-t-il. Ce qu’il me faudrait, c’est un chef qui n’envoie pas de mails le dimanche. Elle sourit. — Demande donc ça à ton Père Noël anonyme. — Hors budget, ironisa-t-il. La nuit venue, il tourna longtemps dans son lit. Dans sa tête défilaient vitrines, slogans, vœux : « succès professionnel », « nouveaux challenges », « prospérité financière ». Tout important, mais aussi superficiel que les guirlandes de Noël remisées en janvier. Qu’est-ce que je voudrais si personne ne me regardait, ni collègues, ni épouse, ni enfant, ni banque ? Pas de réponse. Une semaine avant la soirée, le bureau fourmillait. Les premiers paquets s’entassaient sur les tables. Certains cachaient leurs achats au fond d’un tiroir, d’autres les exhibaient fièrement. Le groupe discutait tenues, buffet, jeux. Katia annonçait : présence d’un animateur, d’un DJ, et « un moment spécial Secret Santa ». Arthur était toujours sans idée. — Tu traînes, remarqua Sébastien. Après, il ne restera que des trucs nuls. — Je réfléchis. — Faut pas trop réfléchir ! Moi, je me suis commandé un kit à barbecue. Toujours rêvé, jamais sauté le pas. Là, c’est l’occasion. Au déjeuner, il descendit s’installer au café du rez-de-chaussée. Les discussions tournaient autour des bilans, des enfants, des embouteillages. Sur l’écran au-dessus du comptoir défilait : « Offrez-vous un kit fête ! ». Il s’adossa à la baie vitrée, sortit son téléphone. Dans Google : « cadeau homme 40 ans ». Résultat immédiat : montres, portefeuilles, gadgets, coffrets whisky, bon pour un barbier. Ça, c’est pour l’image, pensa-t-il, pas pour ce que je ressens. Il ferma l’onglet, ouvrit sa messagerie perso. Notification d’une plateforme d’apprentissage à laquelle il s’était jadis inscrit : « Nouvelle session : cours de photographie. Inscriptions jusqu’à dimanche ». La photographie. Il pensa à son vieux réflex, acheté il y a dix ans, avant la naissance de son fils, quand le prêt immobilier semblait encore loin. À l’époque, il arpentait Paris avec, photographiant rues, vitrines, passants. Puis l’appareil finit au placard. Pas le temps, pas l’énergie, pas… sérieux. C’est naïf, murmura la petite voix critique. À quarante ans, se souvenir qu’on aimait prendre des photos ? Bientôt tu vas plaquer tout pour devenir artiste ? Ridicule. Il repoussa son plateau, gêné, comme surpris en flagrant délit de faiblesse. Je ne compte rien plaquer. Je voudrais juste… Mais il fut interrompu par un SMS du chef : « J’aurais besoin des chiffres Q3 ce soir ». Arthur soupira et remonta. Le soir, il fouilla l’armoire et retrouva son sac photo. L’appareil, lourd et froid, fonctionnait encore, mais la batterie était morte. Il retrouva le chargeur. Sa femme, curieuse, leva un sourcil : — Tu vas refaire des photos ? — Juste voir si je peux encore m’en servir. Quand la batterie fut suffisante, il sortit sur le balcon, fit quelques clichés du parking enneigé, des lampadaires, des autos. Rien d’extraordinaire. Mais quand il mit l’œil derrière le viseur, le vacarme dans sa tête se calma. Pas disparu, mais assourdi. Il se sentit mieux respirer. Peut-être que c’est ça, le cadeau ? Pas l’appareil en lui-même, mais l’autorisation de s’accorder du temps. Une heure par semaine. Juste pour ça. Sans se juger. Ça semblait à la fois enfantin et effrayant. Sa voix intérieure se moqua : À quoi bon un cours photo ? Rien ne changera. Mais une voix plus douce répondit : Pourquoi pas ? Tu dépenses bien sur des choses qui t’indiffèrent dans six mois. Ça, ça t’a déjà fait du bien. Il repartit sur son ordi, retrouva le mail pour le cours. Au programme : la lumière, la composition, la photo de rue. Séances en ligne, deux fois par semaine le soir. Tarif pile dans le budget Secret Santa, si on ne prenait pas la formule premium. Un cadeau de moi à moi, de la part d’un inconnu, pensa-t-il. Un inconnu qui se souvient de ce qui me faisait du bien et ne s’en moque pas. Il cliqua sur « Payer ». Restait la formalité du « paquet ». Selon le règlement du jeu, le cadeau devait être un objet remis de main à main. Difficile de dire en public « Je me suis inscrit à un cours en ligne ». Il fallait donc un « vrai » cadeau. Chez Monoprix, il acheta un carnet bleu nuit sans motif et une enveloppe. Il imprima la confirmation du cours, la glissa dans l’enveloppe. Sur la première page du carnet, il écrivit : « Pour les images que tu n’as pas encore prises ». Son écriture était hésitante mais lisible. Il hésita puis griffonna un mot. Il voulait que cela sonne comme les mots d’un humain, pas d’une pub de coaching. Après plusieurs versions raturées, il trouva : « Arthur, Parfois il est bon de se rappeler qu’on n’est pas que des bilans et des réunions. Prends un peu de temps pour voir le monde autrement. J’espère que tu le feras. Ton Santa » Il relut. Une petite boule au ventre. Ces mots semblaient étrangers, et pourtant, c’était tout ce dont il avait besoin. Ce “Santa” était plus bienveillant avec lui que lui-même d’habitude. Il rangea le tout dans du papier kraft et attacha un ruban rouge. Le paquet paraissait modeste. Sans logo, sans slogan. La soirée se passait dans une salle du centre d’affaires. Nappes blanches, guirlandes, DJ aux tubes usés. Costumes pour les uns, habits de tous les jours pour d’autres. Les cadeaux étaient alignés contre un mur, chacun une étiquette nominative. Arthur déposa son paquet. Autour, des sacs à logo, des boîtes, des formes étranges sous alu festif. — Alors, prêt pour la grande révélation ? lança Katia en passant. — Autant qu’on peut… À la moitié de la fête, l’animateur annonça le moment spécial. Musique plus douce, lumière tamisée. On riait déjà beaucoup, ambiance décontractée. — Cette année, Secret Santa l’a été pour de bon : chacun est devenu son propre magicien. Mais, bien sûr, faisons comme si de rien n’était ! Rires dans la salle. — Un à un, venez ouvrir votre paquet. N’oubliez pas, ce qui compte, ce n’est pas ce qu’il y a, mais ce que vous découvrez sur vous-même. Encore un qui parle en slogans, pensa Arthur. Quand ce fut son tour, une étrange appréhension le saisit. Il trouva son paquet, lut l’étiquette « Arthur Martin », retourna s’asseoir. — Alors ? Un énième kit barbecue ? chuchota Sébastien. Arthur ouvrit. Carnet, enveloppe. Son prénom manuscrit. Ses mains tremblaient. — Eh bien, c’est discret, ça au moins, commenta Sébastien. Arthur ouvrit, lut la lettre. Autour, on s’esclaffait devant des bon d’achats pour le spa, une boîte de jeux de société… Il aperçut la comptable Sylvie émue devant un livre de yoga, Katia riant d’un mug « Employé du mois ». Il lut à nouveau le billet. Les mots, écrits par lui-même, lui paraissaient tout à coup venus d’un autre. Tu n’es pas que des bilans et des réunions. Quelque chose remua désagréablement — une gêne d’avoir été vu. Mais, en même temps, un soulagement d’être compris sans jugement. — Alors, c’est quoi ? insista Sébastien. — Un cours. De photo. Et un carnet. — Punaise, t’as été gâté ! Ce doit être quelqu’un de créatif. On n’a pas le droit de demander qui… ? — Non, répondit Arthur. — Tant pis, répliqua Sébastien, déjà absorbé par son propre coffret barbecue. Tu feras les photos du prochain séminaire ! Arthur referma le carnet. L’animateur blaguait sur scène, certains dansaient. Autour, le bruit. Mais à l’intérieur, un calme inattendu. Un SMS de sa femme attendait sur l’écran : « Ça va ? ». Il répondit : « Oui, cadeaux rigolos. Je me suis offert un cours », puis effaça la dernière phrase et tapa : « Je te raconterai ». Il rentra tard. Dans l’immeuble, silence, odeur de clémentines. Sa femme lisait à la cuisine, son fils dormait déjà. — Alors ? Tu as eu quoi ? Il posa le carnet et l’enveloppe. — C’est tout ? — Il y a aussi quelque chose dedans, répondit-il en ouvrant la lettre. Elle lut, releva les yeux. — Tu t’es écrit à toi-même ? — Oui. J’ai aussi payé un cours de photo. Elle acquiesça, sans moquerie ni remarque. — Super cadeau. Tu adorais ça. — Ça date d’avant, murmura-t-il. — Et alors ? Avant ne veut pas dire fini. Il haussa les épaules mais sentit quelque chose bouger en lui. Comme un meuble qu’on ose enfin déplacer. — On verra. Le 1er janvier, il se leva sans réveil. Le matin était gris sur la cour remplie d’autos, plaques de neige. Il avait mal à la tête mais sans excès. Sa femme et son fils étaient partis réveillonner chez ses beaux-parents, il devait les rejoindre plus tard. Un silence paisible planait sur l’appart. Arthur prépara un café, ouvrit le carnet, relut : « Pour les images que tu n’as pas encore prises ». Il alluma l’ordi, retrouva le mail d’accès au cours. La première séance n’aurait lieu que dans une semaine, mais il put déjà visionner l’intro. Une voix tranquille parlait de capturer la lumière, pas d’efficacité. Il remarqua tout à coup qu’il ne pensait pas à ses mails pro. Son portable restait dans l’autre pièce, sans stress. Ensuite, il prit son appareil et descendit dans la cour. Air frais mais doux. On descendait les poubelles du Réveillon, on promenait le chien. Une vieille guirlande traînait sur l’aire de jeux. Il leva la caméra, visa. Des branches, des balcons, des fils électriques. Rien d’impressionnant. Mais en appuyant sur le déclencheur, il sentit que, pour une fois, il agissait pour lui. Pas pour un reporting, pas un KPI, ni une présentation. Juste pour lui. Il prit d’autres clichés, puis rentra, transféra les photos. Certaines loupées, d’autres banales. L’une d’elles l’intrigua pourtant : le reflet des fenêtres dans le pare-brise d’une voiture. Il zooma : son ombre tenait l’appareil dans la glace. Un cadeau d’un inconnu, pensa-t-il. Qui n’était autre que lui-même. Et c’est bien comme ça. Il referma le logiciel, termina son café. Bientôt la rentrée, les dossiers, les réunions. Mais aussi ce cours, ce créneau réservé, qu’il essaierait d’honorer. Il ouvrit le carnet, ajouta la date. Puis, sobrement : « Cour, matin, reflet sur pare-brise ». Une ligne simple, mais qui lui appartenait. Il posa son stylo et, sans s’en rendre compte, envisagea l’avenir autrement : pas seulement en termes d’échéances. Il y avait, dans ce futur, un minuscule espace où il pouvait juste regarder et choisir — pour lui. Ce n’était pas grand-chose. Mais ça suffisait pour mieux respirer. Il se resservit un café, ouvrit le planning du cours. En bas de page, un champ « Notes personnelles ». Il inscrivit : « Ne pas annuler pour le boulot ». Un sourire lui vint : la vie se débrouillerait bien pour chambouler ses plans. Mais désormais, il s’accordait au moins le droit d’essayer. Et ça aussi, c’était un cadeau.